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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 14:31

 

 

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Etonnement toujours renouvelé des Temps Modernes ! c'est grâce au web, et à l'interface mystérieuse qui parvient à relier le fond d'un grenier encombré d'Annecy au reste de l'humanité (via le site de petites annonces leboncoin.fr) qu'Yves Dauteuille s'est fait connaître, donnant une vie digne d'Alice au Pays des Merveilles au moindre porte-manteau, un génie à la moindre lampe de poche et un prix Goncourt à la première table à langer venue.

Et c'est bien là que réside le plaisir transgressif de son écriture : objets inanimés vous n'avez pas d'âme, on nous répète chaque jours que vous avez un prix, voici maintenant que vous avez un langage...

Tout cela valait la peine d'être gravé dans le papier, les écrans d'ordinateur étant décidément trop fragiles et dotés d'une mémoire encore plus éphémère que la télévision.

C'est chose faite, aux éditions Flammarion, ça ne coûte pas cher et vous pouvez vous le procurer en ligne (c'est bien), en librairie (c'est beaucoup mieux !!!)... ou attendre de le trouver d'occase sur leboncoin, mais ce serait dommage...

 

BG

 



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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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21 mars 2012 3 21 /03 /mars /2012 22:24

 

Pas évident de trouver un truc à dire, mais il est des circonstances où il est finalement plus dangereux de se taire.

 

Notamment quand on voit les orbites vertigineusement incandescentes où circulent déjà les Rioufol et autres, gardiens hallucinés de valeurs folles, suitant de mauvaise foi, déviant perversement les évidences les plus structurantes (les "moralistes" seraient à l'origine de l'immoralité... je vous laisse méditer). Ces gens-là roulent leur public dans la farine, je dis au simple argument qu'il ne peuvent pas être aussi bêtes que leurs outrances semblent l'indiquer.

 

Je ne citerai pas le lien de l'édito du susdit commentateur, pour ne pas lui faire de la publicité, et aussi parce que je ne le retrouve pas, sa lecture m'ayant fait vomir subitement sur l'ordinateur.

 

Alors comme je n'ai rien à dire, je laisse parler Philippe Katerine :


 

 


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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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4 mars 2012 7 04 /03 /mars /2012 21:58

 

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C’est toujours facile à dire après, mais, si, je vous assure : j’avais l’intention d’ouvrir cette rubrique avec le concert d’Orelsan avant qu’il ne soit récompensé aux Victoires de la Musique 2012.

Un simple lien dans un mail d’un ami il y a quelques mois vers le clip de Plus rien ne m’étonne, et la curiosité était piquée... Quel est donc ce type capable de chanter qu’il n’est «plus assez naïf pour avoir une opinion» ? Capable de déclencher (à l’insu de son plein gré) une belle polémique avec des associations féministes, mais aussi de vous tirer une larme en évoquant le travail des enfants en Chine (La petite marchande de porte-clés). Deux albums écoutés en  boucle plus loin, je dois avouer avoir mis un genou à terre : je suis conquis, et il était urgent d’aller vérifier tout çà en concert.

Premier choc à l’entrée, j’ai vainement cherché ma Carte Vermeil, mais non, on n’est toujours pas en 2052, c’est juste le public qui est très, très jeune... Jeune et motivé, tout le monde connaît toutes les paroles, la connexion avec l’artiste est totale et immédiate... Lui ressemble effectivement à un type normal, spontané, un vrai. Il déroule généreusement un show tonique et bien construit avec un sens de la scène juste assez cabotin, enchaîne de façon équilibrée les titres très rap (Soirée ratée) et d’autres plus proches de la chanson classique (La Terre est ronde), où se télescopent bons mots potache («parti frais comme un gardon, je suis revenu fumé comme un saumon») et critique sociale à la fois sèche et imparable («fermez les bibliothèques on a des ps3 » !). Le talent d'Orelsan pour passer en un éclair d'un extrême à l'autre n'est pas la moindre de ses qualités... Les provocations parfois trash ne manquent pas, comprenne qui peut où passe la frontière de l’humour, ainsi que les codes propre à notre époque, et c’est très bien comme ça (quel artiste parvient à bousculer sans jamais flirter avec la limite ?). Le texte se révèle précis, fin, tranchant, ludique, toujours porté - et jamais étouffé - par une excellente rythmique et par ses très bons musiciens. La lucidité insoumise donne à réfléchir mais ne se fait pourtant jamais accusatrice (si ce n’est envers Justin Bieber, mais quelle importance ?) ni donneuse de leçons (si ce n’est envers lui-même comme dans Le chant des sirènes !), ce qui montre un recul inhabituel au rayon chanteur pour jeunes, et une maturité d’écriture inhabituelle tout court.

