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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 11:02

Nietzche l'affirmait « la violence est le dernier refuge de l'incompétence ».

 

L'attentat lamentable qui endeuille notre pays est consternant, bien sûr par la douleur qu'il provoque, par la perte de personnalités talentueuses et engagées, bien sûr par l'ombre portée sur nos valeurs, mais aussi, surtout peut-être, par le degré de misère qu'il révèle.

 

De tous temps, des hommes ont ressenti des désaccords, tenté d'imposer leurs points de vue, leur domination ou leur idéologie à d'autres. La force a souvent été employée, le sang a souvent coulé.

 

Mais le mouvement civilisateur n'a jamais cessé d'avancer, et depuis la violence animale de nos ancêtres, la pensée, le langage, bref la culture, ont inexorablement réduit la brutalité intrinsèque de l'Homme.

 

Les crétins assassins ont grandi dans ce pays. Il y ont appris les mots, les textes, la culture. Mais cela ne suffit pas, nous le savons tous, il a fallu Verdun pour réaliser que l'instruction en masse, seule, ne nous protège pas de la barbarie.

 

Ils n'ont pas appris l'esprit. Ils n'ont pas appris la loi. L'explication est sans doute plus du côté de la psychologie, individuelle, familiale, et de la sociologie, économique, politique, que du côté de la religion (quel croyant ose savoir ce que dit son dieu !?), et moins encore du côté des racines culturelles désormais bien lointaines pour des personnes dont les grands-parents vivaient déjà ici.

 

Individuellement, l'incapacité à aborder le désaccord autrement que par la violence physique, l'incapacité à supporter la moquerie, l'humour, le deuxième degré, montrent une infinie pauvreté de la structure psychique. Rire, et accepter que l'autre puisse rire de soi, c'est témoigner d'un recul, d'une pensée, d'une abstraction, mais aussi d'une stabilité de la construction intérieure. Ici il n'y a pas de perspective, tout est au premier plan, comme sur ces dessins du Moyen-Age, qui nous apparaissent indéchiffrables aujourd'hui. Supporter le conflit non destructeur, c'est accepter l'autre, en tant qu'autre. La négation de l'altérité, en psychologie, on appelle cela de la perversion. Et la perversion, c'est la non-intégration de la loi, l'absence d'intériorisation des interdits.

 

Bien sûr on devra alors évoquer des familles disloquées, naufragées, dans lesquelles la construction d'une pensée symbolique n'a pu se mettre en place, mélange de déracinement, de problèmes matériels insolubles, d'incompréhension d'un monde en mouvement.

 

Mais sociologiquement, la France ne pourra pas faire l'économie d'une profonde remise en question. Oui il existe des différences culturelles entre migrants et populations plus anciennement présentes. Oui il existe des rancoeurs non dites entre les descendants des anciens colonisés et des anciens colonisateurs.

 

Mais il existe surtout une cocotte-minute sur laquelle on n'a jamais cru bon de mettre une soupape : la France, depuis des décennies, refuse un avenir, refuse des perspectives, refuse des possibilités de projection dans des situations gratifiantes, refuse en un mot une sincère reconnaissance aux jeunes « issus de l'immigration ».

 

L'ancien secrétaire d'Etat Azouz Begag le disait : dans la cité où il a grandi, il y avait alignées – suivant les modes urbanistiques de l'époque – la crèche, la maternelle, l'école, le collège et... le lycée professionnel. L'Etat a gravement failli en confinant l'Arabe au rôle de pilote de marteau-piqueur. Puis au rôle de rien du tout quand les marteaux-piqueurs ont été remplacés par des machines automatisées.

 

Les politiques ont failli – Rachid, je pense à toi – en excluant presque systématiquement des responsabilités les militants un peu trop bronzés ou un peu trop musulmans, y compris au niveau micro-local. Les politiques ont failli en humiliant sottement des familles profondément républicaines pour des prétextes sécuritaires dont l'inefficacité nous égorge aujourd'hui – Tarik, je pense à ta mère. Les politiques ont failli en baissant les bras, et les convictions, devant des exigences déviantes d'une poignée d'intégristes au sujet des piscines, des sorties scolaires, etc. - Amine, je pense à ta fille. Et bien sûr en laissant pulluler des prêcheurs clandestins, des sites internet haineux, des vidéos intolérables, au prétexte de mieux surveiller les personnes « à risque ».

