Bon alors voilà toute une corporation qui depuis des années, et face à des prédateurs les plus féroces, s'échine à défendre le subjectif-mais-réfléchi, l'empirique-mais-rigoureux, le
non-évaluable-mais-pertinent, l'humain-souffrant-mais-debout (enfin, pas chez les analystes, mais c'est que le temps de la séance), etvoilà
qu'en plein débat une bagnole déboule et écrase tout sous ses roues enduites de marketing !? Est-ce une énième attaque tordue de la sciento ? une
pré-campagne masquée pour "fluidifier" les réformes à venir ? Une outrance agressive des chimiatres fondamentalistes ? Pour l'instant nul ne peut le dire...
Par chance, vu le prix auquel est vendu l'objet transitionnel en question, la concurrence ne devrait pas être trop rude pour les psys, d'autant qu'on n'a encore annoncé aucune prime à la casse
pour les vieux modèles déglingués...
De fait, rares sont les patients qui ont renoncé à leur rendez-vous depuis la pose de cette affiche en bas de mon bureau. Mais je me demande quand même si
je ne devrais pas descendre péter ce panneau à coups de masse...
Cela ne vous aura pas échappé, depuis hier la France respire mieux, le soulagement est manifestedepuis cette
glorieuse victoire de nos forces :on a renvoyé dans leur pays ravagé depuis trente
ans par la guerre (d’occupation puis civile), l’intégrisme religieux militarisé, la corruption et la production d’opium, une poignée de clandestins Afghans. C’était une forte priorité évidemment,
et l’on est bien content que les urgences soient enfin traitées comme elles le doivent.
Car chacun l’avait remarqué, depuis que ces effrontés avaient tenté d’envahir notre riante modernité décomplexée sans se donner la peine d’en satisfaire les menues
formalités d’accès, la France allait de catastrophe en catastrophe. La délinquance ne faisait qu’augmenter sous la pression
des Afghans, agressions, cambriolages, voitures incendiées, sans même parler des incivilités dans les transports en commun. Les déficits publics ne faisaient que s’aggraver, en raison des
dépenses collectives induites par les Afghans (certains de ces profiteurs allaient jusqu’à inscrire leurs enfants dans nos écoles !), mettant notre économie dans une situation dramatique (on
reste le quatrième pays le plus riche du monde, cependant). D’autres n’hésitaient pas à tomber malades sur notre territoire, aggravant notablement le
trou de la Sécurité Sociale - les médecins partageant il est vrai une part de responsabilité avec les Afghans (que ne les renvoie-t-on pas dans leur pays, ceux-là aussi !). Le chômage
devenait endémique, les Afghans ayant trusté les meilleures places du marché de l’emploi. Gaspillant sans vergogne nos richesses naturelles et consommant sans les apprécier les meilleurs produits
de notre industrie, les Afghans alourdissaient notre bilan énergétique et leur impact environnemental devenait préoccupant. Enfin, on sait tout le mal qu’ont fait au système bancaire les
extravagants bonus et parachutes dorés que s’auto-administraient les tradersAfghans infiltrés au plus haut niveau des banques françaises.
Enfin, tout cela est définitivement terminé, c’est du passé, fort heureusement révolu, et l’histoire le prouvera bien vite : on est certains de voir la France se
redresser dans les mois qui viennent, libérée de ce fardeau ! Et puis cette fois-ci, on les a renvoyés en charter, hein, pas question de les embarquer en classe affaire comme ils avaient
fait le voyage aller (enfin, je suppose). Fini le champagne et les petits-fours ! L’abolition des privilèges n’est-elle pas un des fondements de notre République ?
De toutes façons, d'ici quelques semaines, si tout se passe comme il a été prévu par nos très sages autorités, les expulsés auront très probablement cessé d’émettre
du CO2. Les sources de distraction ne
manquent pas là-bas, on n’y souffre pas l’ennui anesthésiant du monde occidental : drones américains mal programmés, talibans sans humour, seigneurs de guerre irascibles, sans même parler
des représailles (et de la honte…) au retour dans leurs anciens villages. Et puis, avec la démocratie et l’économie de marché, désormais universelles, ils n’ont, vraiment, plus rien à envier à notre mode de vie. Il ne
leur restera plus qu’à aller à la galerie marchande du coin, acheter chez Séphoraun parfum pour leur pauvre mère, télécharger quelques chansons de Piaf
sur leuriPhonepour passer la nostalgie, et ils réaliseront bien vite (avant de mourir, si possible) l’erreur irréfléchie qu’a été leur départ.
