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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 11:03


Rappelez-vous : l’an dernier à la même époque, il ne se passait pas une semaine sans que les caméras de télévisions, les marchands de tabloïds et les présidents de la République Nationale ne montent au créneau pour fustiger les « fous qu’on laisse traîner dans la rue », les « dangereux malades mentaux » que des psychiatres vaguement complices abandonnaient, par angélisme naïf, à leurs pulsions meurtrières. Chaque fois qu’un malade rentrait en retard d’une permission de sortie, on sortait les hélicoptères et on placardait des avis de recherche. Et encore, il fallait qu’elles existent, ces autorisations de sortie, accordées désormais au compte-goutte par des préfets au garde-à-vous, freinant ainsi les projets de meilleure insertion dans la société pour des tas de gens. Chaque drame appelait son lot de photographes pour mieux immortaliser les taches de sang sur l’asphalte, et les familles en larmes étaient reçues dans le crépitement des flashs à l’Elysée. Chacun des faits était immédiatement suivi d’une annonce tonitruante de réforme plus ou moins intolérable, comme celle prévoyant de juger les fous, au mépris des principes fondamentaux de la Justice et des évolutions majeures qui jalonnent la psychiatrie depuis deux cent ans, ou encore les troublantes propositions de "géolocalisation"...

Tout ça, c’est fini.

La semaine dernière près de Nice un type gravement malade de la tête a poignardé un ancien voisin, probablement au cours d’un état délirant paranoïde d’après les éléments que l’on rapporte. Il ne s’agit pas vraiment d’une surprise, il avait déjà eu ce type de gestes il y a quelques années, et en dépit d’allusions répétées à son délire agressif, bénéficiait de sorties régulières de l’hôpital, au cours desquelles il promenait son étrangeté menaçante dans son ancien quartier. Les quelques éléments qui filtrent dans les médias laissent penser que la tragédie était imaginable, et donc évitable. Ainsi la victime, concierge de la résidence, avait même récemment écrit pour signaler ses craintes. Sans attaquer outrageusement les collègues, on peut légitimement évoquer l’hypothèse qu’il y ait eu un gros dysfonctionnement et que ce malade, à ce moment précis de sa pathologie, n’avait pas grand chose à faire en ville...

Et bien ? Et bien rien.

Pas de caméra (enfin, à peine), pas de président de la République éructant d’une vraie-fausse colère calibrée, pas de préfet muté, pas de directeur d’hôpital humilié, pas de psychiatre condamné à l’autocritique en place publique, pas d’infirmiers psychiatriques piétinés par la Troupe Gouvernementale, pas de reprise en boucle par les médias pendant des semaines et des semaines. Le fait divers est revenu à sa vraie place, à son juste prix, il est même en quelque sorte, en promotion. Le drame, les drames, celui de la victime et celui de l’assassin fou (et celui de l’équipe soignante mortifiée, peut-on supposer…), ont repris leur vraie dimension : individuelle, et dans une certaine mesure, silencieux.

Alors on est bien obligé de constater que l’agitation de l’an dernier était une bulle spéculative politico-médiatique, et qu’elle est aujourd’hui dégonflée, démonétisée. Cela ne rapporte plus, on jette. Le cirque est parti. Aujourd’hui le malade mental ne menace plus la quiétude et l'unité de la France Nationale. Il a disparu, comme ont disparu avant lui les syndicalistes, les violeurs récidivistes, les bandes violentes, les fainéants, les journalistes, les juges, Dominique de Villepin, les enseignants, et les traders…bientôt rejoints par les brûleurs de voiture, comme on a pu voir au premier de l'An.

Aujourd’hui l’ennemi de notre Démocratie de Comptoir Nationale, celui que la patrie nous appelle à épier et combattre, c’est le jeune de banlieue, pourvu qu’il soit musulman et porte sa casquette à l’envers, c’est le père de famille Afghan fuyant la guerre, c’est le descendant d’immigré à la dix-huitième génération qui ne sait pas chanter la Marseillaise et le demandeur d’asile qui peine à lire Montesquieu. Bref si vous êtes malade, mental, que avez un meurtre à commettre mais que vous ne tenez pas particulièrement à passer à la télé : c’est le moment d’en profiter !


Bertrand Gilot


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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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18 décembre 2009 5 18 /12 /décembre /2009 23:52

Les drains, les ligaments inter-vertébraux et la flore bactérienne de Johnny Halliday ont monopolisé très naturellement depuis une dizaine de jours l’intégralité des médias grand public, reléguant aux oubliettes les banalités du quotidien (sommet de Copenhague, protestation des surveillants de prison et manif de policiers – si, si, cherchez bien dans les archives des news - expulsion vraisemblablement illégale d’une nouvelle charrette d’Afghans vers leur pays dévasté, découverte d’une nouvelle fratrie de bébés congelés, meurtres en pleine rue en banlieue lyonnaise et en plein Paris…). Je ne vous referais donc pas le topo sur les opérations et complications subies par le chanteur.

Je vous rassure tout de suite :  au fond, peu me chaut de savoir si le « chirurgien des stars » s’est gratté le nez avec ses gants stériles pendant l’opération. Vu côté médical il avait de toutes façons déjà montré son talent. Quoi ? Laisse, t’es trop jeune, c’est une vieille histoire. Et puis comme le dit si justement Patrick De Funès dans son livre Médecin malgré moi, la compétence des médecins est très souvent inverse à leur renommée (donc à leur narcissime, serais-je tenté de compléter ?). 

Par contre, on me dit en coulisse qu’un professeur de chirurgie orthopédique de l’Assistance Publique des Hôpitaux de Paris s’est déplacé soi-même en personne à Los Angeles UNIQUEMENT pour prescrire un arrêt de travail à notre évadé fiscal. Enfin bon, pas vraiment pour prescrire un AT, mais pour dire si oui ou si non, Johnny pourra faire des loopings en patins à roulettes d’ici la fin de la semaine, après un voyage retour en Harley Davidson sur la route 66 et traversée océanique en jet-ski. Le professeur en question, il a donc fait un aller-retour Paris – L.A. en avion, rencontré la star, signé un papier, et retour. Tout laisse penser qu’il a donc manqué à son activité de PH (médecin hospitalier temps plein, assimilé fonctionnaire, qui plus est chef de service) durant trois ou quatre jours uniquement pour voir un patient « privé » ou, plus vraisemblablement, pour donner son avis à une compagnie d’assurance qui veut savoir si oui ou merdre, il commencera samedi soir sa tournée de 250 concerts sur six mois avec un jour de repos par mois. Voire peut-être, s'il on peut commencer à presser les DVD posthumes ? Bref peu importe (encore que) qui et combien on le paye pour faire ça, mais il faut quand même dire qu’on nage désormais dans le surnaturel : si l’existence de médecins compétents est une certitude à Vilnius, c’est une imposante évidence qu’à Los Angeles il existe des collègues capables d’évaluer une convalescence, prescrire des antibios et installer convenablement un malade dans un avion.