 

Les citoyens ont failli en contribuant activement à la ghettoïsation de certains : tel propriétaire en refusant de louer un appartement en centre ville, tel entrepreneur en refusant un emploi à compétence égale, tel commerçant en accueillant d'un œil mauvais le client basané, tel enseignant condescendant, tel policier verbalement agressif – ou simplement malpoli ! - tel banquier refusant un prêt, et ainsi de suite. Quelle autre solution que le repli communautaire face à une société où vous restez transparent, toujours aux marges, toujours heurté par le fameux « plafond de verre » infranchissable ?

 

La reconnaissance minimale à laquelle chaque citoyen doit accéder, garante de paix sociale, n'a pas été ouverte à ceux dont les origines, parfois bien lointaines répétons-le, sont visibles à leur peau. La France n'est globalement pas raciste pourtant. Mais elle est souvent frileuse, égoïste, aveugle. Repeindre des boîtes aux lettres ou rénover un stade n'est qu'une réponse hypocrite et stérile, ce n'est même pas une goutte d'eau c'est une erreur de jugement.

 

La République a failli, dans ses principes, et notamment sous des pressions économiques folles – le capitalisme ultralibéral - en isolant toujours plus les individus dans ses logiques consuméristes égocentrées, excluant tout dialogue entre les gens, enfermant chacun dans sa bulle. Il y a du nihilisme dans ces actes, comme dans les bombes aveugles de 1900 répondant à l'inhumanité du capitalisme industriel. On rêve d'un moyen de transport individuel, d'une piscine individuelle, d'un cinéma individuel, on se fait livrer les courses sans même croiser ses voisins au supermarché, et il n'est plus question, depuis longtemps, d'aller au marché discuter avec le cultivateur du coin, l'Autre est absent, lointain, inexistant. Moi et ma bulle, entre deux ronds-points dans une zone de hangars commerciaux lugubres et de pavillons stéréotypés. Quel projet !

 

Manque de reconnaissance et de perspectives d'avenir gratifiantes, manque d'éducation – et non d'instruction ! - affaiblissement ou destruction des intermédiaires qui jouaient le rôle de liant social : services publics (appuyez sur dièse), syndicats, médecins, magistrats, enseignants, policiers, et même religieux sont inaudibles, ignorés, bafoués. Chacun est seul, et qui plus est livré à un tsunami permanent d'informations impossibles à maîtriser via Internet. Le savoir, croyait-on autrefois, s'apprivoise, se discute, s'assimile. Science sans conscience...

 

Alors, le crétin frustré, le sale gosse à qui l'on a pas plus mis de limite que proposé un avenir, tend l'oreille à qui lui dit ce qu'il veut entendre, se lève, croit avoir compris en trois vidéos sur Youtube ce qu'est une religion complexe et ses 1500 ans d'histoire, et prend une arme. Contre l'art, contre l'humour, contre le dialogue des intelligences, contre la différence.

 

Dans le mythe de Dracula, les victimes ne sont pas tuées mais transformées en vampires cruels à leur tour. Le piège nous est tendu, grand ouvert. La solution, la seule solution : rester dans la lumière, et croire en ses valeurs. Nous ne deviendrons pas barbares en réponse à la barbarie.

 

Tout cela ne se règlera pas en trois clics avec des pétitions sur Internet.

Il est grand temps de se remettre à penser, ensemble.

 

BG

 

Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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2 juillet 2014 3 02 /07 /juillet /2014 20:59

"Il faut toujours remettre un suicide au lendemain"... derrière cette boutade de psychiatre - parfois salvatrice - se cache une réalité qui permet, quelquefois, d'échapper au tragique du geste irrémédiable : l'envie d'en finir est une mystérieuse conjonction de facteurs, il faut peu pour basculer du mauvais côté, mais aussi peu pour renoncer.

 

Illustration donnée par l'un des rares survivants (30 sur plus de 1400) parmi les candidats au suicide depuis le Golden Gate Bridge à San Francisco : "A peine avais-je vu mes doigts quitter la poutre que je me suis aperçu que tout ce qui me paraissait irréparable dans ma vie était réparable, sauf le fait que j'avais sauté".

 

A méditer...