On lit deci-delà, qu’Orelsan parle des problèmes très spécifiques de l’adolescence : le sens de la vie dans une société dédiée à l’hédonisme consumériste, la séduction, l’amour, la sexualité, le rapport à l’ambition, la mort. Bon d’accord, alors je suis encore adolescent, j’assume s’il le faut, mais en tous cas il y a belle lurette qu’un concert ne m’avait donné autant de sourire et d’énergie - malgré la note douloureuse, attendue, du final sur  Suicide social.

 

BG

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2 mars 2012 5 02 /03 /mars /2012 09:27


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Le psychiatre vit généralement en milieu urbain, à l’abri de cavités solitaires que l’on nomme «cabinet médical» s’il aime les belles autos et la liberté, ou dans des colonies grégaires appelées «hôpital» lorsqu’il aime l'odeur d'éther et la sécurité de l’emploi. Peu résistant au grand froid, il apprécie la lumière, mais supportera les clairs-obscurs et même une exposition ombrageuse peut convenir. D’un naturel robuste, il nécessite tout de même un peu d’entretien.

Si l’on observe le psychiatre attentivement, on remarquera qu’il ne possède pour ainsi dire pas de corps, mais par contre deux énormes oreilles, et un stylo. Entre les oreilles se situe le cerveau, dont on ne sait rien. L’entretien du stylo est anecdotique, il suffit de le remplacer lorsqu’il est vide.

A l’inverse, l’entretien des oreilles doit être absolument rigoureux. En effet, il faut bien entendre qu’elles sont pilonnées au fil des années par des drames injustes et des souffrances absolues, triturées par des transgressions indigestes, englouties par des deuils orphiques et des passions pyrogravées, distordues quelquefois par des délires spectaculaires, et en tous cas perpétuellement cinglées par le grésil à granulométrie variable des symptômes - sans oublier les stalagtites de secrets de famille millénaires aux calcifications contondantes, qui se forment parfois sur les bords de l'hélix. Bref, elles peuvent finir par donner des signes de fatigue, au risque de réduire le rythme et la richesse des floraisons. Ce qui serait dommage, tout de même.

Vous l’aurez compris, la récolte bi-hedomadaire du cérumen n’y suffit pas, aussi élégante que soit la rotation spiroïde qu’imprime le poignet au coton-tige. Il est capital, pour maintenir le psychiatre en bon état de fonctionnement, de régénérer aussi souvent que possible les tréfonds du fin-fond de ses oreilles, là où accostent les naufragés, là où sédimente la poussière d’âme et les éclats de vernis névrotique. Alors il faut du vent ! Du mouvement ! Du sensible bien sûr, de l’époussettement d’archéologue aussi pointilleux que l'archet sur le violoncelle, mais aussi du gros, du lourd, du puissant : ne laboure-t-on pas la terre chaque hiver en profondeur pour lui permettre de produire à nouveau ? Ne faut-il pas secouer les tympans comme on bat les tapis, le printemps revenu ?

Le but de cette rubrique (*) sera donc de vous présenter quelques compte-rendus de mon programme d’entretien auditif que l'on peut qualifier de semi-aléatoire. Si ça se trouve, c’est aussi le prétexte à quelques expériences sonores - et au plaisir de vous les raconter.

 

BG

 

(*) Il appartiendra aux historiens de l’Internet de dire si elle se révèle aussi peu stable et prévisible que mes précédentes tentatives de lancer une rubrique régulière.