Bref ayant tenté trop tardivement de me positionner sur le marché Michael Jackson, j'affirme cette fois-ci du vivant de l'artiste que SANS BOUGER DE MON BUREAU, et en quelques secondes seulement, pour une somme modique et avec un bilan carbone très raisonnable, j’aurais pu donner la même réponse que mon collègue aéroporté. Pourquoi ? Parce que le cousin du fils du mari de ma voisine, il s’est fait opérer du dos l’année dernière, et ben même sans staphylocoque dans la suture, il avait pas pu danser au bal du village pendant un bon moment…

Dr Bertrand GILOT,

ouvert à toutes propositions...

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17 décembre 2009 4 17 /12 /décembre /2009 23:02
 

Paris, 1er mai 2002


Le visage blafard, blanchis même, les cheveux sales, les vêtements trop vieux, ils avançaient serrant dans leurs bras une pauvre vieille valise élimée - tout ce qu’ils avaient pu sauver, sans doute. Sept, huit ils devaient être. Un peu hagards, inquiets, leurs yeux cherchaient devant, derrière eux, partout la menace tapie dans la foule, qui les guettait qui sait à travers les volets clos et les rideaux aux fenêtres du boulevard. Tous ils marchaient plus vite que nous, traversaient la masse. Tous nous dépassaient de haut, adroits malgré la longue errance affichée, volant plus hauts d’un homme flottants sur leurs échasses. Elle en tête, elle nous survolait aussi, et plus encore. Agitant magistralement de ses bras maigres le sinistre signe, le présage horrible, elle nous a glacé le sang et les os. Ondulant lentement devant elle, le drapeau, le très immense drapeau planait de gris, de blanc, de noir au dessus de nos têtes. Version décolorisée de notre emblème, inédite et subtilement monstrueuse évoquant pire encore, pire qu’un discours, pire qu’un documentaire du siècle dernier, pire qu’un train de marchandises, pire qu’un ancien préfet de police, pire qu’un Reichstag en feu. Pire qu’inoubliable parce que toujours possible, toujours et partout.


Les comédiens anonymes à échasses nous ont dépassé dans le cortège des manifestants, laissant comme un sillage de frisson derrière eux, j’y pense encore.


J’avais failli ne pas aller manifester, confiant dans les choses et pensant aussi qu’on ne doit pas protester contre un résultat d’élection. Ce drapeau malade flottant sur une foule qui avait, elle, conservé ses couleurs, son mélange lui aussi toujours possible, et même sa voix et son sourire, m’a fait l’effet d’un souffle. Un souffle qui fait osciller doucement chaque plateau de la balance.


Votez le 5 mai. Un souffle, rien qu’un souffle…


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27 novembre 2009 5 27 /11 /novembre /2009 22:42
Toutes les réféfences ici.

Une fois le délai de lecture publique gratuite expiré (encore une semaine !) je verrai si je peux mettre le texte entier sur le blog...

BG
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11 novembre 2009 3 11 /11 /novembre /2009 00:00

[© photos de l'auteur, ne pas utiliser sans autorisation, merci]

J’ai fait Verdun. C’était l’an dernier, quatre vingt-dix ans après que, selon la formule consacrée, les armes se soient tues. Quelques mois plus tôt, la nécessité d'aller mesurer physiquement l’absurdité des événements et des lieux m'était apparue impérative, en arrêtant ma moto devant le monument commémorant Charles Péguy : celui-ci était mort, assez fièrement paraît-il "pour la France", en 1914, dix jours  après le début de la guerre et à 40 km de Paris. Il y a eu ce besoin d’aller voir en grandeur réelle ce que cachait le mot « Verdun ». Chercher à lire dans les cicatrices géographiques ne serait-ce qu’un tout petit peu de ce qu'avaient éprouvé les poilus débarqués des trains de la Gare de l’Est. Il y a sans doute surtout un lointain écho du Long Dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, et des questionnements identitaires, familiaux et culturels que ce film avait réveillé : on a tous un arrière grand-père qui a vécu quelques semaines là-bas - ou dans des lieux équivalents, et dont on sait si peu de choses... Après quelques lectures, Barbusse, Dorgelès, Genevoix, les Lettres de Poilus, mais aussi Tardi ou Pierre Miquel, on peut bien aller rendre une sorte de modeste hommage à tous ces gens qui furent massacrés, au propre ou au figuré, sans trop comprendre pourquoi. A ces souffrances dénuées de toute signification. A ce que cela nous dit de la nature humaine.



Attention, c’est dangereux : la visite ne laisse pas indemne, encore aujourd’hui. La ville de Verdun elle-même est douloureuse, elle semble éteinte, exsangue, on a peur de la déranger. Histoire d’en rajouter pour l’ambiance, des types se battaient dans les ruelles désertes à la nuit tombée, complètement ivres, sous la pluie froide. Il y a bien une tentative pour rendre à la cité un lustre touristique, à insister sur l’autre passé, celui du Moyen-Age, mais ça ne prend pas, les petits pavés et les panneaux explicatifs, on n’arrive pas à s’intéresser, c’est comme évoquer un rhume du grand-père alors qu’on va à son enterrement.

Alors on visite les lieux didactiques inévitables, au demeurant plutôt bien faits, et puis l’on plonge dans les sombres forêts qui monopolisent les collines environnantes. Ces lieux parfaitement anodins, coins de campagne bucoliques, bosquets dérisoires, furent déclarés forteresses inestimables sous la décision orgueilleuse et incompétente des états-majors des deux camps. Cela coûta trois cent mille morts - et autant de blessés - en quelques mois. Le simple fait qu’à l’heure actuelle une forêt aussi dense entoure une ville de cette taille dans toutes les directions est déjà suspect. Faisons la tournée des lieux dont la puissance d’aspiration vers la mort a frappé les esprits, ces portes de l’enfer que furent la « cote 304 », Vaux, Douaumont, le « Mort-Homme » (farce de la toponymie, ce nom de lieu-dit datait de bien avant la guerre…), ou la butte de Vauquois spectaculairement éventrée par les mines.