 

(source : Un filet antisuicide au Golden Gate Bridge, Le Monde daté du mardi 1er juillet 2014)

 

BG

Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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17 décembre 2013 2 17 /12 /décembre /2013 22:30

17 décembre 2013

 

Le camion des Emmaüs s’est éloigné, brinquebalant lentement entre deux rangées irrégulières de pavillons démodés rougis par le soleil couchant de décembre. Nous l’avions rempli plus qu’à ras-bord de choses, meubles, vêtements, draps, vaisselle plus ou moins dépareillée, appareils plus ou moins utiles en plus ou moins bon état, livres oubliés, outils de jardin... Après des semaines de tri et d’emballage fastidieux, de choix vaguement raisonnables - qu’est-il nécessaire d’emporter ? - dans la pénombre et dans le froid, cette étape attendue a semblé fulgurante, instantanée, improbable. Il reste maintenant du vide, des pièces où les pas résonnent, quelques débris à peine, et dignement solitaire dans le salon désert la vieille pendule arrêtée que le voisin finalement veut bien récupérer. Au sol un briquet, une carte postale poussiéreuse, une ampoule cassée, et un rouleau de sacs poubelles entamé : rien.

Le camion des Emmaüs s’éloignait dans un bruit de serrement de coeur et tout ça ressemblait si fort à un déménagement que je n’ai pu retenir cette pensée stupide : tout ce bazar, ça ne tiendra jamais, au cimetière.

 

Mais non, les choses ont quelquefois droit à une deuxième vie, elles, et s’animeront bientôt sous d’autres yeux, dans d’autres mains, à l’abri d’autres maisons.

 

BG

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31 octobre 2013 4 31 /10 /octobre /2013 14:44

 

Je viens de recevoir un courrier des Laboratoires Servier (ce nom me dit quelque chose...), "information sécurité patients" transmis sous l'autorité de l'ANSM, et intitulé "Valdoxan (agomélatine) : nouvelle contre-indication et rappel concernant l'importance de surveiller la fonction hépatique".

 

On y apprend que l'antidépresseur Valdoxan® a provoqué "des cas d'insuffisance hépatique d'issue fatale ou ayant nécessité une transplantation" ce qui nécessite un élargissement des contre-indications et des précautions d'emploi, précautions qui n'ont manifestement pas été suivies par un certain nombre de prescripteurs.

 

Il est relativement courant de recevoir ce type d'informations concernant des médicaments anciens, pour lesquels on découvre, au gré d'une longue période d'utilisation, des risques qui n'étaient pas prévisibles lors de la mise sur le marché.

 

C'est beaucoup plus rare concernant un médicament qui n'a été commercialisé qu'en 2009. La commercialisation a été accompagnée de l'information réglementaire au sujet des risques hépatiques, qui étaient connus dès le départ. Cette commercialisation a surpris plus d'un acteur du domaine de la santé, notamment la Revue Prescrire qui a critiqué un rapport bénéfice-risque peu favorable, la notice de la HAS de 2009 faisant déjà état d'une "efficacité modeste" dans la prise en charge de l'épisode dépressif majeur (Amélioration du Service Médical Rendu mineure - ASMR IV)... mais aussi d'une "bonne tolérance" (!). Le Valdoxan a été placé sous surveillance renforcée par l'ANSM dès 2011. Pour ma part je me suis défié d'emblée d'un médicament qui est cancérogène chez deux espèces animales, comme l'indique la lecture attentive du RCP (résumé des caractéristiques du produit, accessible à tout médecin dans le Vidal), certes à doses très élevées, mais sachant que les antidépresseurs sont fréquemment consommés sur des durées (trop) longues...

 

D'un point de vue pragmatique, on peut s'interroger sur l'intérêt de prescrire un médicament qui impose au patient une telle contrainte (prises de sang régulières) en échange d'avantages espérés si minces et alors qu'il existe de nombreuses alternatives moins risquées.


Mais la prescription n'est pas un acte purement rationnel, elle répond aussi à des motivations plus abstraites : effets de mode, attrait de la nouveauté (!), sensibilité aux avis émis par des sources plus ou moins crédibles... Il conviendra donc aussi de s'interroger sur la caution massive et quasi unanime apportée à ce produit, au fil de congrès et de publications sponsorisées, par des "leaders d'opinion" universitaires qui ont en charge de véhiculer, en théorie, l'état actuel de la science en psychiatrie. Ce soutien appuyé, enthousiaste, intellectuellement séduisant, insistant sur les avantages et minimisant les risques, a-t-il conduit des prescripteurs à manquer de prudence ? Aujourd'hui des patients en sont morts, d'autres ont vu leur vie bouleversée par une greffe de foie. C'était évitable.

 

 

BG

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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 14:13

sauvetoi

Boris Cyrulnik est un auteur prolifique, dont l’écriture s’est accélérée la dernière décennie avec à peu près un livre chaque année. Comme pour tout écrivain, on arrive à se demander s’il est bien utile, ou agréable, ou les deux, de lire l’ensemble de sa production. La sortie de son dernier opus «Sauve-toi, la vie t’appelle» mérite donc qu’on se pose la question.

