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3 décembre 2010 5 03 /12 /décembre /2010 13:06

Les plus attentifs l'auront remarqué, ce blog a subi une paralysie quasi complète, s'aggravant depuis le printemps et jusqu'à maintenant... Quelques articles à peine, pas de suite aux projets annoncés, pas grande inspiration, et puis rien, en dépit d'une actualité qui justifierait largement quelques grains de sel : l'affaire Médiator / Servier (labo qui est en train de mettre sur le marché un nouvel antidépresseur dans des conditions rocambolesques), les projets de réforme de la loi de 1990 sur les hospitalisations sous contraintes (et la récente correction du Conseil Constitutionnel sur cette dernière loi), sans compter quelques belles (re)découvertes artistiques, libératrices, allant de la Merce Cunningam Dance Company à Philippe Katerine. Quelques lectures aussi qui mériteraient des réflexions partagées sans doute... Mais rien n'est venu. 

 
Je n'ai pas disparu, pas renoncé, mais manqué de temps, ce qui est un faux prétexte comme toujours, et surtout, de disponibilité pour écrire quoi que ce soit au cours de cette période qui m'a fermement, et douloureusement, rappelé mes obligations dans la vraie vie. 

 

L'été a passé. La tempête a passé, emportant ce qu'elle avait à emporter. Le temps passe aussi pour le bien, l'énergie pointe à nouveau, la page blanche n'a qu'à bien se tenir... merci, amis lecteurs, pour votre patience !

 

Bertrand Gilot


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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 12:56

 

C’était le début des années 90, époque de transition où les jeunes hommes faisaient le service militaire, où la monnaie de paiement des salaires ouvriers n’était pas le Yuan, et où l’on pouvait rouler à 91 km/h sans perdre son permis de conduire. Oui, la publicité existait déjà à la télévision. Non, l’amiante n’était pas encore dangereuse, et le tabac ne tuait pas (ni l’alcool), et les déchets nucléaires n’étaient déjà sales qu’à l’étranger. La médecine occidentale volait de victoire en victoire contre les forces obscures, on envisageait même de commencer à traiter la douleur, voire d’accompagner les mourants, c’est pour dire.

De mon côté je languissais dans cet âge interminable, où plus personne ne sait dire si vous êtes un trop vieil étudiant ou un trop jeune médecin. Ni chenille ni papillon, ni libre ni prisonnier, ni acteur ni spectateur. Au moins ça me laissait du temps pour observer.

Dans le champ de la psychiatrie, on se glorifiait encore des quelques batailles gagnées grâce aux médicaments psychotropes et il semblait évident à tous – du moins je le ressentais ainsi - que le Progrès de l’industrie chimique allait continuer de nous dispenser de bien belles trouvailles au fil des années.

C’est dans ce contexte que fut donnée au petit théâtre de la psychiatrie hospitalo-universitaire, la campagne de réclame sur le thème « Tegretol® et impulsivité ». Le Tégrétol® (Carbamazépine), est un médicament commercialisé depuis les années 1960 dans des indications neurologiques (névralgies, certaines épilepsies). Trente ans plus tard des concurrents plus maniables étant arrivés sur ce marché, les vendeurs cherchaient de nouveaux clients. Les psychiatres étaient sensibilisés à ce produit, réputé aider au traitement des états maniaques chez les patients bipolaires. Histoire qui s’est étrangement répétée depuis (avec le Zyprexa®), il n’y eut qu’un pas, franchi en se pinçant le nez et en fermant les yeux, entre l’idée d’un effet adjuvant dans l’état maniaque et un hypothétique effet protecteur des rechutes dans cette même maladie, autrement dit une propriété de régulateur d’humeur. Cela tombait plutôt bien puisque le seul médicament à incontesté sur ce point est le Lithium, et que le Lithium n’a pas très bonne presse : la prescription en est complexe et la tolérance médiocre à court comme à long terme. Le Tegretol® nécessitait moins de précautions dans l’immédiat, sa tolérance à court terme paraissait bien meilleure, cela en faisait un médicament de choix notamment chez les jeunes patients, en première intention comme on dit. Mais on s’aperçut lentement – au rythme de la maladie, s’agissant de prévention de rechutes ! - que le miracle n’avait pas lieu, et les psychiatres commençaient déjà à délaisser le produit.