Pour le moins, leur petite escapade européenne les aura convaincus de la sincérité des valeurs humanistes qui sont les nôtres. Et si les survivants viennent à croiser nos soldats sur quelque
chemin de montagne, ils seront sans doute très heureux d’échanger quelques mots dans notre langue. Alors, ces soldats seront fiers d’être Français, et n’auront plus à déplorer cette désuète tradition qui consistait, il y a bien longtemps, à accorder l’asile politique aux personnes sensibles et douillettes prétendant fuir la guerre, la torture et la mort.
Comme quoi avec un peu de patience tout finit par rentrer dans l’ordre.
BG
post-scriptum : internet étant ce qu'il est, je regrette d'avoir à préciser que ce texte est à
prendre comme un avis satirique au 23ème degré ! Et tant pis pour ceux qui n'accèdent qu'au 22ème. Je suis confiant dans l'intelligence de mes contemporains, cependant à la lecture de certains commentaires il est sans doute préférable de
le dire...
Juste quelques mots pour conseiller la lecture de l'excellent article "La frontière des femmes" paru dans la non moins excellentissime revue "XXI" (Vingt et Un, disponible en librairie uniquement). Vertigineuse plongée dans l'horreur de la migration des centraméricains vers les Etats-Unis, proies
fragiles dans une jungle très bien organisée pour les consommer.
De l'humain, rien que de l'humain, et pas dans ce qu'il a de plus beau.
On y apprend ainsi que la traite est l"a seconde activité illégale la plus lucrative au monde, devant la drogue et derrière les armes". Elle concernerait en Amérique 600 à 800 000 personnes, dont
la moitié de mineurs. La proportion libérée grâce aux forces de l'ordre ne dépasserait pas 1 à 2 %...
Une partie de ma famille vit en Amérique Centrale, au Salvador. Quand j’étais petit, on me regardait
bizarrement parce que le dimanche je n’allais pas voir ma grand-mère dans le village d’à côté : par contre une fois par an, du moins lorsque le café ne s’était pas vendu à un cours trop bas, elle nous arrivait du bout du monde, de là où il y a des tremblements de terre, des jardins qui
ressemblent à la jungle et, à l’époque, une interminable guerilla. C’était d’autant plus étrange d’ailleurs que, faute d’aéroport dans notre petite
province, c’est à la descente dutrain de Parisque nous allions l’attendre. C’est un pan compliqué de mon histoire-géographie personnelle sur
lequel je reviendrai peut-être dans ces lignes, c’est en tous cas ce qui m’a poussé à aller voirLa Vida Loca(« La vie folle »), le documentaire de Christian Poveda sur lesMaras, ces bandes armées qui sèment la terreur là-bas, sorti au cinéma en France fin septembre.
Quand on connaît ce pays, l’idée qu’un type ait pu filmer un documentaire sur les marasrelève de la science-fiction. C’est comme aller filmer l’intérieur d’un volcan en maillot de bain dans la lave en fusion. Ou plus précisément, comme un des personnages du
film Salvador d’Oliver Stone, essayer de capturer au plus près l’image d’une rafale de mitrailleuse. Jusqu’à s’y perdre. Comme l’a fait
Christian Poveda justement, mort assassiné quelques semaines avant la sortie de son
travail sur les écrans.
