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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 22:44

 

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Le dernier livre d'Alexandre Jardin, « Des gens très bien », sort des normes. En tous cas des siennes. L'auteur, qui s'est fait connaître par la légèreté et l'optimisme de romans à la limite de l'eau de rose, nous invite ici à plonger, avec un courage lumineux, derrière la façade qui abrite sa famille depuis deux générations d'un secret lourd.

 

A l'instar de ces découvertes faites au hasard d'une psychothérapie, le secret est ici gros comme une montagne. Il n'est invisible que tant que nous gardons les yeux fermés. Le grand-père de l'auteur, Jean, s'est rendu coupable de participation au plus niveau aux activités, et donc aux crimes, commis par l'Etat Français, ce curieux régime que l'on appelle « de Vichy ». Il exerçait la fonction de directeur de cabinet de Pierre Laval, notamment en juillet 1942. Pourtant la question gênante, obsédante, énorme, évidente, n'est jamais abordée, par personne, dans la famille. Alexandre nous la ramène comme un leitmotiv : où était-il, qu'a-t-il fait, qu'a-t-il pensé, le jour où furent données les directives, signés les ordres mettant en route la rafle du Vel d'Hiv ? Que s'est-il passé à l'intérieur de cet homme si proche, lorsque la machine dont il était un des plus solides rouages a offert en sinistre cadeau à l'occupant, près de 13000 personnes dont 4000 enfants délogés au petit matin par la police française, dont reviendront vivants quelques dizaines seulement ?

 

Le rôle joué par le grand-père après-guerre n'est pas plus engageant : au-delà des frontières de toutes les illégalités, il se survivra longuement, sans une once de regret apparent, en tant qu'intermédiaire occulte du financement de quasiment tous les partis politiques... nourrissant ainsi le cancer qui mine la démocratie. J'ai coutume de dire que l'éthique ne connaît qu'une frontière : une fois franchie la première ligne rouge de l'amoralité, il est illusoire d'espérer le respect d'autres limites. Cela est sans doute particulièrement valable pour les voleurs et les assassins, qui plus est intelligents, qui plus est en col blanc. Conscients de leurs actes. On ne parle pas ici d'impulsion, de survie, de carence d'éducation... Le remord sincère existe, oui, mais il est rare, et bien peu en acceptent le tarif - moralement et socialement - exigeant.

 

Alors après avoir tenté de soulever le voile d'ombre sur lequel s'assoit de tout son poids la majorité de sa famille, Alexandre oscille. Continuer de porter une culpabilité insoluble, d'une faute qui n'est pas la sienne ? Ou casser le miroir, se libérer, au risque d'être jugé par les siens pour ce qu'il porte désormais comme une trahison (le terme revient souvent) faite à son clan ? C'est cette deuxième option qui est choisie, et assumée, qui lui permet de nous livrer cet opus aussi clair que douloureux, précis et indispensable comme le bistouri du chirurgien l'est à l'abcès négligé.

 

Sans doute certains lui objecteront (j'avais écrit « abjecteront ») qu'il ne faut pas remuer la vase – ou la merde, c'est selon – qu'il faut laisser le temps brouiller les mémoires et effacer les traces, que la paix du compromis vaut tous les sacrifices. Que ceux-là prennent conscience de leur mortel égoïsme ! Seul le porteur de ces sentiments sait quel est le prix de cette paix factice. Cette prison terrible qui cloisonne l'âme, condamne l'esprit à toutes sortes d'inefficacités, d'incompétences, d'échecs. Voire à la mort, comme peut-être, on ne peut s'empêcher d'y penser, son père Pascal Jardin, qui n'a survécu que quatre ans à son propre père, lui qui avait passé sa vie à enjoliver à tout crin la mémoire de l'ancêtre. Alors qui osera exiger la patience et le silence ? Qui posera comme condition à la liberté, d'attendre que les barreaux soient mangés par la rouille ?

 

Et puis, dans la succession des mouvements contradictoires qui ont marqué le regard de l'opinion au sujet de la collaboration française au nazisme, on a peut-être, à force d'analyses, de contextualisation, de compréhension, de relativisation, fini par oublier que le salaud existe. Et que si l'on tient à l'exonérer de sa responsabilité, il faut vouloir que d'autres, et qui sont innocents, et sans en avoir forcément directement conscience, en portent le poids.

 

Le prix de l'émancipation semble toujours exorbitant, mais l'émancipation est belle. On peut désormais donner du « Monsieur Jardin » à Alexandre, en espérant qu'il en soit fier. Et que ses proches aujourd'hui outrés, viennent un jour le remercier.

 

BG

 

« Des gens très bien », Alexandre Jardin, Seuil 2011

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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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commentaires

Léonie 03/11/2011 19:58



Waou!!! vous avez retrouvé votre plume, 3 posts en peu de temps, ravie que vous ayez retrouvé le chemin de votre blog.


Je me suis toujours demandée quel était le questionnement des personnes ayant dans leur famille des criminels notoires n'ayant aucun remord sur ce qu'ils avaient pu faire, un peu comme les nazis
; j'avais vu un film américain où une jeune femme découvre que son père qu'elle aimait plus que tout en était un, ce film était bouleversant par les états d'âme et les
questionnement par lequel celle-ci est passée. Ce doit être vraiment très éprouvant de mettre au grand jour un tel passé, il en faut un courage car au delà des rancoeurs que les autres
peuvent avoir contre vous, il reste le fait que si vous avez aimé ce parent dans votre vie de famille, il doit vous apparaître comme un monstre impardonnable surtout si celui-ci n'a eu aucun
remord concernant ses actes.


vous avez le don de trouver des articles qui questionnent ;)



Bertrand Gilot 09/11/2011 22:27



Merci ;-) de vos commentaires et de votre patience ! La plume revient effectivement, par contre la mauvaise nouvelle c'est que mon Mac, surpris par ce regain d'activité, s'en est allé le week-end
dernier rejoindre son Steve Jobs de patron. Arg. Sept ans et demi d'obéissance énergique, une démarche qui se ralentit - à peine - et puis d'un coup plus rien, comme les chiens de race. Du coup
pour écrire avec un minimum de confort je vais devoir faire le geek quelques jours (comparer, comprendre, financer... puis tout réinstaller... bref) avant de disposer à nouveau des outils
nécessaires... Mais je ne compte pas disparaître comme l'année dernière !


BG