Après s’être penché successivement, depuis trente ans, sur les mouettes, les singes, les enfants, les adultes, le deuil, le trauma, la résilience, voilà qu’il se met à nous raconter sa vie. Exercice égocentré d’un mégalomane vieillissant pétri de nostalgie ? Mise en scène histrionique d’un savant qui se sait médiatique et apprécié ?

J’avoue avoir (un peu) appréhendé ce genre de déballage pesant. Pas trop quand même : depuis que je fréquente ses bouquins, je me doutais bien que ce n’était pas le genre du bonhomme. Il y a vingt ans de ça, après une conférence qu’il était venu donner dans ma faculté (une veille d’examen : j’ai obtenu une note médiocre à l’épreuve d’ORL du lendemain - sans regret !), j’avais réussi à me faufiler entre les coupes de champagne et les cravates des pontes qui essayaient de capter un peu de la poudre lumineuse de sa célébrité. Assez naïvement, je lui avais parlé de ma passion pour l’éthologie, pour le comportement des oiseaux, pour la communication non-verbale. A mon grand étonnement, il avait répondu à l’externe de 22 ans avec autant de considération qu’aux huiles qui l’avaient invité, écoutant mes questions et discutant avec un plaisir qui, s’il n’était pas sincère, devait être drôlement bien imité.

J’ai toujours en tête sa belle démonstration qu’on «ne parle que de soi» (dans «Mémoires de singe et paroles d’homme» ? Ou dans «Sous le signe du lien» ?). Ce livre en est la confirmation, implacable parce qu’autobiographique. Surtout, peut-être, parce qu’émanant de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver ni à gagner. Tout au long de ses travaux, monsieur Cyrulnik nous parlait de lui : le trauma, la mort, la perte, le doute, la peur, c’était lui. Les mots qui font du bien, c’était lui. La résilience aussi, c’était lui. Oui le trauma peut tuer, psychiquement, et physiquement. Non il ne tue pas tout le monde, pas à tous les coups, et il existe toujours une voie pour se sortir des pires abominations. Il en est la preuve vivante.

Son récit nous plonge au coeur d’un destin individuel balloté par les flots du drame collectif, celui d’un enfant surnageant dans le chaos de la guerre au milieu d’une France dévouée servilement à l’occupant. Un enfant qui comprend très vite que certains mots peuvent le tuer quand bien même il n’a aucune idée de leur signification - dire qu’il est Juif, par exemple. Qui comprend très vite, au milieu d’une ahurissante galerie de portraits, que des personnes charitables par vocation peuvent le repousser vers le danger (la «bonne» soeur qui refusera de le cacher dans son institution), alors que des anonymes sont prêts à tout risquer pour le protéger sans même le connaître. Qui constate, non sans cet humour omniprésent (la meilleure défense, disait Freud ?), que certaines personnes rigolent des désirs exprimés, au risque de clore à jamais les issues de secours, comme cette assistante sociale à qui il disait vouloir aller au lycée.

C’est en ce sens, un document historique, témoignage rare de survivant des persécutions, témoignage rare parce que trop souvent indicible, ou alors inaudible ou tout simplement incompris. Il nous rappelle tous ces patients qui, fatigués qu’on ne croie pas leur terrifiante histoire, n’osent plus la raconter, et se referment dangereusement sur leur bulle toxique. Il a osé. J’allais dire que ce témoignage est bouleversant : ce n’est pas exact, le drame est décrit avec une distance d’une infinie politesse, la blessure douloureuse est pudique, sans pathos, sans haine. Il est en réalité touchant, extrêmement, profondément touchant. Il est aussi très précieux venant d’un clinicien à l’esprit aiguisé s’appuyant sur les données de la science actuelle, qui explore, décrypte - au sens étymologique, sortir de la crypte... - les étranges mécanismes de sa propre mémoire, les souvenirs reconstruits dans les ruines, les puzzles incomplets, les émotions cachées sous un papier jauni, les détails surinvestis, les visages oubliés de personnes pourtant cruciales. On devine enfin, malgré la notoriété acquise sur bien d’autres terrains, le besoin de citer mille références scientifiques à l'appui de sa pensée subjective, comme si encore aujourd’hui, Boris Cyrulnik devait quelquefois se justifier, craignait qu’on ne le croie pas, qu’on ne le prenne pas au sérieux. Il sait trop bien que l’histoire n’est pas faite de choses probables, et que l’oreille humaine n’entend - en général - que ce qu’elle est prête à entendre. Un livre lumineux sur des périodes sombres et sur une destinée hors de bien des normes, qui fait résonner un drôle d’écho aux révélations d’Alexandre Jardin l’année passée. Il aura fallu beaucoup de temps pour permettre l'allègement du secret. Le temps soigne, certes, à condition qu’on l’utilise pour "tricoter du sens" (l’expression est de lui) autour du néant.