Dans la proche campagne déjà, on sent la terre menaçante. Elle est sale, dangereuse, chargée jusqu’à dix ou quinze mètres de profondeur par des trucs chimiques, toxiques, explosifs, des millions de tonnes de métaux, de poudres diverses, au point que l’on en a fait une « zone rouge » incultivable, inexploitable, interdite à peu près à toute activité humaine. Les munitions non éclatées sont de plus en plus dangereuses chaque année, à mesure que rouillent et se dégradent les mécaniques décidant du déclenchement des charges. Ainsi, on peut encore mourir sans gloire d’un éclat d’obus à Verdun en 2009, comme il arrive quelquefois à des chercheurs de merveilles vendables sur eBay. L’armée, philosophe, y a établi des champs de tirs qui semblent nous dire : « après tout, n’est-ce pas… ? ». Quelques rares et maigres champs de céréales ça et là, ne mettent pas très à l’aise, il vaut mieux ne pas trop y réfléchir. Ils faut bien nourrir les hommes d’aujourd’hui.



La forêt, massivement replantée dans les années 1920 sur le sol lunaire laissé par les combats, soulève une impression proprement effrayante, une lourde nausée. Les arbres y poussent sur un moutonnement ininterrompu de cratères d'obus, houle immobile à peine barrée par le trait étrangement net des quelques routes asphaltées. Ils sont anormalement irréguliers, on en voit de toutes tailles, tantôts raides et puissants, tantôt malingres, tordus, bizarres. Les racines des conifères s’alimentent d’un certain nombre de choses auxquelles on fait aussi bien de ne pas penser. Etrangement, d'instinct, on n’a aucune envie de sortir des sentiers balisés. On tient la main des enfants. A quelques mètres de la voiture, on est enrobé d'une peur humide, une alarme retentit au fond de soi prévenant d’un danger réel. Partons. Le jour baisse déjà, mais surtout il y a ce bruit rauque, inhabituel que fait le vent dans les cîmes, zonzonnant à travers les écorces épaisses et disjointes qui laissent entrevoir d’inquiétantes obscurités dans le tronc de ces mélèzes funéraires. Longtemps, je ne pourrai plus regarder une forêt de la même manière. Les croix alignées à perte de vue de Douaumont, les caves immenses et pleines des ossuaires, nous rappellent qu'elles ne sont en rien exhaustives : les cent mille « disparus » (cent mille...) de la bataille de Verdun dorment encore ici, éparpillés, fantômes sans croix ni plaque oubliés en dessous de cette forêt. Pour certains d’entre eux, soupçonnés de désertion, cette mort non certifiée avait valu la honte – et la ruine - de toute une famille.

Fleury-devant-Douamont (au fond, la mairie)

La douzaine de villages détruits qui parsèment ce paysage mélancolique, par leur béance absolue, sont en creux les vestiges de la fin de quelque chose. Comment y vivait-on, dans ces fermes, comment étudiait-on dans ces écoles, comment se mariait-on dans ces mairies, que priait-on dans ces églises ? Image terrible d’un monde rural qui ne s’est jamais relevé de cette guerre. Les villages pas détruits, eux, portent la mémoire des « cantonnements », ces étranges intermèdes où pendant quelques jours, à portée du bruit des canons mais à l’abri de leurs éclats meurtriers, on avait le droit de s’enlever la vermine entre les orteils, d’acheter des verres d’eau aux rares paysans restés sur place, et de négocier à prix d’or divers trésors (tabac, chaussettes, charcuterie…), entre deux lettres mélancoliques adressées à ceux restés sur l’autre rive du Styx, à Paris, à Pau ou à Quimper. Dans tous ces lieux règne ce calme silencieux, le même que décrivaient les poilus en permission à l'arrière - ou lors des rares trêves de l’artillerie. Ce calme si étrange et pourtant tellement normal. C’est cela le traumatisme : c’est l’après. C’est l’irréalité absolue, indécente, énorme, du silence et du retour à la normale, retour aussi soudain et inexplicable qu’avait été le basculement vers l’horreur. Alors, c’était juste ça ? il y a du vacarme, des types qui meurent déchiquetés, et puis, plus rien, le silence, de nouveau les oiseaux qui volent, le blé qui pousse dans les champs, la fête du village. C’est dans l’après qu’il faut, qu’il aurait fallu, aider ces gens. Mais bon en 1918 on a fait comme d’habitude, et comme on refera en 1945 : on leur a vite demandé de taire leurs insoutenables récits, de faire bonne figure, et de cacher si possible leur mauvais penchant pour le pinard. Ca arrangerait bien, s’ils pouvaient se tenir tranquille, maintenant, et se remettre au boulot sans trop se plaindre, parce qu’on ne peut pas passer sa vie à faire des trous dans des Allemands au couteau de boucher. Ni à le raconter aux gosses. La société les a gentiment invité à se taire, et s’est vite mise à danser le charleston, histoire de prendre des forces pour la prochaine fois.

Je me suis dit en rentrant de Verdun que ça n’avait pas du être facile pour tous ces gens.

Cette guerre marque l’infinie fracture entre les combattants et l’arrière : l’incommunicabilité de l’expérience traumatique vécue scelle la frontière, généralement figée jusqu’à la mort des « anciens combattants ». Ceux qu’on a si souvent trouvés dérangeants plus tard, parfois violemment, lorsqu'il a fallu signer un deuxième armistice à Rethondes et remettre en selle le "vainqueur de Verdun". Surtout, le dialogue assassin entre l’homme et la machine y a été organisé pour la première fois à cette échelle, sans guère laisser de doute sur le vainqueur. Il s’en est pourtant trouvé, des colonels, pour planifier des assauts de fantassins en gabardine face à des mitrailleuses. La mécanisation de la mort, l’industrialisation, installe la distance psychique qui permet de réaliser un carnage à la fois efficace et, dans une certaine mesure, déculpabilisé. Entre le canon de 75 qui fragmente son bonhomme à trois kilomètres et le bouton rouge qui tue 500000 personnes à l’autre bout du monde, la différence n’est que quantitative, l'essentiel du chemin est déjà parcouru. Dans la société, la blessure s’est aussi infectée du fait de l’isolement des sacrifiés face aux autres, à ceux qui étaient dispensés de l’abomination, pour des bonnes et des moins bonnes raisons : les embusqués, les vieux, les enfants, les femmes. Quand on est mort « au champ d’honneur », ça évite au moins la douleur de retrouver un lit froid, un héritage déjà partagé, ou un concurrent professionnel installé dans son fauteuil juste parce que ses parents étaient de meilleure naissance.