J’ai alors le souvenir d’une chose apparue comme sortant d’un brouillard, comparable à une nouvelle marque de yaourt ou une nouvelle ligne de fringues : personne n’y pensait ni n’en ressentait le manque, mais instantanément cela apparut normal et familier, indispensable : nos Maîtres, les professeurs de psychiatrie, se sont subitement mis à remplir les staffs cliniques avec de l’impulsivité. En un rien de temps, les symposiums, congrès, réunions scientifiques, furent pétris, enduits, contaminés, infiltrés d’impulsivité de la plus dérisoire et laborieuse communication de chef de clinique au plus flamboyant discours d’ouverture d’un doyen de fac.

Cette dimension du psychisme serpentant sur la frontière du normal et du pathologique, les grands traités classiques n’y faisaient pourtant que de discrètes mentions, ce symptôme flou au point d’en être insaisissable, au diagnostic inconstant d’un praticien à l’autre, aux interprétations variables, à la signification diachronique incertaine (l’impulsivité, quand elle existe, varie dans le temps…), présente dans mille maladies et dans aucune. L’impulsivité était reine, promue au rang de Concept Transnosographique (encore une belle idée qui a été vérolée…), on la retrouvait chez l’adolescent rebelle autant que chez sa mère inquiète, chez le psychopathe toxicomane comme chez le déprimé colérique, chez le grand-père volage comme chez le manager stressé… Nous recevions des kilos de brochures érudites – gratuites – où des philosophes à la mode exploraient les racines antiques et mystérieuses de l’idée d’impulsivité, où de vieux psychiatres savants essoraient le sens caché et symbolique de l’impulsivité telle qu’évoquée par les pionniers, l’épistémologie n’était pas oubliée et cela se concluait chaque fois par un papier plus « scientifique » sur le Tégrétol®, subitement devenu le médicament phare du traitement de l’impulsivité. Le ban et l’arrière-ban de l’Université approuvait de tout le poids de sa caution morale et intellectuelle.

Le marketing est une science exacte : si dans les services, on commençait à sérieusement douter d’un authentique pouvoir thymorégulateur de cette molécule, on ne la prescrivait pas moins par palettes entières. Pas une jeune fille à sa troisième tentative de suicide, pas un vieillard dément à son deuxième dentier cassé, pas un divorcé immaturo-grincheux ou un voyou un peu alcoolique, qui ne reparte sans son ordonnance de Tégrétol®. Après la variole, c’est l’impulsivité que l’on allait éradiquer de la planète, et au trot.

Pourtant si la tolérance de base paraissait correcte en première approche (surtout comparée à la moyenne des psychotropes tels qu’on les utilisait à l’époque), j’avais des souvenirs dramatiquement plus nuancés. Stagiaire en Médecine Interne, j’avais vu des problèmes hématologiques gravissimes provoqués par le Tégrétol®. Un « p’tit jeune » de 19 ans qui se retrouve avec trois globules blancs au lieu des 10000 réglementaires, ça peut mourir d’une septicémie, même dans un CHU… En dermatologie, quelques cas de desquamations spectaculaires avaient frappé ma mémoire aussi… sauvés de justesse ceux-là – au prix de soins épouvantables et prolongés. Par contre la jeune fille qui avait perdu sa peau (toute sa peau : syndrome de Lyell ou Stevens-Johnson) à cause d’une réaction allergique, n’était plus là pour s’en plaindre. Bref… l’image de ce produit, pas forcément efficace dans les indications psy, potentiellement dangereux voire mortel, était chez moi bien écornée par ces souvenirs laissés par l’école de médecine avant ma spécialisation en psy. Les rares fois que, jeune interne, j’émettais poliment un doute ou faisais allusion aux risques inhérents à ce médicament, on me rigolait au nez : « on ne peut pas laisser les malades sans aide médicamenteuse, ce serait criminel ! Et puis l’impulsivité ! Imagine ce qui se passerait si… Et puis le Lyell au Tégrétol®, moi, je n’en ai jamais vu ! »

Presque vingt ans ont passé, et aujourd’hui plus personne ne s’aventure à nier le mauvais rapport bénéfice/risque du Tégrétol® lorsqu’il est prescrit dans de vagues distorsions comportementales plus ou moins apparentées à des troubles psychiques. Il y a bien longtemps que je n’ai plus vu passer une ordonnance portant ce produit en dehors des – rares – indications où le risque médicamenteux peut se justifier. Plus personne n’en parle dans aucun congrès ni aucune revue de psychiatrie. Plus aucun professeur n’en dit ni du bien, ni du mal, ne le soutient, ni ne met en garde sur son usage et ses limites.