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26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 21:36

 

En Amérique, c’est bien connu, tout est plus grand. Alors, quand la France médicale se réveille toute nue, et encore saoule, dans les bras d’un Jacques Servier aux yeux brillants qui lui susurre à l’oreille que la sécurité humaine c’est bien, mais que le business c’est mieux, en Amérique, les labos voguent déjà vers des horizons plus lointains.


Faire faire des essais thérapeutiques dans des pays pauvres, créer de vraies-fausses maladies (mais de vraies prescriptions) en bidouillant les critères diagnostiques, cacher des risques connus en spéculant sur le coût des procès à venir, saigner les assurances maladies en vendant à prix d’or de fausses nouveautés (ah ? bah, si ça crée des emplois...), corrompre des universitaires, acheter (ou créer de toutes pièces) des associations de patients, si ce n’est des députés, et quelquefois des ministres, ils savent faire, et même plutôt pas mal, mais ils avaient besoin de quelque chose de plus beau, de plus noble, de plus grand. 
Au rayon intergalactique il n’y avait rien. Alors il se sont rabattus modestement sur le planétaire.

A en croire le récit du journal Le Monde daté du 18 février dernier, un pense-char, pardon un think tank nommé Heartland Institute (le pays du coeur... ça ne s’invente pas), est une des principales organisations de lobbying climatosceptique. Ils agissent via des tribunes de presse, des blogs, des conférences (parfois jusque dans des lieux prestigieux tel l’Institut de Physique du Globe à Paris), afin d’influencer la perception du risque climatique par la population. Cela dès l’enseignement scolaire, mais aussi au travers de publications tendancieuses d’allure scientifique et de rapports remis aux politiques. Le but : contrer, adoucir, occulter, aplanir toute information jugée «alarmiste» (qu’elle soit pertinente, réelle, scientifiquement consensuelle importe peu, on l’aura compris), avec pour objectif  manifeste le maintien en l’état de tout ce qui se pratique aujourd’hui, dans tous les domaines et en particulier dans les industries qui ont un bénéfice direct (à court terme...) à ne rien changer.

Tout cela coûte évidemment énormément d’argent, le budget du machin se monte à 7,7 millions de dollars pour 2012. Dans la liste des généreux donateurs, jusqu’ici tenue confidentielle et révélée grâce à des fuites, on retrouve sans surprise un conglomérat pétro-chimique (mais pas de pétroliers), General Motors, des cigarettiers... Bref de grands bienfaiteurs de l’humanité.

Mais on relève aussi, jusque là cloîtrés dans l’ombre par une pudeur qui force le respect - un tel souci de la discrétion en devient émouvant - les noms des firmes pharmaceutiques telles que Eli Lilly (Prozac®, Zyprexa®, Cymbalta®...), Pfizer (Zoloft®, Effexor®, Champix®...), ou encore, mais la liste n’est pas exhaustive, GlaxoSmithKline (Deroxat®...).

Amis, citoyens, patients, qui prenez des médicaments produits par ces entreprises, médecins qui les prescrivez, soyez heureux : grâce à vos achats vous contribuez à la désinformation active sur le changement climatique, ses causes et les moyens d’y faire face.


BG

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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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16 février 2012 4 16 /02 /février /2012 14:53

 

C'est terrible, il m'a fallu atteindre la quarantaine pour tomber sur ce texte, édifiant, vivifiant certes, mais aussi vertigineux si on le met en parallèle avec les milliers d'heures suées dès après le bac, à s'encombrer la tête de concepts oiseux et futiles (en plus d'être résolument inopérants) tels que la psychométrie, les évaluations multiaxiales de la personnalité et autres billevesées dignes des médecins de Molière - mais qui font si joli dans les congrès de psychiatrie (énoncer doctement que "la sérotonine est impliquée dans la dépression" m'a toujours paru aussi sot, aussi vain, que de dire "l'opium fait dormir parce qu'il a des vertus dormitives"). Qui font joli, et qui évitent surtout de se confronter à nos lacunes, nos impuissances, nos ratages (sans compter que ça fait rend tellement service aux laboratoires pharmaceutiques, et puis ça rendort les tutelles qui ont, comme ça, l'impression qu'on travaille...).