Le recul permis par le siècle presque écoulé montre que cette guerre a affirmé pour la première fois avec autant d’évidence, qu’entre les intérêts économiques et la vie, il n’y a pas de choix à faire : s’il devient rentable de tuer des millions de gens, on le fera. Et on l’a fait. Et on a recommencé vingt ans plus tard, et on n’a jamais vraiment cessé. La France ensanglantée à Verdun tire aujourd’hui une bonne part de sa prospérité de la vente d’armes au monde entier. On a intérêt à ce qu’il y ait la guerre. Le critère de rentabilité n’a fait que prendre du poids. Les acteurs de l’industrie, et de son moteur aveugle qu’est une certaine forme de capitalisme, n’avaient que faire des morts de Verdun. On ne les sent pas trop affectés non plus par les morts de Bohpal, de l’amiante, d'AZF ou du Vioxx… Alors quand il s’agit d’épargner des baleines, des orangs-outans, des arbres millénaires ou même un équilibre climatique, peut-être que l’on ne devrait pas trop en attendre.

On peut se demander enfin quelles leçons l’humanité a tiré de cette expérience, initiée rappelons-le par les deux pays qui étaient à l'époque les plus  cultivés, les plus "civilisés" au monde. Collectivement, aucune ou presque, comme d’habitude : le patriotisme fait toujours autant de dégâts (cf. ce qui vient de s’achever dans les Balkans…), la mécanisation et la déshumanisation de l’acte de guerre ne font que s’aggraver (missiles intercontinentaux, drones, bombes à sous-munitions…), l’asservissement de l’homme comme chair à canon face à des intérêts économiques n’a nullement faibli (Darfour, Tibet…). S’il existe une maigre lueur d’espoir cependant, je ne la vois peut-être pas collective, mais individuelle. Parce qu’individuellement, à l’intérieur de chaque citoyen des pays ayant combattu, il reste une cicatrice, le plus souvent invisible et inconsciente mais bien présente. Il reste la trace d’un ancêtre au souvenir effacé que plus personne ne sait reconnaître sur les photos jaunies. Un ancêtre revenu de la guerre alcoolique ou joueur, devenu intolérant et violent, ou déprimé et passif, ou inaccessible, enfermé en lui-même. Un homme de ving-deux ans ou trente peut-être, à la fin de la guerre, revenu présent mais si différent. Ou un ancêtre mort dont l’absence a déstabilisé une famille, contraint une épouse à accepter un travail pénible, interdit l’épanouissement à toute une fratrie, contrarié mille projets dans ce qu’avait été son petit monde. Un ancêtre revenu impotent et pensionné, qui a entraîné son entourage à déménager en ville, plus près d’un hôpital, ou trop près de parents avec qui l’on était fâché. Un ancêtre à la figure démontée par les ferrailles, dont on a eu honte, et que l’on a caché des années durant au prix d’une culpabilité infinie. Combien de destins ainsi impactés, déformés, malades ? Des millions.

Peut-être il n’y a que ces traces infimes qui nous invitent à, tout de même, faire un peu attention à la suite… Si aujourd’hui les peuples Français et Allemands sont amis, on le doit sans doute la sagesse des dirigeants de l’après deuxième guerre mondiale, mais n’y a-t-il pas aussi la maturation lente d’un processus de cicatrisation post-traumatique démarré après 1918 ?


Bertrand GILOT
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6 novembre 2009 5 06 /11 /novembre /2009 00:06

Bon alors voilà toute une corporation qui depuis des années, et face à des prédateurs les plus féroces, s'échine à défendre le subjectif-mais-réfléchi, l'empirique-mais-rigoureux, le non-évaluable-mais-pertinent, l'humain-souffrant-mais-debout (enfin, pas chez les analystes, mais c'est que le temps de la séance), et
voilà qu'en plein débat une bagnole déboule et écrase tout sous ses roues enduites de marketing !? Est-ce une énième attaque tordue de la sciento ? une pré-campagne masquée pour "fluidifier" les réformes à venir ? Une outrance agressive des chimiatres fondamentalistes ? Pour l'instant nul ne peut le dire...


Par chance, vu le prix auquel est vendu l'objet transitionnel en question, la concurrence ne devrait pas être trop rude pour les psys, d'autant qu'on n'a encore annoncé aucune prime à la casse pour les vieux modèles déglingués...

De fait, rares sont les patients qui ont renoncé à leur rendez-vous depuis la pose de cette affiche en bas de mon bureau. Mais je me demande  quand même si je ne devrais pas descendre péter ce panneau à coups de masse...



BG
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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 11:23

 


Cela ne vous aura pas échappé, depuis hier la France respire mieux, le soulagement est manifeste depuis cette glorieuse victoire de nos forces : on a renvoyé dans leur pays ravagé depuis trente ans par la guerre (d’occupation puis civile), l’intégrisme religieux militarisé, la corruption et la production d’opium, une poignée de clandestins Afghans. C’était une forte priorité évidemment, et l’on est bien content que les urgences soient enfin traitées comme elles le doivent.


Car chacun l’avait remarqué, depuis que ces effrontés avaient tenté d’envahir notre riante modernité décomplexée sans se donner la peine d’en satisfaire les menues formalités d’accès, la France allait de catastrophe en catastrophe. La délinquance ne faisait qu’augmenter sous la pression des Afghans, agressions, cambriolages, voitures incendiées, sans même parler des incivilités dans les transports en commun. Les déficits publics ne faisaient que s’aggraver, en raison des dépenses collectives induites par les Afghans (certains de ces profiteurs allaient jusqu’à inscrire leurs enfants dans nos écoles !), mettant notre économie dans une situation dramatique (on reste le quatrième pays le plus riche du monde, cependant). D’autres n’hésitaient pas à tomber malades sur notre territoire, aggravant notablement le trou de la Sécurité Sociale - les médecins partageant il est vrai une part de responsabilité avec les Afghans (que ne les renvoie-t-on pas dans leur pays, ceux-là aussi !). Le chômage devenait endémique, les Afghans ayant trusté les meilleures places du marché de l’emploi. Gaspillant sans vergogne nos richesses naturelles et consommant sans les apprécier les meilleurs produits de notre industrie, les Afghans alourdissaient notre bilan énergétique et leur impact environnemental devenait préoccupant. Enfin, on sait tout le mal qu’ont fait au système bancaire les extravagants bonus et parachutes dorés que s’auto-administraient les traders Afghans infiltrés au plus haut niveau des banques françaises.