Faut-il le préciser, aucune leçon n’a été tirée de cette triste histoire. On ne saura même jamais combien l’on a tué ou estropié de malades exposés à des risques graves qui étaient très largement documentés à l’époque – je crois qu’un simple coup d’œil au Vidal aurait dissuadé la plupart de mes confrères d’y coller des patients sans des raisons solides ! On ne saura jamais combien de drames auront été causés par cette campagne de com’ malhonnête, ni leur coût pour l’Assurance Maladie. Campagne assise une fois de plus sur la suffisance d’une clique de psychiatres universitaires trop corrompus, ou trop aveuglés, pour mesurer la légèreté avec laquelle ils vendent leur âme (et leur crédibilité) aux industriels. Campagne reçue et relayée par des professionnels, des praticiens dont la crédulité affligeante n’est que trop rarement contrebalancée par le minimum exigible de rigueur de pensée (un coup d’œil au Vidal ! Merde !). Et en bout de chaîne, des conséquences oubliées par des patients rendus silencieux ou inaudibles par leur maladie mentale, et des familles perdues, si peu conscientes d’avoir perdu un fils pour le bénéfice d’actionnaires du bout du monde et pour la gloire de quelques publicitaires arrogants.

Aujourd’hui, les stratégies de vente n’ont pas changé, et les exigences éthiques des « leaders d’opinion » non plus (il n’est que de voir pour s’en convaincre tout ce qui entoure le lancement commercial de l’Agomelatine). Les conditions sont totalement réunies pour que se reproduisent les mêmes problèmes, avec d’autres produits.

Dr Bertrand GILOT

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25 juin 2010 5 25 /06 /juin /2010 09:02

 

...mais c'était il y a longtemps, déjà.

 

C'est quand même couillon de se périmer comme ça, en plus c'est pas le premier qui devient tout flétri et tout dégoûtant au contact du pouvoir.

 

Il y avait eu le cas Jean-Marie Cavada, maintenant Hees, voilà deux journalistes impertinents à l'acuité intellectuelle incontestable et au courage maintes fois démontré (notamment dans quelques interviews musclées), deux figures libres et fières du paysage médiatique français. Et puis, une ambition qui s'enfle et se boursoufle (enlève le bouchon ! aurait pu apostropher Umberto Eco...), une lecture hâtive et brouillonne des règles d'un jeu qui n'est pas le leur (eh non, il ne suffit pas d'être méchant pour être un bon leader...), une suffisance glacée qu'on ne leur connaissait pas, et cerise aigre sur le gâteau effondré, un autoritarisme d'acier rouillé qui nous assourdit de ses grincements amers au premier obstacle venu...

 

A part un vague sentiment de consternation, que peuvent inspirer de plus ces deux poupées déglinguées ? Peut-être un appel à la prudence sur ce que nous devenons, sur l'impérieuse, vitale nécessité de ne pas se renier...

 

 

BG

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11 juin 2010 5 11 /06 /juin /2010 12:54

Et hop je reviens à la surface du web, après une plongée silencieuse de quelques semaines... 


Le camion déchargé est reparti sur l'autoroute déserte. Les cartons sont défaits. Oh il en reste bien quelques uns, certains attendront même sans doute la prochaine campagne... 


Les allers-retour dans les magasins de bricolage se raréfient, de même que les coups de marteaux sur les doigts et les recherches agacées d'outils égarés.


Jamais si facile de retrouver de nouveaux repères dans chaque geste de la vie quotidienne, quand tant de choses changent, si loin, si proche pourtant. Dire qu'il y a des crétins pour envier les migrants et leurs coutumes échangées contre quelques sécurités improbables.


Etrangement c'est le virtuel qui reste stable : le numéro de portable, le mail et le blog.


Merci aux lecteurs pour leur patience pendant cette éclipse, donc.


BG

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13 mars 2010 6 13 /03 /mars /2010 17:48

requin

Modeste par sa mise en forme et sa muséographie, elle ne laisse pas indifférent, l’exposition sur les requins à l’Aquarium de la Porte Dorée…


Sans grand spectacle, on s’étonne de leurs mœurs multiples, tantôt ovipares tantôt vivipares (mais pas mammifères, hein, on reste entre soi), ou devant leur squelette fait non pas d’os mais de cartilages, plus souples, ce qui leur confère des possibilités acrobatiques inégalées.