 

Je suis tombé sur ces quelques lignes rassurantes - je me sens moins seul, enfin - en tentant, justement, de grapiller quelques miettes de savoir ancien face au constat toujours renouvelé de mes lacunes théoriques (qui prétend n'en avoir aucune me lance le premier Qanûn d'Avicenne en travers de la figure...). C'est du Jung. Oh ce n'est pas bien long, mais par prudence éloignez quand même de vos écrans les jeunes étudiants en médecine et les professeurs de psychiatrie.

 

"Celui qui veut connaître l'âme humaine n'apprendra à peu près rien de la psychologie expérimentale. Il faut lui conseiller d'accrocher au clou la science exacte, de se dépouiller de son habit de savant, de dire adieu à son bureau d'étude et de marcher à travers le monde avec un coeur humain, dans la terreur des prisons, des asiles d'aliénés, des hôpitaux, de voir les bouges des faubourgs, les bordels, les tripots, les salons de la société élégante, la Bourse, les meetings socialistes, les églises, le revival et les extases des sectes, d'éprouver sur son propre corps amour et haine, les passions sous toutes les formes ; alors il reviendra chargé d'un savoir plus riche que celui que lui auraient donné des manuels épais d'un pied et il pourra être, pour les malades, un médecin, un véritable connaisseur de l'âme humaine".

 

Carl Gustav Jung

(in : L'âme et la vie, recueil de textes édité en 1963)

 

 

BG

 


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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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9 décembre 2011 5 09 /12 /décembre /2011 22:30

 

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Il a fallu bien des hasards pour que je repasse devant ces solitudes cimentées, vingt ans après, par ce venteux matin d'hiver.

 

Entre les bullzoders les ronces attaquent enfin le colosse abandonné et déchiquètent jusqu'à son parking – même les corneilles n'y croassent plus guère. Mais les couloirs résonnent encore des vociférations terrifiantes de chirurgiens sanguinaires au regard étincelant de folie, amputant à l'aube les jambes glacées des artéritiques sous le regard perdu de leurs élèves maigrissant, humiliés jour après jour et pour certains jusqu'au cancer.

 

Sabourin, le grand hôpital des phtisiques, autrefois signalé comme un paquebot moderniste accosté à la colline de Chanturgue, a fermé, s'est échoué donc, ne laissant pour squelette que ses vitres brisées, ses carrelages lugubres et ses chambres désertes.

 

J'étais alors simple témoin, ce qui se nomme « externe » en langue médicale. C'est là qu'à peine sorti des limbes, blouse trop grande et stéthoscope à l'envers, je rencontrai maladroitement mes premières figures du Malade. Au regard déjà creux et aux angoisses vaines de ces pantins docilement offerts aux cruautés prétendument thérapeutiques, je ne proposais que mon oreille naïve, et un paquetage léger de certitudes transparentes. Ils se cachaient une dernière fois derrière quelques stéréotypes pédagogiques, subissant leur ultime présence au monde dans cette atmosphère dantesque et malodorante. Sans m'en rendre bien compte j'étais peut-être le seul à connaître leur nom, à savoir leur métier, leurs enfants, leurs peurs, à interroger leur histoire. Souvent le lendemain ils étaient repartis là où nous irons tous – je le découvrirai plus tard, c'est la nuit qu'on vient les chercher.

 

Les grands tyrans caractériels, pilotes arrogants du vaisseau de béton dérisoire, les rejoindront un jour, suivis plus tard par leurs panseuses masochistes et sans doute aussi par des nuées de fantômes revanchards.

 

BG

 

 

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 22:44

 

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Le dernier livre d'Alexandre Jardin, « Des gens très bien », sort des normes. En tous cas des siennes. L'auteur, qui s'est fait connaître par la légèreté et l'optimisme de romans à la limite de l'eau de rose, nous invite ici à plonger, avec un courage lumineux, derrière la façade qui abrite sa famille depuis deux générations d'un secret lourd.