Car là bas, il n’est nul besoin d’être agrégé de littérature hispanophone pour lire le journal : si vous
comprenez les mots « assessinato » et « muerta violente », vous arriverez sans
problème jusqu’en page 5 ou 6 deLa Prensa Graficaou duDiario de Hoy. Il y a une douzaine d’homicides par jour (en moyenne), pour une population de 7 millions d’habitants (deux
tiers de la région Ile de France). La société est balafrée par de multiples fractures, certaines pénibles, d’autres tragiques. Ainsi, la conquête Espagnole remonte à un demi millénaire mais le
métissage reste sporadique, et chaque visage dénonce immédiatement les origines : tribus Mayas originelles de la région ou Européens installés de plus ou moins longue date, issus des
guerriers, aventuriers puis commerçants qui ont colonisé l’endroit. Mais en réalité le racisme le plus toxique est surtout social, il trace une frontière invisible mais omniprésente et quasiment
infranchissable. On peut en lire les conséquences dans le regard plein de colère froide des enfants des écoles : ils savent que leur bel uniforme a peu de chances de les mener à de
meilleures conditions que leurs parents, enlisés dans la pauvreté résignée, l’analphabétisme, les superstitions endémiques et parfois l’alcool. On peut le percevoir dans l’absence de regard,
justement, que portent sur eux les classes moyennes et aisées. Abritées par une relative prospérité qui leur permet un mode de vie totalement occidentalisé, celles-ci ont pris une longue habitude
de l’isolement et du repli sur soi. Elles ont souvent été prises pour cibles – au sens propre - durant laguerilla(ne leur parlez surtout pas de
guerre civile, ils ne veulent voir là qu’un prolongement de la guerre froide sans aucune cause sociétale locale !). Ciblés à tort d’ailleurs, car les « vrais » riches étaient
depuis belle lurette en sécurité à San Francisco ou en Floride. Les troubles sont terminés, les souvenirs sont vifs et les cicatrices pas toujours propres, mais au moins, les opposants armés
d’hier sont devenus des partis politiques, et la démocratie fonctionne. Par contre les
armes de l’époque ont été éparpillées sans contrôle, et alimentent une des plus meurtrières délinquances du monde. Alors, on vit une modernité proprette et technophile, mais chacun dans son coin,
dans des maisons hérissées de barbelés, dans des quartiers en apparence banals mais sillonnés par des gardes armés. On traverse derrière des vitres fumées une ville vécue pour l’essentiel comme
étrangère, hostile. De fait, mieux vaut rester là où c’est surveillé et climatisé. On en oublie de croiser le regard du vigile, de saluer la petite vendeuse du magasin, et l’on finit par trouver
normal que l’autre s’écarte devant nos pas. Pendant ce temps, le fils de la bonne regarde de loin la Playstation® qui coûte six mois du salaire de sa mère, et personne ne semble s’en rendre
compte. Facile de juger cet autisme apparent, vu d’Europe, lorsqu’on n’a pas été menacé, lorsqu’on n’a pas craint chaque jour le rapt ou le meurtre de ses proches, lorsqu’on peut marcher dans la
rue ou faire un tour à la campagne sans penser à se munir d’une arme à feu.
San Salvador - Musée
National J.Guzman - vitrine consacrée aux superstitions locales
Ce que nous montre le documentaire de Poveda, c’est donc l’envers de ce décor-là. Ce qui se trame derrière
l’invisible rideau. Ce que l’on devine lorsqu’on réside au Salvador, ce que l’on craint, ce dont on n’a que des indices, comme les empreintes d’un dragon dans la forêt : les photos dans le
journal, les statistiques, les récits horribles des familles dont un membre a disparu sans laisser de traces, l’omniprésence de policiers nerveux et de gardiens équipés d’énormes fusils devant
tout commerce digne de ce nom, les conseils inquiets des proches : « non… ce quartier, il ne faut pasy aller ». Poveda nous montre les
coulisses de ce sinistre théâtre de très près, de dedans, et c’est cela qui est incroyable. Il ne fait pas de plans au zoom depuis la colline d’en face, il ne fait pas de la sociologie théorique
à partir de photos satellite, ni du discours calibré d’ONG angélique, ni, non plus, du rapport technocratique pour quelque instance internationale. Il filme cru, là, dans la chambre, en face à
face, il fait parler l’intimité, le quotidien. Sa caméra et son micro attrapent tout, de la fumée du crack à la sueur des prisons, il nous le restitue avec un montage percutant, sans aucun
commentaire.