On se prend à réfléchir devant leur capacité de détection des champs électriques émis par leurs proies… peut-être nos téléphones portables nous protègent-ils de leurs attaques ? J’emmène le mien à la plage cet été ! Mais ils capteront toujours les battements de cœur irréguliers, ou l’odeur d’une seule goutte de sang, à plusieurs centaines de mètres…


On frémit devant la mâchoire fossile d’un de leurs glorieux ancêtres (un bon deux mètres d’ouverture, des dents triangulaires de 15 cm de haut, pour une bête estimée à 20 mètres de long et 20 tonnes. Engin qui aurait pu mettre à mal le tourisme balnéaire mais qui n’a pas trop dérangé nos ancêtres, ayant quitté la scène il y a 2 millions d’années.


On y apprend aussi que ce personnage forcément maléfique qu’est le requin n’en a plus pour très longtemps à terrifier les baigneurs de Floride. Pour certaines espèces, 90% de la population a disparu au cours des dix dernières années. Chouette ? Non, parce la vie océanique est un machin compliqué qui a mis 4 milliards d’années à se mettre en place et à trouver les bons réglages. Et que le requin est en haut d’une chaîne alimentaire, en particulier il mange les poissons carnivores, lesquels mangent les poissons herbivores, lesquels mangent les algues. Qui mangent le corail. Qui abrite d’autres espèces, etc. Sans requin tout cela se déstabilise et au final plus personne ne mange les algues. Et le corail crève.

Selon d’autres sources (greenpeace), 10 % de la flotte de pêche mondiale réalise 80 % des prises totales (ça vient de là, l'expression "pêche industrielle"....). Parmi ces 10 %, deux tiers (parfois beaucoup plus) sont des prises « accidentelles » (non désirées) qui sont rejetées à la mer. Un artefact. Une tâche sur la coque. Un effet secondaire, on dirait en langage médical. Plusieurs millions de tonnes de poissons, 100 millions de requins et de raies, 300 000 cétacés, mais aussi des phoques, des tortures de mer, des centaines de milliers d’albatros (si !) sont ainsi détruits chaque année... Pour rien. Ces chiffres sont d'ores et déjà en baisse. Non parce que la surpêche cupide et aveugle se rationnalise enfin, mais parce que les populations marines sont à bout : elles ne nous supportent plus. J'ignore quand et comment notre espèce aura à payer la facture, mais elle risque d'être salée...

On continue ? Moi, ça commence à m’agacer…

Bertrand Gilot

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 13:48


C’est La Revue Prescrire de Février qui nous le signale : la sertraline (ZOLOFT®), un ISRS parmi d’autres, vient de s’enrichir de pas moins de TROIS nouvelles indications thérapeutiques d’un coup. Cette merveille pourrait constituer une formidable nouvelle. Ce n’est pas le cas.

Cette extension de l’AMM (Autorisation de Mise sur le Marché) Française fait suite à une procédure européenne d’harmonisation. Les nouveaux troubles concernés sont : l’état de stress post-traumatique, le trouble anxiété sociale et le trouble panique avec ou sans agoraphobie. Il faut les ajouter à la liste déjà longue de pathologies indiquées chez l’adulte : états dépressifs majeurs, traitement préventif des récidives dépressives, troubles obsessionnels compulsifs (TOC), trouble anxiété généralisée. Et aussi : TOC chez l’enfant.

Ces troubles sont de diagnostic délicat, lent ( !) et incertain. Hormis la dépression, il n’y a d’ailleurs pas de consensus au sein des psychiatres pour les considérer forcément comme des maladies, encore moins pour en faire des indications formelles de traitement par antidépresseurs. Le trouble post-traumatique s’associe dans plus de 90 % des cas à un syndrome dépressif sévère. Les antidépresseurs y sont peu efficaces. Que traite l’ISRS dans ce cas ? Un petit peu la dépression, mais certainement pas le cœur l’état de stress post-traumatique lui-même ! Concernant les attaques de panique, il faut rappeler avec Prescrire que le meilleur rapport bénéfice/risque est obtenu non pas avec un traitement au long cours par antidépresseurs, mais avec la prise ponctuelle d’anxiolytique. Pour ce qui est du TOC, il faut redire à quel point la « vraie » maladie, grave, est tout à fait rarissime (moins de 0,5 % de la population, disait-on avant une modification des critères concomitante de la mise sur le marché des ISRS…). Ce qui est fréquent par contre – et qui ressemble beaucoup - ce sont les traits de personnalité obsessionnels, réactivés à la moindre situation stressante. Enfin, la « phobie sociale »… on commence à oser le dire, si elle ressemble à certains symptômes rencontrés chez des personnes gravement malades, n’est en tant que telle probablement qu’une invention du marketing des laboratoires pharmaceutiques, justifiant de mettre sous antidépresseurs tous les timides de la Terre.