 

A l'instar de ces découvertes faites au hasard d'une psychothérapie, le secret est ici gros comme une montagne. Il n'est invisible que tant que nous gardons les yeux fermés. Le grand-père de l'auteur, Jean, s'est rendu coupable de participation au plus niveau aux activités, et donc aux crimes, commis par l'Etat Français, ce curieux régime que l'on appelle « de Vichy ». Il exerçait la fonction de directeur de cabinet de Pierre Laval, notamment en juillet 1942. Pourtant la question gênante, obsédante, énorme, évidente, n'est jamais abordée, par personne, dans la famille. Alexandre nous la ramène comme un leitmotiv : où était-il, qu'a-t-il fait, qu'a-t-il pensé, le jour où furent données les directives, signés les ordres mettant en route la rafle du Vel d'Hiv ? Que s'est-il passé à l'intérieur de cet homme si proche, lorsque la machine dont il était un des plus solides rouages a offert en sinistre cadeau à l'occupant, près de 13000 personnes dont 4000 enfants délogés au petit matin par la police française, dont reviendront vivants quelques dizaines seulement ?

 

Le rôle joué par le grand-père après-guerre n'est pas plus engageant : au-delà des frontières de toutes les illégalités, il se survivra longuement, sans une once de regret apparent, en tant qu'intermédiaire occulte du financement de quasiment tous les partis politiques... nourrissant ainsi le cancer qui mine la démocratie. J'ai coutume de dire que l'éthique ne connaît qu'une frontière : une fois franchie la première ligne rouge de l'amoralité, il est illusoire d'espérer le respect d'autres limites. Cela est sans doute particulièrement valable pour les voleurs et les assassins, qui plus est intelligents, qui plus est en col blanc. Conscients de leurs actes. On ne parle pas ici d'impulsion, de survie, de carence d'éducation... Le remord sincère existe, oui, mais il est rare, et bien peu en acceptent le tarif - moralement et socialement - exigeant.

 

Alors après avoir tenté de soulever le voile d'ombre sur lequel s'assoit de tout son poids la majorité de sa famille, Alexandre oscille. Continuer de porter une culpabilité insoluble, d'une faute qui n'est pas la sienne ? Ou casser le miroir, se libérer, au risque d'être jugé par les siens pour ce qu'il porte désormais comme une trahison (le terme revient souvent) faite à son clan ? C'est cette deuxième option qui est choisie, et assumée, qui lui permet de nous livrer cet opus aussi clair que douloureux, précis et indispensable comme le bistouri du chirurgien l'est à l'abcès négligé.

 

Sans doute certains lui objecteront (j'avais écrit « abjecteront ») qu'il ne faut pas remuer la vase – ou la merde, c'est selon – qu'il faut laisser le temps brouiller les mémoires et effacer les traces, que la paix du compromis vaut tous les sacrifices. Que ceux-là prennent conscience de leur mortel égoïsme ! Seul le porteur de ces sentiments sait quel est le prix de cette paix factice. Cette prison terrible qui cloisonne l'âme, condamne l'esprit à toutes sortes d'inefficacités, d'incompétences, d'échecs. Voire à la mort, comme peut-être, on ne peut s'empêcher d'y penser, son père Pascal Jardin, qui n'a survécu que quatre ans à son propre père, lui qui avait passé sa vie à enjoliver à tout crin la mémoire de l'ancêtre. Alors qui osera exiger la patience et le silence ? Qui posera comme condition à la liberté, d'attendre que les barreaux soient mangés par la rouille ?

 

Et puis, dans la succession des mouvements contradictoires qui ont marqué le regard de l'opinion au sujet de la collaboration française au nazisme, on a peut-être, à force d'analyses, de contextualisation, de compréhension, de relativisation, fini par oublier que le salaud existe. Et que si l'on tient à l'exonérer de sa responsabilité, il faut vouloir que d'autres, et qui sont innocents, et sans en avoir forcément directement conscience, en portent le poids.