Et l’on est pris par le vertige, comme toujours, de constater l’évidence, c’est-à-dire l’humanité dans toutes
ses dimensions. Celle de la victime et celle du bourreau, dont les frontières se brouillent de fait, la plupart des assassinés étant eux-mêmes des membres de gangs. Ces gamins de 13 à 25 ans –
jamais plus, et pour cause… - sont versés dans une ultraviolence pure, meurtrière, sans idéologie, sans but, sans fin prévisible, sans plan d’ensemble, hormis peut-être pour d’hypothétiques
grands chefs de cartels riches et oisifs qui vivraient cachés on ne sait où. Le phénomène semble s’auto-entretenir, un peu aidé par les expulsions hebdomadaires de repris de justice ayant purgé
leur peine aux USA. Cela perdure à la manière d’une épidémie, sans que quelqu’un n’en tire vraiment les ficelles.
Alors ils rigolent. S’aiment parfois, baisent bien sûr, et l’on s’essaie à faire le parent dans des
conditions dantesques, reproduisant souvent le chaos qu’ils ont eux-mêmes vécu dans leur petite enfance. L'une appelle son bébé Osiris... et
se fait stériliser le lendemain de son accouchement. Ils vont chez le médecin. Ils doutent, réfléchissent, rêvent. Certains espèrent. Ils sont organisés, cohérents, certaines remarques sont d’une
intelligence tranchante. Ou est donc le monstre sale et stupide que l’on cherchait ? On s’en veut d’en être étonné, ils pleurent aussi. Beaucoup. Il ne manque pas d’occasions : les
veillées funèbres, ponctuées de signes codés et d’une sorte de prière collective immuable, s’enchaînent à un rythme effréné. On en oublierait que ces maraderossont des adolescents. Les « héros » filmés par Poveda font leur tour de piste, racontent leur vie, disent leur morale de l’histoire, fanfaronnent un peu, essaient
de s’en sortir, ou pas. Dans les deux cas c’est très dangereux de toutes façons, laMaran’oublie pas, elle cherchera sans relâche celui qui
tente de s’en éloigner. Sa mémoire collective perdure on ne sait comment, tandis que les interviewés sont retrouvés les uns après les autres dans une flaque de sang caillé au petit matin. On
emballe le corps maigrichon du gamin aux tatouages inertes dans un grand sac en plastique noir, sur le pick-up de l’institut médico-légal, puis, vite apprêtés, dans ces horribles cercueils vitrés
traditionnels là-bas (tropiques obligent…), dont on ne fermera l’inutile couvercle qu’au moment de la mise en terre. Le gang fait la quête dans le quartier pour payer l’enterrement, les caïds
s’excusent pudiquement de déranger les petites vieilles, lesquelles donnent la pièce. Surréaliste. Les filles pleurent leur amoureux. Les mères, lorsqu’elles existent, pleurent leur enfant. Les
garçons pleurent leur amoureuse (personne n’est épargné), et jurent vengeance (« que c’est dur un enterrement… mais tout ça se finira dans le sang ! » promet l’un, entre deux
sanglots). Tout cela en écoutant avec un respect manifestement sincère le trop jeune prêtre qui débite son sermon, promettant des jours de paix et d’amour,gracias a
Dios. Les enfants eux ne pleurent guère, ceux que l’on voit dans le film ont le regard si vieux déjà, à trois ans ils en savent trop, on dirait qu’ils
attendent leur tour... L’image est dure souvent, bien sûr, mais certes pas plus agressive que cette réalité si difficile à capter.