Mais ces diagnostics sont bel et bien répertoriés dans le DSM. Cette classification (et sa proche cousine la CIM), sont de formidables outils intellectuels, construits spécifiquement pour la recherche et l’épidémiologie. Par paresse d’esprit (entre autres), les enseignants de la discipline les enseignent comme des grilles de lecture clinique, des outils de diagnostic auprès du malade, un usage auquel elles sont totalement inadapté.

Comme elles sont simples à contraindre aux outils modernes (informatique…) et revêtent les habits sophistiqués de la rationalité (jargon, codification en stades, degrés, groupes et sous-groupes…), elles ont dans le même temps été digérées et hissées au rang de vérité absolue par tout ce que les ministères et les hôpitaux comptent de technocrates, toujours très inquiets face à la matière molle, libre et indéfinie qu’est pour eux l’étude du psychisme et de ses maladies. Des listes de symptômes à observer de loin et à cocher, c’est tout de même plus pratique que des notions subtiles, diachroniques, subjectives, nécessitant de l’attention, de l’empathie et de la patience, comme en distillait par exemple l’enseignement clinique « d’autrefois ».

Or les « symptômes » en psychiatrie ne sont la plupart du temps que l’exagération (quantitative), la déformation ou le décalage par rapport au contexte d’émotions et de manières d’être qui sont considérées ailleurs comme normales. Il faut donc un grand recul et une certaine expertise – et souvent, beaucoup de temps - pour établir un diagnostic de façon fiable.

Le résultat c’est qu’aujourd’hui les médecins généralistes – dont on rappelle qu’ils sont à l’origine de 85 à 90 % des prescriptions d’antidépresseurs – se retrouvent avec dans leur trousse un véritable miracle : des médicaments, les ISRS, supposés « traiter », toutes certitudes scientifiques à l’appui, 7 ou 8 indications regroupant quasiment toute forme de souffrance morale située hors des limites de la pure folie. Une lecture rapide et superficielle des critères de ces « troubles » permettrait d’y inclure peu ou prou les 97% de la population qui ne sont pas psychotiques. Fort heureusement le médecin ne se résout pas à une lecture rapide et superficielle. Il lit, analyse, observe. Mais quelle que soit son attention consciencieuse, faute d’être formé à d’autres outils (diagnostiques et thérapeutiques), il ira presque obligatoirement à la surprescription face à ses doutes, pour « assurer », pour avoir l’impression de répondre efficacement à la souffrance de ses patients. Il exposera ainsi durablement ses patients aux effets secondaires méconnus mais parfois tragiques des ISRS, d’autant plus durablement qu’il est très difficile d’arrêter une prescription instaurée sur des bases peu claires. Face à ses doutes, il a des traitements à proposer qui « devraient marcher un peu sur tout ». Qu’importe si le problème est une dépression anxieuse ou une anxiété déprimante, qu’importe si c’est une mauvaise passe ou un trait inscrit dans la personnalité : le traitement est le même ! En face, qui ? Des psychiatres injoignables ou débordés ou qui refusent d’exercer leur compétence en psychopharmacologie sous divers prétexte lacanoïdes, et des autorités qui font semblant de croire que dix ans sous ISRS (dont trois tentatives de suicide, une hospitalisation pour chute et une autre pour hépatite toxique) coûtent moins cher à la société qu’une prise en charge psychothérapeutique.

Alors, non, définitivement non, l’extension des indications des ISRS n’est pas une bonne nouvelle pour les patients.

Bertrand Gilot

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4 mars 2010 4 04 /03 /mars /2010 10:27

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/d/d7/Stellers_sea_cow.gif(source : wikipedia Commons)


Eh bien non, malgré son nom qui fleure bon la Science triomphante et ses Héros orgueilleux, avec son orthographe improbable et son "découvreur" pressé de graver sa signature (il était d'ailleurs médecin), la "rhytine de Steller" n'est pas une maladie.