 

Le prix de l'émancipation semble toujours exorbitant, mais l'émancipation est belle. On peut désormais donner du « Monsieur Jardin » à Alexandre, en espérant qu'il en soit fier. Et que ses proches aujourd'hui outrés, viennent un jour le remercier.

 

BG

 

« Des gens très bien », Alexandre Jardin, Seuil 2011

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27 octobre 2011 4 27 /10 /octobre /2011 11:52

 

maison parents

 

Ce livre n'est pas d'aujourd'hui mais l'ami Fred me l'a mis entre les mains récemment. Assez court, l'ouvrage touche au cœur. Tous ceux qui ont eu à affronter ce genre de moments en savent le goût amer, lorsque les larmes tombent sur les sacs de vêtements que l'on descend une dernière fois des armoires. Cambrioleur obligé éternuant dans l'intimité désormais légitime, fouillant derrière le décor, parmi les décombres poussiéreux de ceux qui furent à la fois les plus proches et les plus inaccessibles des êtres : les parents. Ceux qui ne savent pas, sauront un jour. Ceux qui ne sauront jamais, enfants de migrants parfois, de déportés, d'incendiés... seront exemptés de ces tâches infinies, mais l'auteure souligne combien leur fardeau n'est pas moins douloureux. Les objets sont autant de symboles qui nous aident à garder l'équilibre au-dessus des précipices. Leur accumulation, leur tri, leur départ nous aident à mesurer les lentes progressions libératrices du deuil.

 

L'auteure, psychanalyste, nous confie ici ses émotions et ses pensées quasi brutes, sans jargon, sans tentative d'explication ou si peu. Ce minimum finalement suffit à nous entraîner dans nos propres confrontations intérieures, dans nos glissements méditatifs. Ce n'est pas un ouvrage technique sur la psychologie du deuil, peut-être juste un moteur auxiliaire dont on s'aidera pour réfléchir ou, si l'on est concerné, pour avancer quand on n'y arrive plus vraiment.

 

En filigrane elle nous rappelle ainsi que le deuil est une affaire d'émotions, et de temps. Ces mots aident parfois à fermer les cartons, mais ils sont à bien des moments impuissants. Et contrairement aux directions où notre société nous pousse – jusqu'à certains confrères – il n'y a pas de deuil rapide, ni rigolo. Cela se termine-t-il vraiment un jour, nous interroge ainsi Lydia Flem ? Ouvrage précieux, à lire avant, pendant ou après ces traversées inévitables : on est moins seul.

 

BG

 

« Comment j'ai vidé la maison de mes parents » (Lydia Flem, Seuil, 2004)

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 19:54

 

Dimanche calme, retour de … vers …, beau temps, route sèche, autoroute fréquentée mais sans plus, les lumières de l'automne soulignent les villages à flanc de colline qui n'en finissent plus de bucoler, des tas d'herbes coupées finissent de fumer dans les champs. A la fois pour tromper la monotonie et histoire de ne pas paraître trop perdu face à mes patients les plus technophiles, je me démène, sans – sans trop - perdre la route de vue, avec une pieuvre de câbles reliant tout un tas de boîtiers en plastique de mauvaise qualité, censés préserver les points de mon permis de conduire, me rassurer sur le fait que je ne suis pas sorti de l'autoroute involontairement, et enfin distraire mes oreilles en zappant de Moby à Corelli sans avoir à ouvrir des boîtiers cassants et malcommodes. Mais sans non plus pouvoir régler l'égaliseur correctement. Si l'ordinateur de bord (Hal ? Tu m'entends ?) a bien compris sa dernière mise à jour, et qu'il dit vrai, je devrais pouvoir arriver à la maison de justesse, mais sans devoir ravitailler en pétrole au prix luxueux imposés sur ce marché roulant mais captif. Bref, tout va bien.