Faut-il le lire ? Ah, je croyais que j’avais déjà répondu !

 

BG

 

"Sauve-toi, la vie t'appelle", Boris CYRULNIK, Odile Jacob, 2012

Published by Bertrand Gilot - dans Culturel
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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 14:37


cado

 

«La psychose, c’est quand le malade ne se rend pas compte qu’il est malade». Les médecins quittent la faculté avec cette certitude en tête, c’est ce qu’on leur enseigne. La première chose que l’on découvre en apprenant le métier de psychiatre, c’est que cette certitude est fausse : la plupart des personnes souffrant de psychose savent au minimum dire que que quelque chose ne va pas, au mieux connaissent leur diagnostic, comprennent leur traitement et savent identifier les signes annonciateurs de rechute. Mais même dans ce cas cette réalité est souvent tue, voire cachée, autant par crainte du rejet que par honte ou peur de l’incompréhension de l’entourage.

Dans ce contexte le témoignage que présente Philippe Cado dans ce livre «Le jour où je me suis pris pour Stendhal» est tout à fait exceptionnel. L’auteur y décrit sans détour, à la première personne, la forme qu’a pris sa souffrance psychotique au fil des années, depuis les premières distorsions d’avec la réalité jusqu’à ses stratégies actuelles d’adaptation sociale et professionnelle.
Il nous livre en particulier le récit détaillé de la crise délirante survenue alors qu’il enseignait pour la première fois dans un lycée, période où dans un état d’exaltation prononcée il s’est identifié à Stendhal. Récit en forme de journal où l’on suit avec inquiétude l’inexorable perte des repères externes, l’incohérence croissante de ses comportements, le décrochage d’avec la réalité jour après jour jusqu’à ce que son état psychique finisse par attirer l’attention et le mener à l’hospitalisation. Ce texte stupéfiant nous plonge au coeur du vécu de la personne schizophrène en crise, pour qui le moindre événement insignifiant peut être interprété à la lumière du délire ne prenant plus d’autre référence qu’à l’intérieur de soi. On y lit sa croyance, ses doutes, sa gêne aussi, a posteriori, pour les conséquences de ses troubles. Egalement les rencontres avec des soignants plus ou moins bienveillants, plus ou moins efficaces... Mais qu’on ne s’y trompe pas, le voyeur n’y trouvera pas de révélations déplacées sur la vie personnelle, éludée avec pudeur.
 
Rares sont les patients qui parviennent à faire un exposé aussi clair de ce qu’ils ont vécu pendant les passages difficiles. Par pudeur ou par peur d’eux-mêmes, ou par manque de langage quelquefois, beaucoup ne le souhaitent pas - même dans le secret des consultations, préférant escamoter ce type de symptômes une fois obtenue leur résolution,  ou en dénier l’existence, et payant alors parfois le prix d’une cicatrisation fragile par des rechutes plus sévères ou plus fréquentes.

Dans le malheur de sa maladie, l’auteur a sans doute eu la «chance» (j’ai toujours du mal à parler de chance quand on est face à de telles difficultés) d’avoir investi une formation intellectuelle et culturelle de haut niveau, et de porter un réel talent d’écriture : le style est très agréable littérairement parlant, ponctué de traits d’humour salvateurs et de références érudites. Le livre est limpide, se lit d’une traite, et l’on parvient sans peine à se représenter l’étrangeté traversée en se tenant aussi loin du pathos que de la froide description médicale des choses. «Chance» aussi d’être affecté d’une forme de la maladie où coexiste un trouble de l’humeur, plutôt qu’un engourdissement psychique qui ne lui aurait pas permis de finaliser un tel travail. A ce titre l’ouvrage est bien autobiographique, un éclairage personnel sur la maladie, certainement pas un modèle-type de ce que ce que vivent toutes les personnes schizophrènes.

Lecture à recommander chaudement donc, aussi bien aux professionnels de la santé mentale qu’à l’entourage des malades. Et aux malades eux-mêmes bien sûr qui y trouveront quelque réconfort et un regard finalement dédramatisé, loin des projecteurs médiatiques voulant faire de faits divers rarissimes des généralités terrifiantes. Les soignants en seront surpris, je n’en doute guère, surtout s’ils ignorent la profondeur et la lucidité des discussions entre patients que l’on trouve sur les forums ou les blogs.