Elle serait plutôt un symptôme. Ou même une cicatrice, indélébile, amère, douloureuse, une de plus, de la folle histoire de l'homme blanc, chrétien, occidental, rationnel et outillé.

Ce paisible mammifère marin, gros herbivore, broutait des algues et allaitait ses petits dans les torpeurs silencieusement glacées du Grand Nord. Cet animal et ses ancêtres avaient frayé leur chemin entre de terribles dangers, des maladies mortelles et des prédateurs affutés, au fil de plusieurs millions d'années. La rencontre avec l'homme blanc a eu lieu, très précisément, en 1741.

Le dernier individu a été abattu 27 ans plus tard. C'est pour ça que l'illustration est un dessin et pas une photo, qui n'était pas encore inventée. Qui étaient les explorateurs, les savants, les esprits éclairés qui ont sorti la rhytine de sa tranquillité ? Qui étaient les marins, pêcheurs, chasseurs qui l'ont tuée ? C'étaient des gens qui partagent les mêmes valeurs,  les mêmes principe de vie, les mêmes buts, au fond, que toi, que moi, que nous tous ! Pour quelles raisons pratiques a-t-on effacé cet animal de la surface de la vie ? Parce que "sa graisse faisait une excellente huile de lampe", qui a éclairé les cambuses de quelques matelots (pendant 27 ans... ) et aussi, pour l'éphémère prospérité d'une poignée de marchands de fourrure. La rhytine leur aura payé des beaux habits et puis aussi une belle maison, et permis de faire de beaux cadeaux à leurs enfants. Pendant 27 ans. Et puis hop, c'est fini. Tout, ou presque : la maison, les habits, les jouets. Et la rhytine. Il reste encore, peut-être, les enfants des enfants des chasseurs...

Et dire que depuis l'enfance on nous vend l'intelligence comme la capacité technique d'inventer des bulldozers auxquels aucune forêt ne résiste, de construire des brise-glaces qui réduisent les pôles à une banlieue lointaine,  d'imaginer des armes à visée laser, des abattoirs "propres" - on en a même fait pour les humains, et d'ailleurs par humanité, c'est pour dire... L'intelligence serait donc la capacité d'augmenter la rentabilité de toute chose. L'intelligence voudrait donc que  d'une main, l'on essore notre milieu naturel jusqu'à la dernière molécule tandis que  de l'autre, on jette aux poubelles de l'Univers des morceaux de vie par paquets, des biotopes, des espèces, des embranchements entiers de la faune et de la flore. Qu'est-ce qui est intelligent ? Qu'est-ce  qui est urgent ? Qu'est ce qui est rentable à long terme ? Fabriquer du maïs qui a le goût de tomate et qui contient de la pénicilline, ou bien tenter de ne pas tuer tous les primates (pour mettre de l'huile de palme dans nos chocos BN...), tous les éléphants (pour faire pousser des haricots verts au Kenya...) et tous les mammifères marins (parce que les filets de pêche sont un peu gros et puis les dauphins attrapés par mégarde, on ne les met pas dans le surimi, alors...) ?

On nous assure avec les meilleures intentions - et les plus sincères - que l'unique salut est de "repousser les frontières" alors qu'on ne fait semble-t-il que courir, toujours plus vite, vers celle de notre propre finitude... J'ai parfois l'impression de marcher, déjà, sur la Route que nous raconte affreusement Cormac McCarthy... Tout est si vain. Tout est si fragile. Tout est si précieux.

Vingt sept ans, entre la planche du naturaliste et la nuit éternelle de l'oubli, c'est  une sorte de record... Pour les Indiens d'Amérique ça a été un peu plus long. Mais on a aujourd'hui les moyens de faire mieux, c'est évident. Plus rapide. Plus rentable. Plus humain.

Le beau film de Jacques Perrin et Jacques Cluzaud n'est pas que sombre, loin de là, mais sans mauvais jeu de mot ses images puissantes et son discours minimaliste invitent à de nécessaires réflexions en profondeur... Si vous avez cinq minutes, éteignez votre iphone, oubliez votre lecteur de DVD et allez donc le voir sur un vrai grand écran.