 

Une voiture en panne sur le bas côté. Ah, non, deux. Tiens, sur l'asphalte des morceaux de verre, et des bouts de truc, et un pare-choc, eh merde ils ne sont pas en panne, ça a tapé. Une dame en jaune fluo. Je freine, fort, un type gesticule dans ma direction, ce serait le moment de s'arrêter. Là. Maintenant. D'abord parce que c'est la vie, c'est la loi, la République, tout ça : c'est impératif. Ensuite parce que, cerise sur le gâteau moisi des études de médecine, il m'est un devoir incontournable d'aller, en cas de besoin et séance tenante, repêcher le noyé du fleuve, sortir le bébé de la maison en flammes, réanimer le passager du train, imposer un déroutement au Boeing des vacances. Je sors prestement ce gilet fluo qui me va aussi mal que m'allait la blouse blanche... Rapide tour d'horizon, une AX pétée, la conductrice saigne au mollet mais rien de méchant. Elle est consciente, fripée, ridée, mais pas blette, et pas du genre à se frapper la poitrine en plaignant sa vieillesse assumée. Infirmière retraitée, ça me touche. Bon, elle a rétrogradée un peu trop (et sans raison...), bloqué son moteur en plein dans cette longue descente autoroutière, l'autre derrière n'a pas eu le temps de comprendre. Le percuteur, sexagénaire du genre qui ne sait plus où il a mis son gilet jaune, lui, est sous le choc, mais rien de plus. Sa passagère a pris l'airbag – cet ennemi mortel, si l'on peut dire, des transplantations d'organe - en plein thorax, mais rien d'inquiétant.

 

Ce doit être la quatrième ou cinquième fois que ça m'arrive. A chaque fois le même constat d'impuissance, quand on possède un savoir technique mais pas les moyens de le mettre en œuvre. La première fois, les pompiers sont arrivés au bout de 20 minutes, avec dans leur camion... rien. Si, des couvertures, et des bonnes intentions. J'avais été héroïque – déjà - en prenant la décision de bouger la victime contre l'avis des secouristes présents. Si. Il le faut. Oui je sais que. Mais là. Je le prends sur moi. Merde, je vous dis que ! Sans mon intervention courageuse la dame, survivante d'une éjection à cent cinquante à l'heure, se serait noyée. Dans une flaque d'eau. Parce que, comprenez, il ne FAUT PAS déplacer un blessé. Bref, ça c'était la première fois. Brutalement propulsé au cœur d'une tragédie qui n'était pas la mienne, une fois passée la demi-heure d'attente réglementaire, une fois que quatorze véhicules gyropharesques embolisent l'autoroute, une fois la survivante branchée, tuyautée, coquillée ? Ben, rien. Même pas pour la forme, un papier à remplir, je ne sais pas ? Non rien, je ressors à chaque fois de la tragédie qui ne concerne plus pour continuer ma route comme de rien, au propre comme au figuré.

 

Pour ce dimanche, le pire n'est pas là. Le pire est en toi, mon frère, ma sœur, mon semblable : bande de connards ! Car pendant vingt bonnes minutes, le temps que le premier véhicule de secours viennent signaler le pépin en gyropharisant l'amont du flot, une fois considéré qu'il n'y avait personne à qui dispenser des soins d'extrême urgence et afin de prévenir le sur-accident, comme on me l'a appris, j'ai agité à bout de bras un gilet orange fluo, debout sur la rambarde pour être plus visible. Il fait jour, il ne pleut pas, la visibilité est parfaite, la route est sèche, il y a 3 bagnoles arrêtées sur la bande d'arrêt d'urgence, des débris un peu partout. Un type (je...) agite un tissu orange. Que font les humains ? Ils passent. A fond. Dans les débris, que leurs pneus projettent vers nous comme autant de shrapnells indisciplinés. A un mètre cinquante des épaves immobiles. A fond. La tête dans le guidon. Il y aurait déjà des ambulances, peut-être ils ralentiraient dans l'espoir secret et maladif de voir des ventres ouverts, des flaques de sang, des bouts d'os. Mais là, il n'y a pas d'ambulances : on ne sait pas encore si c'est grave, alors on ne s'arrête pas. On ne ralentit même pas, mettant en danger tout ce qui reste d'humanité au bord de cette route.