Je terminerai en remerciant très amicalement Amina Ayouch-Boda, psychologue clinicienne à l'hôpital, qui m’a fait découvrir cet ouvrage dont elle a écrit la lumineuse préface.

Bonne lecture !

 

BG

 

Le jour où je me suis pris pour Stendhal, Philippe CADO, éditions EYROLLES, coll. Histoires de vie, Paris, 2012

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15 septembre 2012 6 15 /09 /septembre /2012 12:21

 

alep

 

J'ai dans mon bureau cette gravure mi-naïve représentant une femme devant la citadelle d'Alep. Elle m'a été offerte il y a une dizaine d'années par un collègue Syrien venu en France pour, entre autres raisons, perfectionner ses connaissances et sa pratique de la psychiatrie. Ce n'était pas un interne étranger comme les autres, pas le genre fils de ministre venu faire du tourisme universitaire, pas non plus le genre ours aigri cabossé par la vie et en colère contre le monde. Non, un homme calme, intelligent, subtil. Un qu'il fallait très bien connaître pour deviner le quart d'un petit bout de ses blessures. Un dont on découvre que par dessus son fort accent, il connaît Hugo, Zola, mais aussi Freud – et bien d'autres – largement mieux que vous. Un dont la profondeur du regard trahit les trois ou cinq mille ans de civilisation qui séparent les Phéniciens des Gaulois.

 

Je n'arrive pas à dire son nom. Depuis son retour au pays je pense très souvent à lui, depuis son retour au pays j'ai peur pour lui, pour sa femme, pour ses trois filles aux prénoms de déesses babyloniennes. L'adresse mail qu'il m'avait laissé n'a jamais répondu après qu'il ait quitté la France. Comment savoir ? Quel pays étrange ! Dire le nom d'un de ses habitants, laisser dépasser la moindre information personnelle, ce serait le mettre en danger. Comme de la pensée magique en somme, devenue réelle : « si je parle de lui, même à distance, même sans qu'il le sache, ils lui feront du mal ». Est-ce donc finalement cela la dictature ? Nous obliger à penser comme des enfants, ou comme des fous ?

 

Depuis un an, chaque nouvelle parvenue de Syrie dans les médias me blesse. J'ai mal à mon ami. Je devine sachant son indépendance d'esprit – cela suffit - qu'il est exposé. Extrêmement exposé. Est-il seulement vivant aujourd'hui ? Les envoyés spéciaux, notamment ceux du journal Le Monde, qui font là un travail incroyable et dantesque, nous racontent chaque jour l'enfoncement du pays dans une horreur qui laissera une tâche rouge indélébile dans l'histoire de cette planète : Bachar El-Assad semble s'être fixé pour but de rejoindre Hitler, Gengis Kahn ou Néron dans le panthéon malade des gouvernants sadiques ivres de leur propre cruauté. Il y avait déjà la systématisation de la torture. Il y avait déjà ces milices qui déchiquettent, dépucellent, démembrent civils, marchands, écolières. Il y avait déjà ces médecins et infirmières que l'on torture puis exécute pour avoir tenté de soulager des rebelles mourants. Ultime degré descendu dans l'échelle de la civilisation ?

 

Ces jours-ci c'est Alep où les avions de l'armée, celle du pays, l'armée des Syriens, sans concurrence dans le ciel, jette ses bombes à l'aveuglette, dans des salles de bain, sur des boulangeries, sur des monuments millénaires aussi. Une des plus anciennes villes de l'Humanité, une des plus belles et des plus fascinantes sans doute, où je rêvais d'aller bien sûr, tant pour son atmosphère que pour ses musées, pour son bîmaristan et ses fontaines (y soigne-t-on encore les fous ?), pour la la concentration subtile de tout ce qui définit l'humanité civilisée. J'ai mal à mon ami, à ses proches, à sa femme, à ses trois filles aux prénoms de déesses babyloniennes.

 

BG

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 23:57

environnementProtection de l'environnement : enfin des mesures concrètes

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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 15:11

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Le tout récent livre de Jean-Yves Pérol « Vaincre les insomnies et l’anxiété » (*), se fixe une ambition intéressante, aux antipodes des mouvements actuels de la psychiatrie. A l’heure où l’on attribue un nom de maladie à toute émotion ou réaction s’écartant d’une norme de plus en plus étroite, l’auteur nous invite à effectuer la démarche diamétralement opposée.