Enfin, tout cela est définitivement terminé, c’est du passé, fort heureusement révolu, et l’histoire le prouvera bien vite : on est certains de voir la France se redresser dans les mois qui viennent, libérée de ce fardeau  ! Et puis cette fois-ci, on les a renvoyés en charter, hein, pas question de les embarquer en classe affaire comme ils avaient fait le voyage aller (enfin, je suppose). Fini le champagne et les petits-fours ! L’abolition des privilèges n’est-elle pas un des fondements de notre République ?


De toutes façons, d'ici quelques semaines, si tout se passe comme il a été prévu par nos très sages autorités, les expulsés auront très probablement cessé d’émettre du CO2. Les sources de distraction ne manquent pas là-bas, on n’y souffre pas l’ennui anesthésiant du monde occidental  : drones américains mal programmés, talibans sans humour, seigneurs de guerre irascibles, sans même parler des représailles (et de la honte…) au retour dans leurs anciens villages. Et puis, avec la démocratie et l’économie de marché, désormais universelles, ils n’ont, vraiment, plus rien à envier à notre mode de vie. Il ne leur restera plus qu’à aller à la galerie marchande du coin, acheter chez Séphora un parfum pour leur pauvre mère, télécharger quelques chansons de Piaf sur leur iPhone pour passer la nostalgie, et ils réaliseront bien vite (avant de mourir, si possible) l’erreur irréfléchie qu’a été leur départ. Pour le moins, leur petite escapade européenne les aura convaincus de la sincérité des valeurs humanistes qui sont les nôtres. Et si les survivants viennent à croiser nos soldats sur quelque chemin de montagne, ils seront sans doute très heureux d’échanger quelques mots dans notre langue. Alors, ces soldats seront fiers d’être Français, et n’auront plus à déplorer cette désuète tradition qui consistait, il y a bien longtemps, à accorder l’asile politique aux personnes sensibles et douillettes prétendant fuir la guerre, la torture et la mort.


Comme quoi avec un peu de patience tout finit par rentrer dans l’ordre.

 

BG

 

post-scriptum : internet étant ce qu'il est, je regrette d'avoir à préciser que ce texte est à prendre comme un avis satirique au 23ème degré ! Et tant pis pour ceux qui n'accèdent qu'au 22ème. Je suis confiant dans l'intelligence de mes contemporains, cependant à la lecture de certains commentaires il est sans doute préférable de le dire...

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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 11:16
Juste quelques mots pour conseiller la lecture de l'excellent article "La frontière des femmes" paru dans la non moins excellentissime revue "XXI" (Vingt et Un, disponible en librairie uniquement). Vertigineuse plongée dans l'horreur de la migration des centraméricains vers les Etats-Unis, proies fragiles dans une jungle très bien organisée pour les consommer.

De l'humain, rien que de l'humain, et pas dans ce qu'il a de plus beau.

On y apprend ainsi que la traite est l"a seconde activité illégale la plus lucrative au monde, devant la drogue et derrière les armes". Elle concernerait en Amérique 600 à 800 000 personnes, dont la moitié de mineurs. La proportion libérée grâce aux forces de l'ordre ne dépasserait pas 1 à 2 %...

A lire le coeur bien accroché, entre le documentaire de C.Poveda et le film Sin Nombre...


BG
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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 17:49
 

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Une partie de ma famille vit en Amérique Centrale, au Salvador. Quand j’étais petit, on me regardait bizarrement parce que le dimanche je n’allais pas voir ma grand-mère dans le village d’à côté : par contre une fois par an, du moins lorsque le café ne s’était pas vendu à un cours trop bas, elle nous arrivait du bout du monde, de là où il y a des tremblements de terre, des jardins qui ressemblent à la jungle et, à l’époque, une interminable guerilla. C’était d’autant plus étrange d’ailleurs que, faute d’aéroport dans notre petite province, c’est à la descente du train de Paris que nous allions l’attendre. C’est un pan compliqué de mon histoire-géographie personnelle sur lequel je reviendrai peut-être dans ces lignes, c’est en tous cas ce qui m’a poussé à aller voir La Vida Loca (« La vie folle »), le documentaire de Christian Poveda sur les Maras, ces bandes armées qui sèment la terreur là-bas, sorti au cinéma en France fin septembre.

 

Quand on connaît ce pays, l’idée qu’un type ait pu filmer un documentaire sur les maras relève de la science-fiction. C’est comme aller filmer l’intérieur d’un volcan en maillot de bain dans la lave en fusion. Ou plus précisément, comme un des personnages du film Salvador d’Oliver Stone, essayer de capturer au plus près l’image d’une rafale de mitrailleuse. Jusqu’à s’y perdre. Comme l’a fait Christian Poveda justement, mort assassiné quelques semaines avant la sortie de son travail sur les écrans.

Car là bas, il n’est nul besoin d’être agrégé de littérature hispanophone pour lire le journal : si vous comprenez les mots « assessinato » et « muerta violente », vous arriverez sans problème jusqu’en page 5 ou 6 de La Prensa Grafica ou du Diario de Hoy. Il y a une douzaine d’homicides par jour (en moyenne), pour une population de 7 millions d’habitants (deux tiers de la région Ile de France). La société est balafrée par de multiples fractures, certaines pénibles, d’autres tragiques. Ainsi, la conquête Espagnole remonte à un demi millénaire mais le métissage reste sporadique, et chaque visage dénonce immédiatement les origines : tribus Mayas originelles de la région ou Européens installés de plus ou moins longue date, issus des guerriers, aventuriers puis commerçants qui ont colonisé l’endroit. Mais en réalité le racisme le plus toxique est surtout social, il trace une frontière invisible mais omniprésente et quasiment infranchissable. On peut en lire les conséquences dans le regard plein de colère froide des enfants des écoles : ils savent que leur bel uniforme a peu de chances de les mener à de meilleures conditions que leurs parents, enlisés dans la pauvreté résignée, l’analphabétisme, les superstitions endémiques et parfois l’alcool. On peut le percevoir dans l’absence de regard, justement, que portent sur eux les classes moyennes et aisées. Abritées par une relative prospérité qui leur permet un mode de vie totalement occidentalisé, celles-ci ont pris une longue habitude de l’isolement et du repli sur soi. Elles ont souvent été prises pour cibles – au sens propre - durant la guerilla (ne leur parlez surtout pas de guerre civile, ils ne veulent voir là qu’un prolongement de la guerre froide sans aucune cause sociétale locale !). Ciblés à tort d’ailleurs, car les « vrais » riches étaient depuis belle lurette en sécurité à San Francisco ou en Floride. Les troubles sont terminés, les souvenirs sont vifs et les cicatrices pas toujours propres, mais au moins, les opposants armés d’hier sont devenus des partis politiques, et la démocratie fonctionne. Par contre les armes de l’époque ont été éparpillées sans contrôle, et alimentent une des plus meurtrières délinquances du monde. Alors, on vit une modernité proprette et technophile, mais chacun dans son coin, dans des maisons hérissées de barbelés, dans des quartiers en apparence banals mais sillonnés par des gardes armés. On traverse derrière des vitres fumées une ville vécue pour l’essentiel comme étrangère, hostile. De fait, mieux vaut rester là où c’est surveillé et climatisé. On en oublie de croiser le regard du vigile, de saluer la petite vendeuse du magasin, et l’on finit par trouver normal que l’autre s’écarte devant nos pas. Pendant ce temps, le fils de la bonne regarde de loin la Playstation® qui coûte six mois du salaire de sa mère, et personne ne semble s’en rendre compte. Facile de juger cet autisme apparent, vu d’Europe, lorsqu’on n’a pas été menacé, lorsqu’on n’a pas craint chaque jour le rapt ou le meurtre de ses proches, lorsqu’on peut marcher dans la rue ou faire un tour à la campagne sans penser à se munir d’une arme à feu.