Aborder la question de la psychologie de ces gosses à distance et collectivement est un exercice plus
qu’incertain. En quelques grands traits je n’évoquerai donc que quelques généralités :
La perte d’identité : elle est explicite, marquée par l’attribution d’un nouveau nom lors de l’entrée
dans la mara. Le nom d’état civil ne réapparaîtra plus guère qu’au tribunal. La sonorité des noms choisis détonne, évoquant plus les dessins animés de
Tex Avery qu’un monde de tueurs : El Duke, La Chucky, Snarf, La Droopy… Les tatouages rituels peuvent recouvrir l’ensemble du corps visage compris, signant l’impossible retour dans la
société – et l’improbable chance de survie en cas de rencontre d’un membre du gang adverse. Comment se sent-on soi-même, lorsqu’on a le visage barré d'un « 18 » en chiffres de vingt
centimètres de long ? Cette perte d’identité est une dilution, permise par la formation d’une sorte de « personnalité collective » où le groupe fonctionne pour lui-même. L’individu
n’y a pas de réelle autonomie. Bien sûr il existe une organisation et une hiérarchie, bien sûr chaque mort est pleuré et chacun occupe une place plus ou moins valorisée, mais le rythme des pertes
est tel que le groupe se recompose en permanence, sans jamais changer son mode de fonctionnement. Cela évoque très largement les phénomènes décrits par mon collègue Frédéric Gelly dans sa thèse
consacrée aux traumatismes de guerre durant le conflit de 1914-1918 (*) : les soldats étaient exposés à la mort – la leur toujours possible, celle de leurs camarades de combat,
l’omniprésence des cadavres – en permanence, durant des mois. On sait la puissance des liens qui unissaient les anciens combattants, les blessés de
la face par exemple. Ici pas de guerre qui donnerait une signification collective aux traumatismes psychiques graves et répétés (abandons précoces, maltraitance physique ou sexuelle,
violences familiales puis dans la rue, subies ou simplement vues, menaces sur la vie et crimes commis devant eux, découverte de cadavres…) qui sollicitent, en l'absence d'aide extérieure, des
mécanismes de défense peu élaborés qui conduisent à la répétition des drames, en boucle. On y rattachera l’insistance desmaraderosà cultiver et
exalter constamment la fraternité dite « première vertu du gang », corollaire de l’incroyable force gravitationnelle du groupe. Face à ce sentiment la famille disloquée, l’école sans
avenir et la société rejetante font peu de contrepoids. On remarque au passage que si lesMarasne semblent pas recruter ailleurs que chez les
pauvres, les origines ethniques semblent abolies par l’appartenance au gang. Plus étonnant encore, il reste toujours quelques petits morceaux de liens avec le reste de la société, ces enfants ne
viennent pas du fond de la galaxie : éclairés par la caméra de Poveda, on devine ainsi des bribes de relations avec un parent éloigné, une voisine affectueuse, un ancien enseignant… Il semble
bien rare que tous les ponts soient coupés.
« J’avais tellement besoin d’un père », pleure cette gosse interviewée après l’assassinat du reporter. Après la fraternité et la recherche assoiffée de liens
« horizontaux », la recherche d’un père semble être une autre constante. Car l’absence symbolique des pères est évidente : ils sont soit morts, soit en prison, soit disqualifiés
par leur alcoolisme ou leur violence intrafamiliale. Au minimum ils sont affaiblis par leur absence de reconnaissance sociale (chômage, pauvreté, métiers avilissants…), et en tous cas quasi
invisibles dans le film. Ils ne protègent de rien, ne guident vers rien, ne transmettent rien. Les mères apparaissent au contraire plus réelles, avec
leur lot d’incohérences et de points de faiblesse, mais réelles. Et ce gamin qui dans le bureau de la juge qui semble souhaiter de tout son être qu'on l'enferme, enfin, qu'on le protège de
lui-même... Il y a certainement là un facteur qui pousse à préférer le groupe, avec ses lois claires (le rôle du père n’est-il pas de véhiculer la Loi ?), sa constance, sacontenance, son caractère finalement beaucoup plus prévisible et – finalement - rassurant, que bien des familles
esquintées.Avant l'entrée dans la Mara, tous les
autres liens interhumains,horizontaux ou
verticaux, sont fragmentés, instables,
angoissants.C’est sans doute un facteur aussi qui
pousse à se tourner vers Dieu, figure paternelle par excellence.