 

Ce psychiatre clermontois nous délivre un discours enthousiaste qui, par un recours constant aux théories darwiniennes de l’évolution des espèces, ramène à la normalité bon nombre de situations que nous avons appris, médecins et patients, à considérer comme des « symptômes » de « maladies ». Par exemple, éprouver de l’inquiétude face à un danger (même abstrait ou ténu), mal dormir lorsque l'environnement n'est pas maîtrisé, tout cela de manière différente d’un individu à l’autre, c’est peut-être totalement normal et adapté, c'est ce qui augmente nos chances de survie ! Cela paraîtra évident à certains, mais il n’est pas inutile d’y insister dans un pays qui bat depuis des décennies les records de consommation de tranquillisants, et alors que les Français sont plus pessimistes que les Irakiens


Ce recadrage du symptôme dans une perspective évolutionniste (et plus globalement, anthropologique) me touche particulièrement. Parce que je l’utilise dans ma pratique quotidienne – avec des angles différents toutefois – et que je constate le soulagement qu'apporte aux patients cette réflexion. On redimensionne l’émotion éprouvée, le symptôme, mais aussi l’individu, et si cela peut donner quelquefois le vertige c’est surtout très rassurant. L’homme ne comprend pas toujours ce qui lui arrive, mais il est solide. Cet animal a mis des centaines de milliers d’années à s’adapter, par sélection darwinienne, à un environnement naturel donné (forêt, savane…), porteur d’un équipement biologique donné (« ni croc ni cornes ni griffes ») et social (groupes nomades hiérarchisés). Or nous vivons dans un environnement moderne qui n’a plus rien à voir avec ce à quoi nous sommes adaptés : disparition du danger lié aux prédateurs, recherche de nourriture réduite à une collecte hebdomadaire et sans surprise, monogamie obligatoire, solitude fréquente, habitat sédentaire… Nos réactions spontanées, instinctives, émotionnelles et corporelles sont pourtant les mêmes que dans ce lointain passé pré-civilisationnel. Le propos de J-Y. Pérol se centre sur l’émotion et les réactions. J’ai simplement envie d’y ajouter l’importance que revêt, aussi, la mise en jeu du système nerveux végétatif (le « système d’alarme » de l’organisme, dont les fondements sont communs à tous les vertébrés) et qui explique nombre de nos réactions, et même des pathologies psychosomatiques comme l’a très pertinemment démontré (dans l’indifférence générale du corps médical) un auteur comme Henri Laborit.

 

A travers cette démarche qui déshabille notre catalogue de syndromes - que d’autres cherchent à allonger à longueur de congrès - l’auteur nous libère d’autant de fausses indications de prescriptions de psychotropes, tout en rappelant les risques de ces médicaments à court terme (se couper de nos émotions les plus utiles) et à long terme (soupçon de favoriser les démences séniles). Il reste ainsi dans l’approche pragmatique qui caractérise bien souvent le psychiatre libéral, le « ni-ni » que comprennent mal les collègues plus dogmatiques : on ne s’appuie ni sur le tout-psychanalytique, dont la pertinence est plus qu'inconstante dans la réalité quotidienne, ni sur le tout-médicament.

 

Rédigé dans un style agréable, le livre de Jean-Yves Pérol est accessible à tous, mais il ouvrira aussi des pistes de réflexion et d’inspiration aux professionnels de la santé et de la psychologie. Ces derniers auraient sans doute aimé trouver des développements plus approfondis (notamment sur la question des troubles post-traumatiques) ou encore une définition plus nuancée de la frontière entre « vraies maladies » et réactions explicables par l’approche évolutionniste. Mais ceux-ci ne sont pas, il est vrai, le principal public visé. En tous cas on ne démentira pas l’illustration de couverture : « ce livre devrait être remboursé par la Sécurité Sociale ! ».

 

 

BG

 

« Vaincre les insomnies et l’anxiété, Darwin plutôt que Freud ? », Jean-Yves Pérol et Romain Allais, éditions Tournez la Page, 2012, 191 pages.

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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 14:41

passerelle

 

Dans son numéro du mardi 29 mai 2012, sous le titre « Des miracles hors AMM ?», l'éditorialiste et patron du Quotidien du Médecin, journal connu pour son indépendance et ses prises de position courageuses, Gérard Kouchner (frère de l'ex-ministre de gauche puis droite) s'indigne de ce qu'il appelle « la pression de prescription » des patients et des médias grand public concernant le Baclofène, hors AMM, dans l'alcoolisme.