 

San Salvador - Musée National J.Guzman - vitrine consacrée aux superstitions locales

 

Ce que nous montre le documentaire de Poveda, c’est donc l’envers de ce décor-là. Ce qui se trame derrière l’invisible rideau. Ce que l’on devine lorsqu’on réside au Salvador, ce que l’on craint, ce dont on n’a que des indices, comme les empreintes d’un dragon dans la forêt : les photos dans le journal, les statistiques, les récits horribles des familles dont un membre a disparu sans laisser de traces, l’omniprésence de policiers nerveux et de gardiens équipés d’énormes fusils devant tout commerce digne de ce nom, les conseils inquiets des proches : « non… ce quartier, il ne faut pas y aller ». Poveda nous montre les coulisses de ce sinistre théâtre de très près, de dedans, et c’est cela qui est incroyable. Il ne fait pas de plans au zoom depuis la colline d’en face, il ne fait pas de la sociologie théorique à partir de photos satellite, ni du discours calibré d’ONG angélique, ni, non plus, du rapport technocratique pour quelque instance internationale. Il filme cru, là, dans la chambre, en face à face, il fait parler l’intimité, le quotidien. Sa caméra et son micro attrapent tout, de la fumée du crack à la sueur des prisons, il nous le restitue avec un montage percutant, sans aucun commentaire.

Et l’on est pris par le vertige, comme toujours, de constater l’évidence, c’est-à-dire l’humanité dans toutes ses dimensions. Celle de la victime et celle du bourreau, dont les frontières se brouillent de fait, la plupart des assassinés étant eux-mêmes des membres de gangs. Ces gamins de 13 à 25 ans – jamais plus, et pour cause… - sont versés dans une ultraviolence pure, meurtrière, sans idéologie, sans but, sans fin prévisible, sans plan d’ensemble, hormis peut-être pour d’hypothétiques grands chefs de cartels riches et oisifs qui vivraient cachés on ne sait où. Le phénomène semble s’auto-entretenir, un peu aidé par les expulsions hebdomadaires de repris de justice ayant purgé leur peine aux USA. Cela perdure à la manière d’une épidémie, sans que quelqu’un n’en tire vraiment les ficelles.

Alors ils rigolent. S’aiment parfois, baisent bien sûr, et l’on s’essaie à faire le parent dans des conditions dantesques, reproduisant souvent le chaos qu’ils ont eux-mêmes vécu dans leur petite enfance. L'une appelle son bébé Osiris... et se fait stériliser le lendemain de son accouchement. Ils vont chez le médecin. Ils doutent, réfléchissent, rêvent. Certains espèrent. Ils sont organisés, cohérents, certaines remarques sont d’une intelligence tranchante. Ou est donc le monstre sale et stupide que l’on cherchait ? On s’en veut d’en être étonné, ils pleurent aussi. Beaucoup. Il ne manque pas d’occasions : les veillées funèbres, ponctuées de signes codés et d’une sorte de prière collective immuable, s’enchaînent à un rythme effréné. On en oublierait que ces maraderos sont des adolescents. Les « héros » filmés par Poveda font leur tour de piste, racontent leur vie, disent leur morale de l’histoire, fanfaronnent un peu, essaient de s’en sortir, ou pas. Dans les deux cas c’est très dangereux de toutes façons, la Mara n’oublie pas, elle cherchera sans relâche celui qui tente de s’en éloigner. Sa mémoire collective perdure on ne sait comment, tandis que les interviewés sont retrouvés les uns après les autres dans une flaque de sang caillé au petit matin. On emballe le corps maigrichon du gamin aux tatouages inertes dans un grand sac en plastique noir, sur le pick-up de l’institut médico-légal, puis, vite apprêtés, dans ces horribles cercueils vitrés traditionnels là-bas (tropiques obligent…), dont on ne fermera l’inutile couvercle qu’au moment de la mise en terre. Le gang fait la quête dans le quartier pour payer l’enterrement, les caïds s’excusent pudiquement de déranger les petites vieilles, lesquelles donnent la pièce. Surréaliste. Les filles pleurent leur amoureux. Les mères, lorsqu’elles existent, pleurent leur enfant. Les garçons pleurent leur amoureuse (personne n’est épargné), et jurent vengeance (« que c’est dur un enterrement… mais tout ça se finira dans le sang ! » promet l’un, entre deux sanglots). Tout cela en écoutant avec un respect manifestement sincère le trop jeune prêtre qui débite son sermon, promettant des jours de paix et d’amour, gracias a Dios. Les enfants eux ne pleurent guère, ceux que l’on voit dans le film ont le regard si vieux déjà, à trois ans ils en savent trop, on dirait qu’ils attendent leur tour... L’image est dure souvent, bien sûr, mais certes pas plus agressive que cette réalité si difficile à capter.