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Bertrand Gilot
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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 22:07

mesetoilesnoires

Le coup de pied dans le ventre, c’est un footballeur professionnel qui me l’a balancé : j’aurais dû me rappeler du métier de Lilian Thuram avant d’ouvrir son livre. On ne sort pas indemne de la galerie de portraits,  guerriers, politiciens, scientifiques, sportifs, qui n'ont en commun que leur couleur de peau, au firmament de ses « Etoiles Noires » (1). Au fil des pages, on est bercé par des anecdotes qui éveillent notre curiosité, des récits riches, souvent passionnants... et puis on réalise que ces grandes figures sont systématiquement absentes, ignorées de « notre » histoire, de « notre » culture. On est enveloppé d’abord par une surprise plutôt souriante, puis par un certain malaise, et on termine dans une terrible nausée. Quel que soit le recul que l’on prétend avoir sur les travers de notre civilisation, je crois qu'on ne peut pas vraiment imaginer l’étendue vertigineuse de l’ignorance où nous maintient notre européanocentrisme, pire même notre « leucocentrisme » si on me permet cet affreux néologisme. La succession d'histoires qui dessinent l'Histoire en filigranne est édifiante, au sens noble de ce mot. Alors si ce n’était que le constat d'une carence d’instruction ce ne serait pas si grave (encore que l’instruction prépare les actes de demain, et il le prouve amplement). Mais c’est à une immense carence de sens, c’est aux pages secrètement arrachées dans notre livret de famille collectif qu’il nous confronte ainsi. On ne peut plus, après avoir lu ce livre, occulter à nos propres yeux la monstrueuse étendue, la monstrueuse gravité, la terrifiante cruauté des crimes commis par les européens contre le reste du monde, et en particulier contre la population Noire, depuis la fin du Moyen Age jusqu’à nos jours.

Nos jours ? Ouvrons nos yeux de bien-pensants repus, assis sur l'indigestion des trésors volés ! Nos jours, où si l’on a aboli l’esclavage (et même deux fois, c’est pour dire si l’idée était bonne !), si l’on a décolonisé (sans enthousiasme excessif…), le grand avilissement de l’homme Africain par l’homme Occidental continue, entre gouvernants corrompus par nos industriels, dictateurs soutenus par nos dirigeants et nos armées, agricultures perverties par le FMI et les divers chantages de la Banque Mondiale... Un exemple d’actualité, entendu à l’émission (peu suspecte de trop faire dans le social) « Rue des Entrepreneurs » (2) : suite à une entente des principaux industriels concernés, au Congo des hommes grattent le sol pour 4 US$ par jour pour extraire des « terres rares » nécessaires à nos iPhone et autres gadgets que nous ne pourrions nous payer si ces gens étaient rémunérés avec respect. De nos jours encore, Paris n’est-elle pas entourée d’une « ceinture Noire » qui est aussi celle de la pauvreté et de la relégation : on n'habite pas Paris, on quitte ces tristes banlieues tôt le matin  (il n’y a pas beaucoup de Blancs dans les RER) pour des métiers massivement anonymes, silencieux et sous-payés : qu’il soit en costume ou en bombers, on ne dit pas bonjour au vigile, ni à l’employé en vert fluo qui ramasse les déchets par terre après la fête foraine. Des nounous Blanches s'occupant d'enfants Noirs ? On n'en voit pas beaucoup autour des bacs à sable et des toboggans de la capitale... Il n’y a toujours pas beaucoup de Noirs parmi les cadres de La Défense, ni dans la pub, ni à l’Assemblée Nationale… Et pas beaucoup de place dans un ascenseur social qui se replie, sans même y penser, sur sa monochromie.

Pour revenir au livre de Thuram, certes il y a ce coup de pied dans le ventre gras de notre amour-propre de monothéïste autoproclamé civilisateur. Certes il fracasse les idées reçues qui engluent les plus anodines de nos pensées – quelle que soit la couleur de notre peau ! Mais c’est aussi un message d’espoir implicite et très puissant - pour tous, de ne présenter aucune revendication, aucune rancœur, aucune amertume. Sans faire pour autant dans l'angélisme, l’auteur semble penser que l’exemplarité des femmes et des hommes qu’il nous présente, « de Lucy à Barack Obama » en passant par le pharaon Kephren et Rosa Parks, et la calme détermination qui imprègnent sa démarche, suffiront à semer la réflexion, à éveiller le doute salutaire chez le lecteur. Il fait appel à l’intelligence, à l’ouverture, à la recherche de solutions pour aujourd’hui, pour demain. Il a raison.