 

En 2012, à l'instar de ce qui s'est passé il y a vingt ans pour le VIH, les patients s'informent par eux-mêmes, parfois très en dehors des sentiers balisés de la recherche et du marketing pharmaceutique, et se demandent effectivement si ce produit peut les aider. Concernant l'alcoolisme, probable quatrième cause de mortalité en France, les médicaments spécifiques sont rares et peu satisfaisants, la question est donc d'importance. Rien de surprenant que la presse non sponsorisée (le médicament, ancien, ne rapporte pas tripette) s'en fasse le relais, au delà du secret des cabinets et de l'enthousiasme des forums.

M.Kouchner estime lui qu'on prend là un risque démesuré, et implore la fermeté des autorités. Il invoque, avec nostalgie dirait-on, le cas du Médiator®, lui qui avait renoncé à parler du livre d'Irène Frachon au motif – voir la vidéo de son audition au Sénat – que son journal « ne fait pas dans les chiens écrasés » (les endeuillés du Médiator® apprécieront...).

De mon côté je m'étonne qu'il mette en doute avec tant de véhémence la tolérance d'un produit commercialisé depuis 1974, et vante l'AMM comme seule référence. Il est donc à rappeler que l'AMM fournit un cadre scientifiquement valide au vu des règles du moment, mais pas toujours garant de sécurité (les médicaments retirés du marché y avaient préalablement été autorisés, par définition). Sa pertinence clinique laisse parfois dubitatif (cf. les indications foisonnantes des antidépresseurs sérotoninergiques ou des antipsychotiques dits « atypiques ») et répond aussi à des objectifs commerciaux, la procédure étant coûteuse pour le laboratoire. Enfin sur le plan réglementaire c'est un cadre informel, chaque praticien devant être en mesure d'argumenter une éventuelle prescription hors AMM, en cas de problème. Il faut aussi redire que bien des découvertes médicamenteuses ont été faites fortuitement et empiriquement, grâce à l'observation d'effets inattendus.

 

Il termine en se proposant un rôle de lanceur d'alerte. Pourquoi pas, cela égayera ce journal dont l'intérêt se limite parfois aux petites annonces pour des villas dans le Lubéron et autres publi-reportages sur les 4x4 BMW, miroir caricatural à l'extrême d'un monde médical qu'on croirait figé dans les années 1970 (*).


J'ai envie de répondre : « chiche ! ». Et de le renvoyer à la page 5 du même numéro où trône une demi-page de réclame pour le Valdoxan® (agomélatine), des laboratoires Servier. Il est écrit en toutes lettres dans le RCP, accessible à tout praticien via le Vidal, que ce produit est cancérogène chez deux espèces animales, certes à forte dose mais sur le temps bref de la vie d'un rongeur, ce qui n'est pas neutre quand on sait le nombre de prescription d'antidépresseurs inutilement prolongées parfois durant des décennies. Le produit a obtenu l'AMM dans un grand numéro d'équilibriste de la HAS qui juge pourtant « mineure » l'amélioration du service médical rendu (ASMR IV) et l'a propulsé sur le marché déjà bien embouteillé des antidépresseurs. AMM en 2009, mis sous surveillance renforcée par l'AFSSAPS en 2011 (beau score). Ayant bénéficié dans mon jeune temps de l'enseignement des Pr Alain Reinberg et Yvan Touitou (ce dernier étant membre de l'Académie de Médecine ; biochimiste à la Faculté Pitié-Salpêtrière et président de la Société Française de Chronobiologie), il n'y a pas à être surpris qu'un médicament interférant avec le système mélatoninergique puisse présenter quelque danger tant les circuits en sont complexes avec des implications un peu partout dans l'organisme, mais cela n'a pas l'air d'effrayer grand monde. Cela ne pose en tous cas aucun problème aux nombreux psychiatres universitaires soudainement passionnés de mélatonine qui soutiennent le produit à toute force dans les congrès, revues sponsorisées dont déborde ma boîte aux lettres, EPU, etc. (**)

 

Bon alors Gérard, on la lance l'alerte ?

 

BG

 

(*) à l'exception des amusants billets de Richard Liscia défendant dans la crainte de l'arrivée des chars soviétiques les plus stupéfiantes acrobaties du quinquennat qui vient de s'achever.

 

(**) Tiens j'y pense, ça fait longtemps que je n'ai lu ni dans le Quotidien ni ailleurs un article ou compte-rendu de congrès de psychiatrie qui mette en doute les qualités d'un psychotrope : on a bien de la chance de vivre dans un monde aussi parfait !


Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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