 

Aborder la question de la psychologie de ces gosses à distance et collectivement est un exercice plus qu’incertain. En quelques grands traits je n’évoquerai donc que quelques généralités :


La perte d’identité : elle est explicite, marquée par l’attribution d’un nouveau nom lors de l’entrée dans la mara. Le nom d’état civil ne réapparaîtra plus guère qu’au tribunal. La sonorité des noms choisis détonne, évoquant plus les dessins animés de Tex Avery qu’un monde de tueurs : El Duke, La Chucky, Snarf, La Droopy… Les tatouages rituels peuvent recouvrir l’ensemble du corps visage compris, signant l’impossible retour dans la société – et l’improbable chance de survie en cas de rencontre d’un membre du gang adverse. Comment se sent-on soi-même, lorsqu’on a le visage barré d'un « 18 » en chiffres de vingt centimètres de long ? Cette perte d’identité est une dilution, permise par la formation d’une sorte de « personnalité collective » où le groupe fonctionne pour lui-même. L’individu n’y a pas de réelle autonomie. Bien sûr il existe une organisation et une hiérarchie, bien sûr chaque mort est pleuré et chacun occupe une place plus ou moins valorisée, mais le rythme des pertes est tel que le groupe se recompose en permanence, sans jamais changer son mode de fonctionnement. Cela évoque très largement les phénomènes décrits par mon collègue Frédéric Gelly dans sa thèse consacrée aux traumatismes de guerre durant le conflit de 1914-1918 (*) : les soldats étaient exposés à la mort – la leur toujours possible, celle de leurs camarades de combat, l’omniprésence des cadavres – en permanence, durant des mois. On sait la puissance des liens qui unissaient les anciens combattants, les blessés de la face par exemple. Ici pas de guerre qui donnerait une signification collective aux traumatismes psychiques graves et répétés (abandons précoces, maltraitance physique ou sexuelle, violences familiales puis dans la rue, subies ou simplement vues, menaces sur la vie et crimes commis devant eux, découverte de cadavres…) qui sollicitent, en l'absence d'aide extérieure, des mécanismes de défense peu élaborés qui conduisent à la répétition des drames, en boucle. On y rattachera l’insistance des maraderos à cultiver et exalter constamment la fraternité dite « première vertu du gang », corollaire de l’incroyable force gravitationnelle du groupe. Face à ce sentiment la famille disloquée, l’école sans avenir et la société rejetante font peu de contrepoids. On remarque au passage que si les Maras ne semblent pas recruter ailleurs que chez les pauvres, les origines ethniques semblent abolies par l’appartenance au gang. Plus étonnant encore, il reste toujours quelques petits morceaux de liens avec le reste de la société, ces enfants ne viennent pas du fond de la galaxie : éclairés par la caméra de Poveda, on devine ainsi des bribes de relations avec un parent éloigné, une voisine affectueuse, un ancien enseignant… Il semble bien rare que tous les ponts soient coupés.

 

« J’avais tellement besoin d’un père », pleure cette gosse interviewée après l’assassinat du reporter. Après la fraternité et la recherche assoiffée de liens « horizontaux », la recherche d’un père semble être une autre constante. Car l’absence symbolique des pères est évidente : ils sont soit morts, soit en prison, soit disqualifiés par leur alcoolisme ou leur violence intrafamiliale. Au minimum ils sont affaiblis par leur absence de reconnaissance sociale (chômage, pauvreté, métiers avilissants…), et en tous cas quasi invisibles dans le film. Ils ne protègent de rien, ne guident vers rien, ne transmettent rien. Les mères apparaissent au contraire plus réelles, avec leur lot d’incohérences et de points de faiblesse, mais réelles. Et ce gamin qui dans le bureau de la juge qui semble souhaiter de tout son être qu'on l'enferme, enfin, qu'on le protège de lui-même... Il y a certainement là un facteur qui pousse à préférer le groupe, avec ses lois claires (le rôle du père n’est-il pas de véhiculer la Loi ?), sa constance, sa contenance, son caractère finalement beaucoup plus prévisible et – finalement - rassurant, que bien des familles esquintées. Avant l'entrée dans la Mara, tous les autres liens interhumains, horizontaux ou verticaux, sont fragmentés, instables, angoissants. C’est sans doute un facteur aussi qui pousse à se tourner vers Dieu, figure paternelle par excellence.

 

On est ainsi frappé – assommé ? - par Dieu. Car tous l’implorent et c’est une grande surprise. Eludant systématiquement l’essentiel (l’absurdité de la violence), le discours des diesyocheros est ainsi quelquefois touchant. En plein milieu de sa fête d’anniversaire, un gars demande une minute de silence pour leurs « frères » tombés. Il évoque Dieu. Tout le monde le prie et s’en remet à lui. Les bons, les méchants, le ministre de l’intérieur, le chef des voyous, la femme du chef des voyous qui vient de se faire buter, l’éducateur d’une ONG, la juge des mineurs, le « frère » du voyou qui jure vengeance, Dieu est appelé par tout le monde, tout le temps. Hallucinantes images d’une séance de prêche obligatoire dans une maison de redressement, où l’on bombarde un évangéliste puro Gringo débiter sa Bible en Anglais traduit en simultané par un gardien. Hallucinantes oraisons, à la fois naïves et blasées déversées par ces prêtres – tous assez jeunes, étrangement –  pendant que coulent les larmes vengeresses des bandits les plus dangereux du monde. Hallucinantes paroles de celui-ci, exhortant une jeune mère de 16 ans incarcérée pour recel, à « s’accrocher à Dieu sans jamais lâcher sa main, comme le ferait un Pitbull » !!! Quel que soit notre rapport personnel à la religion, on est forcément questionné par cette remise permanente entre les mains d’un sauveur qui pourtant, dans ce pays, semble occupé à tout autre chose… Cela traduit-il du fatalisme, un simple trait culturel ? Est-ce de la résignation, une séquelle tardive de la guerilla, un abattement face aux catastrophes qui trop souvent s’abattent par ici ? En tous cas les trois termes de la devise du drapeau "Dios, Union, Libertad", semblent décidément difficiles à rassembler...