On est ainsi frappé – assommé ? - par Dieu. Car tous l’implorent et c’est une grande surprise. Eludant
systématiquement l’essentiel (l’absurdité de la violence), le discours des diesyocherosest ainsi quelquefois touchant.En plein milieu de sa fête d’anniversaire,un gars demande une minute de silence pour leurs « frères »
tombés. Il évoque Dieu. Tout le monde le prie et s’en remet à lui. Les bons, les méchants, le ministre de l’intérieur, le chef des voyous, la femme du chef des voyous qui vient de se faire buter,
l’éducateur d’une ONG, la juge des mineurs, le « frère » du voyou qui jure vengeance, Dieu est appelé par tout le monde, tout le temps. Hallucinantes images d’une séance de prêche
obligatoire dans une maison de redressement, où l’on bombarde un évangélistepuro Gringodébiter sa Bible en Anglais traduit en simultané par un
gardien. Hallucinantes oraisons, à la fois naïves et blasées déversées par ces prêtres – tous assez jeunes, étrangement – pendant que coulent les larmes vengeresses des bandits les plus
dangereux du monde. Hallucinantes paroles de celui-ci, exhortant une jeune mère de 16 ans incarcérée pour recel, à « s’accrocher à Dieu sans jamais lâcher sa main, comme le ferait un
Pitbull » !!! Quel que soit notre rapport personnel à la religion, on est forcément questionné par cette remise permanente entre les mains d’unsauveurqui pourtant, dans ce pays, semble occupé à tout autre chose… Cela traduit-il du fatalisme, un simple trait culturel ? Est-ce de la résignation, une séquelle tardive de
laguerilla, un abattement face aux catastrophes qui trop souvent s’abattent par ici ? En tous cas les trois termes de la devise du drapeau
"Dios, Union, Libertad", semblent décidément difficiles à rassembler...
De fait, rien de ce qui a été fait pour lutter contre le phénomène des marasne fonctionne : le tout-répressif a démontré son indécente inefficacité au fil des années. La police semble hésitante, maladroite, brutale quand il faudrait dialoguer,
manquant de fermeté quand un cadre clair paraît indispensable (ses réactions ne sont pas sans rappeler l’excellent film Wesh-Wesh où
Rabat Ameur Zaïmeche nous parle de nos banlieues ; si la gravité de la violence n'est pas comparable - encore que des actes de barbarie soient également commis chez nous - le parallèle mérite
d'ailleurs d'être réfléchi). Il faut dire qu’elle se sort assez difficilement d’une sinistre réputation acquise depuis les sombres
heures des années 80. En face, on oppose des projets de réinsertion qui semblent bien fragiles, bancals, parfois assis sur un discours benoîtement moralisateurs totalement décalé. Ceux-là
peinent à convaincre dans un pays où l’on raisonne souvent avec brutalité. D’un côté comme de l’autre, les adversaires montrent chacun un fatalisme à toute épreuve face au problème général :
« on n’y peut rien, Dieu règle tous les problèmes, alors espérons qu’il règle aussi celui-là ». A l’échelle individuelle on s’enferme dans le cycle tristesse-révolte-vengeance (ou
fantasmes de vengeance). Ces raisonnements sont éventuellement suivis d’actes justifiés par une idée simpliste : « il n’y a qu’à tous les tuer [les pauvres, les riches, lesmaras, les bourgeois, les communistes, les militaires… selon le camp où l’on se trouve !] et le problème sera
résolu ». On nie au passage l’évidence que cela ne marche pas, et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Si au moins le massacre avait prouvé son efficacité, avec le plus sombre des cynismes on
pourrait éventuellement se résigner à l’envisager, mais on n’a même pas cet argument là. Le pays a pourtant payé déjà bien cher pour essayer d’éradiquer ses ennemis intérieurs, et pour avoir
constaté que c’est aussi impossible qu’inutile… Se réconcilier, alors ? Ouvrir les portes puisqu'on ne sait pas les fermer convenablement ? Tendre la main à l'autre que l'on ignore et
déteste ? L’apprentissage sera long, et il faudrait déjà qu’il y ait une volonté, et que cette volonté soit acceptée par le peuple.