 

 

Bertrand Gilot

(1) « Mes étoiles noires, de Lucy à Barack Obama », Lilian Thuram, éditions Philippe Rey, 2010

voir aussi le site de sa fondation dédiée à la lutte contre le racisme :  http://www.thuram.org/

(2) France Inter, samedi 20 février 2010, à podcaster le cas échéant


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25 février 2010 4 25 /02 /février /2010 09:52

Comme en témoigne cette vidéo exclusive, la campagne des élections régionales en Ile de France relève enfin le niveau des débats politiques, ce qui devrait contribuer à rapprocher les citoyens de leurs représentants. Remercions-les avec respect.

On regarde, et on écoute :

 



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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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23 février 2010 2 23 /02 /février /2010 22:33


Autrefois, une vieille évidence chrétienne accordait la rédemption à celui qui a fauté mais s’est amendé avec sincérité. Aujourd’hui il y a belle lurette que la  République s’est dégagée de cette obligation religieuse, pour asseoir un principe simple et immuable : le citoyen qui a transgressé la Loi, et qui s’est acquitté de la sanction imposée par la Justice, est réputé avoir « payé sa dette », et ainsi est autorisé à reprendre sa place dans la société, dans l’exercice plein et entier de ses droits. Ce droit à l'erreur, à l'oubli, à une deuxième chance, est un des constituants essentiels du ciment social.

Il n’est pas besoin d’être grand philosophe pour imaginer que certains, pas tous peut-être, mais certains au moins de ceux qui ont laissé s’exprimer un jour leur propre déviance, puis l'ont maîtrisée après s’être cognés contre le mur rugueux du Droit, certains de ceux-là dis-je, ont sans doute un regard sur la vie, une maturité, un recul que n’auront jamais aucun béni-oui-oui ni aucun citoyen au parcours éternellement droit et sans embûche - sans même parler des politiciens de bonne famille qui ne connaissent de la vraie vie que les beaux quartiers, et de la République, que ses dorures.

En ce qui concerne M.Ali Soumaré, candidat aux élections régionales accusé par ses adversaires d’être « un multirécidiviste » il y a deux façons de lire sa volonté d’entrer en politique :


Soit il s’agit d’un loup qui cherche à entrer dans la bergerie (en clair, un bandit qui vient chercher aventure dans la chose publique) et auquel cas c’est à son parti de lui suggérer fermement un autre métier.


Soit il s’agit d’un homme qui a transgressé dans un passé lointain, et puis qui a regagné le droit de s’asseoir avec nous à la table de la République. Et dans ce cas, on doit au contraire s’enorgueillir de sa présence en politique et quelles que soient nos convictions personnelles, lui souhaiter sincèrement une carrière heureuse et constructive.

Notre héros national Victor Hugo ne disait pas autre chose quand il nous racontait l'histoire de Jean Valjean. Vous vous rappelez ? Il est peu surprenant, mais toujours bien triste de voir qu’il y a toujours des Javert pour tenter de briser ce genre d’espoirs.

En tous cas cette affaire éclaire étrangement les choix du parti au pouvoir : on prétend qu’un comportement aussi complexe que le suicide obéit à une base génétique, on veut ficher le comportement des enfants présumés futurs délinquants, on veut exclure toujours plus loin les malades mentaux, barrer toujours plus aux coupables de toutes sortes les routes de la réinsertion, on garde une trace de tout acte et de tout le monde (fichiers Edwige et ses remplaçants, fichage ADN extensif, vidéosurveillance, accès aux données informatiques…), sans parler du déni aux immigrants de toute légitimité sur le sol qui les accueille...

Tout cela n’est-il que pragmatisme et opportunisme électoral, comme nous le serinent les éditorialistes, ou bien y a-t-il une idéologie derrière ? Cette question est importante car de la réponse dépendent bien des conséquences pratiques : pourquoi financer des programmes de réinsertion, d’éducation, de soutien psychologique ou social, si les pauvres ont vocation irrémédiable et définitive à rester pauvres, les fous à devenir clochards violents et les délinquants, à s’éloigner toujours plus de la société ? Si l’on pense, si l'on affirme que l’être humain est prisonnier de sa destinée, de ses gènes, de son origine géographique et sociale, alors pourquoi donc irait-on tendre la main au plus faible, pourquoi respecter celui dont la trajectoire cahote au bord du chemin, pourquoi inviter à revenir celui qui part à la dérive ?

Sans attendre la réponse à cette angoissante question, Monsieur Soumaré, je fais le pari de vous souhaiter une belle carrière en politique, au delà du symbole que l’on essaie de vous coller sur les épaules.

 

 

Dr Bertrand Gilot

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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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