 

De fait, rien de ce qui a été fait pour lutter contre le phénomène des maras ne fonctionne : le tout-répressif a démontré son indécente inefficacité au fil des années. La police semble hésitante, maladroite, brutale quand il faudrait dialoguer, manquant de fermeté quand un cadre clair paraît indispensable (ses réactions ne sont pas sans rappeler l’excellent film Wesh-Wesh où Rabat Ameur Zaïmeche nous parle de nos banlieues ; si la gravité de la violence n'est pas comparable - encore que des actes de barbarie soient également commis chez nous - le parallèle mérite d'ailleurs d'être réfléchi). Il faut dire qu’elle se sort assez difficilement d’une sinistre réputation acquise depuis les sombres heures des années 80. En face, on oppose des projets de réinsertion qui semblent bien fragiles, bancals, parfois assis sur un discours benoîtement moralisateurs totalement décalé. Ceux-là peinent à convaincre dans un pays où l’on raisonne souvent avec brutalité. D’un côté comme de l’autre, les adversaires montrent chacun un fatalisme à toute épreuve face au problème général : « on n’y peut rien, Dieu règle tous les problèmes, alors espérons qu’il règle aussi celui-là ». A l’échelle individuelle on s’enferme dans le cycle tristesse-révolte-vengeance (ou fantasmes de vengeance). Ces raisonnements sont éventuellement suivis d’actes justifiés par une idée simpliste : « il n’y a qu’à tous les tuer [les pauvres, les riches, les maras, les bourgeois, les communistes, les militaires… selon le camp où l’on se trouve !] et le problème sera résolu ». On nie au passage l’évidence que cela ne marche pas, et ce n’est pas faute d’avoir essayé… Si au moins le massacre avait prouvé son efficacité, avec le plus sombre des cynismes on pourrait éventuellement se résigner à l’envisager, mais on n’a même pas cet argument là. Le pays a pourtant payé déjà bien cher pour essayer d’éradiquer ses ennemis intérieurs, et pour avoir constaté que c’est aussi impossible qu’inutile… Se réconcilier, alors ? Ouvrir les portes puisqu'on ne sait pas les fermer convenablement ? Tendre la main à l'autre que l'on ignore et déteste ? L’apprentissage sera long, et il faudrait déjà qu’il y ait une volonté, et que cette volonté soit acceptée par le peuple.

 

 


 

On est alors glacé par ce genre de commentaire, trouvé sur Youtube au sujet de l’assassinat de Poveda : « il n’y a qu’a tous les tuer et laver ce pays de toute cette merde ». Il y aurait plusieurs dizaines de milliers de maraderos au Salvador. Il ne sera certainement pas facile de ramener ces jeunes assassins vers une insertion crédible dans une société apaisée. Autant dire, en conclusion, que l’espoir est une denrée à ne pas gaspiller dans la région. Sur les routes là-bas on voit marcher constamment des milliers, des millions, des milliards d'enfants, on dirait que tous les enfants du monde marchent sur les bords des routes du Salvador. Pourra-t-on toujours leur dire d'un air morose : "hay que confiar en Dios... y nada mas" ?



Bertrand Gilot


magasin de souvenir, site Maya El Tazumal



Pour aller plus loin :


à noter tout d'abord : la sortie prochaine (21 octobre) d’un autre film, de fiction celui-ci, traitant des maras : « Sin Nombre ».


http://www.laprensagrafica.com/revistas/septimo-sentido/59174--christian-poveda-.html


http://www.rue89.com/2009/09/03/christian-poveda-realisateur-francais-assassine-au-salvador?page=2#comment-1034497


http://www.mediapart.fr/club/blog/michel-puech/100909/assassinat-de-poveda-cinq-arrestations-pour-un-piege


http://www.mediapart.fr/club/blog/michel-puech/040909/l-assassinat-de-poveda-bouleverse-la-famille-de-visa


http://www.monde-diplomatique.fr/2004/03/REVELLI/11063

 

GELLY F., La Grande Guerre : Frères d’Armes ; approche du traumatisme de guerre, des défenses psychiques immédiates et à distance, conséquences post-traumatiques. Thèse pour le Doctorat en Médecine, Université de Lyon I. 2000, 267 p.

 

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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 09:44

C’est un vieux monsieur, propre sur lui, technicien à la retraite, discret et peu loquace, parisien typique quoique dépourvu de la gouaille éponyme, qui a réussi à rendre fous avec ses troubles fonctionnels intestinaux incurables une palanquée de gastro-entérologues réputés et quelques psychiatres. Il a aussi fait une « vraie » dépression, authentique et certifiée, il y a quelques années, qui a bien évolué une fois traitée par le premier antidépresseur venu. D’entretiens creux en discours factuels et évasifs, la question de l’éventuelle somatisation n’a jamais réellement évolué : il s’est toujours situé le plus loin possible des grandes élaborations vertigineuses qui fondent les psychothérapies efficaces.

A force de bricolages médicamenteux tous plus éloignés de leur AMM les uns que les autres, son médecin traitant et moi avons fini par trouver la martingale qui soulage son transit sans attirer la foudre de son cardiologue ni ouvrir un sac de nœuds d’interactions pharmacologiques tentaculaires. Alors, on n’ose plus trop toucher à rien, et on a convenu de se voir trois à quatre fois par an, brèves rencontres au déroulement convenu pour s’assurer en commun que rien ne va plus mal ni mieux qu’auparavant, et qu’on ne change surtout rien au traitement. Attitude qui n’est pas ma préférée, mais qu’il faut savoir adopter de temps en temps dans ce métier.

Et cette fois-ci, dès la salle d’attente, il était évident que quelque chose n’allait pas. Malgré moi je commençais à me raidir, à me préparer à encaisser le choc des ultimes révélations pointilleuses et interminables concernant son gros intestin, son affaire Clearstream portative à lui.

En fait non. Il voulait me dire que sa fille unique, âgée d’une quarantaine d’années et mère d’un enfant, s’est fait écrabouiller par un camion, alors qu’elle circulait à bicyclette. Qu’il n’arrive pas à pleurer, « même au cimetière », et que la douleur lui stagne en dedans, comme immobile, blanche, terne, acide. Qu’il arrive à manger et dormir, à peu près, comme ça, et même à voir des gens. Comme agitant un frêle bouclier, il répète que « c’est dommage », parce qu’elle avait « une belle carrière devant elle ». Il fait très bien la différence. « Je suis malheureux, mais pas déprimé ». Juste malheureux. Infiniment. Pendant nos longs silences, plongé dans son regard lourd et sec, je me suis senti  à côté de lui, sur la plage, au pied d’une falaise de craie blanche dont un pan immense venait de s’écrouler, sans pouvoir le soulager d’aucune manière, sans savoir rien réparer de ces catastrophes là, ni l’aider à remonter ailleurs, ni, non plus, rester auprès de lui dans le froid et la nuit.

 


Ordonnance identique, rendez-vous dans trois mois. Ne rien changer.

- Vous m’appelez si…

- Oui, oui…

Dans ma prochaine réincarnation, je ferai menuisier, ou pilote de ligne, ou constructeur de décors pour le cinéma.

 

BG

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