 

Pire encore que cette indifférence dangereuse – peu s'en est fallu qu'un plus abruti que les autres n'aille pilonner une des voitures arrêtées – il y a la solitude du héros. C'est moi. Voir qu'il y a un problème - potentiellement grave, s'arrêter, demander s'il y a besoin de quelque chose. Rien de plus. Une plume. Un battement de cil. Une pièce de un centime. Rien. Mille voitures sont passées. Mille conducteurs, parmi eux sans doute il y avait des médecins, des vendeuses, des Adventistes du Septième jour, des karatékas, des investisseurs, des policiers, des instituteurs, des DRH, des maçons, des chômeurs, des champions de tennis, des gens qui votent pour le NPA, des femmes de, des fils de, des frères de. Des gens. La norme, statistiquement, puisqu'ils représentent une majorité. Je n'en revenais pas : je suis le seul à m'être arrêté, dans des conditions où le bon sens, le minimum d'humanité et même la loi pénale l'exigent de chacun !

 

Je ne tire de cet héroïsme autoroutier aucune gloriole, s'en faut, mais au contraire une vertigineuse déception. En matière de désillusion je crois avoir déjà descendu bien bas l'escalier romantique en haut duquel nous placent notre culture et notre éducation, et je peux affirmer que je n'attends, vraiment, pas grand chose du cannibale génocidaire qui habite mon espèce. Mais là... tout de même ! Est-on arrivé si bas dans le degré de conscience minimale de l'autre ? Ne pas porter secours à des accidentés, ne pas même s'informer, et pire, ne pas même préserver un tant soit peut leur sécurité – en ralentissant - une fois que l'on fait l'arbitrage odieux que tout cela risque de nous faire rater le coup de fil de belle-maman et le début du film sur la Deux. On peut arguer que certains ont peur, de ne pas savoir, de ne pas savoir faire face. En l'occurrence, il fallait téléphoner aux secours. Même si l'on craint la vue du sang on sait faire. On peut arguer de la somnolence qu'induisent le rythme autoroutier et les mille assistances des bagnoles modernes qui isolent le conducteur de la réalité, le parasitage incessant de l'attention par les GPS, téléphones élégants et autres gadgets débiles. Mais cela diminue-t-il la responsabilité ? Tout a été déjà écrit sur le comportement à la fois assiégé et agressif qui distingue le conducteur automobile du piéton. Mais là... On ne vas pas excuser tous ces cons dont, chacun, a failli porter cet après-midi la responsabilité d'un vrai drame.

 

Je repars, plutôt soulagé d'être encore vivant, mais amer. Dix kilomètres plus loin, autre accident. Une fille qui a dû faire un faux mouvement a glissé ses deux roues droites dans la boue sur le bas-côté. Rien de cassé, même pas la voiture. Là, deux camions orange bardés de clignotants multicolores signalent l'accident 500 mètres plus tôt. Tout le monde freine, regarde, s'inquiète. Tout le monde est civique, attentif, prudent pour les autres. Les mêmes qui ont frôlé, à fond, les ambulances arrêtées, quelques minutes plus tôt.

 

Il n'est de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Quelles que soient les évidences. Une voiture cassée, des gens en gilet fluo qui gesticulent... Je peux parfaitement réussir à ne pas voir. Un camion officiel qui affiche « accident ! » : je le crois instantanément. Vu à la télé. Si les autres le disent, si une autorité le clame, alors là j'adapte mon comportement. Comme dans les expériences de Stanley Milgram. Si mes yeux l'ont vu, si mon cœur l'a senti, si mon cerveau l'a compris... Et bien ? Et bien ça dépend. Trop souvent ça ne suffit pas. On ne se positionne pas en tant que sujet, on ne juge pas, on ne choisit pas, on ne décide pas. On ne freine pas... On n'agit pas en tant qu'homme. Le titre provocateur de l'article faisait allusion à l'une des pires abjections de l'histoire, ce n'est pas pour rien. Je vous laisse faire les liens vous-mêmes : vous êtes sujet, vous êtes humain, vous êtes debout, ou bien ?

 

 

BG

 

 

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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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