On est alors glacé par ce genre de commentaire, trouvé sur Youtube au sujet de l’assassinat de Poveda : « il n’y a qu’a tous les tuer et laver ce pays de toute cette
merde ». Il y aurait plusieurs dizaines de milliers de maraderosau Salvador. Il ne sera certainement pas facile de ramener ces jeunes assassins
vers une insertion crédible dans une société apaisée. Autant dire, en conclusion, que l’espoir est une denrée à ne pas gaspiller dans la région. Sur les routes là-bas on voit marcher
constamment des milliers, des millions, des milliards d'enfants, on dirait que tous les enfants du monde marchent sur les bords des routes du Salvador. Pourra-t-on toujours leur dire d'un air
morose : "hay que confiar en Dios... y nada mas" ?
Bertrand Gilot
magasin de souvenir, site Maya El Tazumal
Pour aller plus loin :
à noter tout d'abord : la sortie prochaine (21 octobre) d’un autre film, de fiction celui-ci, traitant des
maras : « Sin Nombre ».
GELLY F., La Grande Guerre : Frères d’Armes ; approche du traumatisme de guerre, des défenses
psychiques immédiates et à distance, conséquences post-traumatiques. Thèse pour le Doctorat en Médecine, Université de Lyon I. 2000, 267 p.
C’est un vieux monsieur, propre sur lui, technicien à la retraite, discret et peu loquace, parisien typique quoique dépourvu de la gouaille éponyme, qui a réussi à
rendre fous avec ses troubles fonctionnels intestinaux incurables une palanquée de gastro-entérologues réputés et quelques psychiatres. Il a aussi fait une « vraie » dépression,
authentique et certifiée, il y a quelques années, qui a bien évolué une fois traitée par le premier antidépresseur venu. D’entretiens creux en discours factuels et évasifs, la question de
l’éventuelle somatisation n’a jamais réellement évolué : il s’est toujours situé le plus loin possible des grandes élaborations vertigineuses qui fondent les psychothérapies
efficaces.
A force de bricolages médicamenteux tous plus éloignés de leur AMM les uns que les autres, son médecin traitant et moi avons fini par trouver la martingale qui
soulage son transit sans attirer la foudre de son cardiologue ni ouvrir un sac de nœuds d’interactions pharmacologiques tentaculaires. Alors, on n’ose plus trop toucher à rien, et on a convenu de
se voir trois à quatre fois par an, brèves rencontres au déroulement convenu pour s’assurer en commun que rien ne va plus mal ni mieux qu’auparavant, et qu’on ne change surtout rien au
traitement. Attitude qui n’est pas ma préférée, mais qu’il faut savoir adopter de temps en temps dans ce métier.
Et cette fois-ci, dès la salle d’attente, il était évident que quelque chose n’allait pas. Malgré moi je commençais à me raidir, à me préparer à encaisser le choc
des ultimes révélations pointilleuses et interminables concernant son gros intestin, son affaire Clearstream portative à lui.
En fait non. Il voulait me dire que sa fille unique, âgée d’une quarantaine d’années et mère d’un enfant, s’est fait écrabouiller par un camion, alors qu’elle
circulait à bicyclette. Qu’il n’arrive pas à pleurer, « même au cimetière », et que la douleur lui stagne en dedans, comme immobile, blanche, terne, acide. Qu’il arrive à manger et
dormir, à peu près, comme ça, et même à voir des gens. Comme agitant un frêle bouclier, il répète que « c’est dommage », parce qu’elle avait « une belle carrière devant
elle ». Il fait très bien la différence. « Je suis malheureux, mais pas déprimé ». Juste malheureux. Infiniment. Pendant nos longs silences, plongé dans son regard lourd et sec, je
me suis senti à côté de lui, sur la plage, au pied d’une falaise de craie blanche dont un pan immense venait de s’écrouler, sans pouvoir le soulager d’aucune manière, sans savoir rien
réparer de ces catastrophes là, ni l’aider à remonter ailleurs, ni, non plus, rester auprès de lui dans le froid et la nuit.
Ordonnance identique, rendez-vous dans trois mois. Ne rien changer.
- Vous m’appelez si…
- Oui, oui…
Dans ma prochaine réincarnation, je ferai menuisier, ou pilote de ligne, ou constructeur de décors pour le cinéma.
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