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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 14:13

sauvetoi

Boris Cyrulnik est un auteur prolifique, dont l’écriture s’est accélérée la dernière décennie avec à peu près un livre chaque année. Comme pour tout écrivain, on arrive à se demander s’il est bien utile, ou agréable, ou les deux, de lire l’ensemble de sa production. La sortie de son dernier opus «Sauve-toi, la vie t’appelle» mérite donc qu’on se pose la question.

Après s’être penché successivement, depuis trente ans, sur les mouettes, les singes, les enfants, les adultes, le deuil, le trauma, la résilience, voilà qu’il se met à nous raconter sa vie. Exercice égocentré d’un mégalomane vieillissant pétri de nostalgie ? Mise en scène histrionique d’un savant qui se sait médiatique et apprécié ?

J’avoue avoir (un peu) appréhendé ce genre de déballage pesant. Pas trop quand même : depuis que je fréquente ses bouquins, je me doutais bien que ce n’était pas le genre du bonhomme. Il y a vingt ans de ça, après une conférence qu’il était venu donner dans ma faculté (une veille d’examen : j’ai obtenu une note médiocre à l’épreuve d’ORL du lendemain - sans regret !), j’avais réussi à me faufiler entre les coupes de champagne et les cravates des pontes qui essayaient de capter un peu de la poudre lumineuse de sa célébrité. Assez naïvement, je lui avais parlé de ma passion pour l’éthologie, pour le comportement des oiseaux, pour la communication non-verbale. A mon grand étonnement, il avait répondu à l’externe de 22 ans avec autant de considération qu’aux huiles qui l’avaient invité, écoutant mes questions et discutant avec un plaisir qui, s’il n’était pas sincère, devait être drôlement bien imité.

J’ai toujours en tête sa belle démonstration qu’on «ne parle que de soi» (dans «Mémoires de singe et paroles d’homme» ? Ou dans «Sous le signe du lien» ?). Ce livre en est la confirmation, implacable parce qu’autobiographique. Surtout, peut-être, parce qu’émanant de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver ni à gagner. Tout au long de ses travaux, monsieur Cyrulnik nous parlait de lui : le trauma, la mort, la perte, le doute, la peur, c’était lui. Les mots qui font du bien, c’était lui. La résilience aussi, c’était lui. Oui le trauma peut tuer, psychiquement, et physiquement. Non il ne tue pas tout le monde, pas à tous les coups, et il existe toujours une voie pour se sortir des pires abominations. Il en est la preuve vivante.

Son récit nous plonge au coeur d’un destin individuel balloté par les flots du drame collectif, celui d’un enfant surnageant dans le chaos de la guerre au milieu d’une France dévouée servilement à l’occupant. Un enfant qui comprend très vite que certains mots peuvent le tuer quand bien même il n’a aucune idée de leur signification - dire qu’il est Juif, par exemple. Qui comprend très vite, au milieu d’une ahurissante galerie de portraits, que des personnes charitables par vocation peuvent le repousser vers le danger (la «bonne» soeur qui refusera de le cacher dans son institution), alors que des anonymes sont prêts à tout risquer pour le protéger sans même le connaître. Qui constate, non sans cet humour omniprésent (la meilleure défense, disait Freud ?), que certaines personnes rigolent des désirs exprimés, au risque de clore à jamais les issues de secours, comme cette assistante sociale à qui il disait vouloir aller au lycée.

C’est en ce sens, un document historique, témoignage rare de survivant des persécutions, témoignage rare parce que trop souvent indicible, ou alors inaudible ou tout simplement incompris. Il nous rappelle tous ces patients qui, fatigués qu’on ne croie pas leur terrifiante histoire, n’osent plus la raconter, et se referment dangereusement sur leur bulle toxique. Il a osé. J’allais dire que ce témoignage est bouleversant : ce n’est pas exact, le drame est décrit avec une distance d’une infinie politesse, la blessure douloureuse est pudique, sans pathos, sans haine. Il est en réalité touchant, extrêmement, profondément touchant. Il est aussi très précieux venant d’un clinicien à l’esprit aiguisé s’appuyant sur les données de la science actuelle, qui explore, décrypte - au sens étymologique, sortir de la crypte... - les étranges mécanismes de sa propre mémoire, les souvenirs reconstruits dans les ruines, les puzzles incomplets, les émotions cachées sous un papier jauni, les détails surinvestis, les visages oubliés de personnes pourtant cruciales. On devine enfin, malgré la notoriété acquise sur bien d’autres terrains, le besoin de citer mille références scientifiques à l'appui de sa pensée subjective, comme si encore aujourd’hui, Boris Cyrulnik devait quelquefois se justifier, craignait qu’on ne le croie pas, qu’on ne le prenne pas au sérieux. Il sait trop bien que l’histoire n’est pas faite de choses probables, et que l’oreille humaine n’entend - en général - que ce qu’elle est prête à entendre. Un livre lumineux sur des périodes sombres et sur une destinée hors de bien des normes, qui fait résonner un drôle d’écho aux révélations d’Alexandre Jardin l’année passée. Il aura fallu beaucoup de temps pour permettre l'allègement du secret. Le temps soigne, certes, à condition qu’on l’utilise pour "tricoter du sens" (l’expression est de lui) autour du néant.


Faut-il le lire ? Ah, je croyais que j’avais déjà répondu !

 

BG

 

"Sauve-toi, la vie t'appelle", Boris CYRULNIK, Odile Jacob, 2012

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20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 11:22

 

 

the artist04

 

Vous vous en doutez, l'entretien des oreilles du psychiatre demande un soin particulier, attentif et rigoureux, au même titre sans doute que les yeux du pilote et les doigts du pianiste. J'aurai l'occasion de revenir sur ce sujet à propos de musique. Une autre fois, car aujourd'hui c'est d'un film qui fait grand bruit (haha) que je voudrais vous entretenir : le premier film muet du XXIème siècle, The Artist, de Michel Hazanavicius. En tant que professionnel de l'écoute et de la parole, dialoguiste d'un quotidien qui s'espère thérapeutique, c'est donc avec une avide curiosité que j'ai ajusté mon smoking, enfoncé mon haut de forme puis tiré le starter et pressé le démarreur enroué de mon Auburn 8/115 Speedster pour descendre en ville assister à la représentation.

 

J'avoue avoir craint l'excès de nostalgie, ou pire l'égarement, le décalage, l'incongruité. La marche pourtant signalée sur laquelle on se casse la margoulette devant un péplum numérique bâclé (Troie...) ou un blockbuster stupide mêlant avec suffisance les genres et les époques (Le dernier des Templiers...). Rien de tout cela ici. La forme du film, très belle, soignée, élégante mais sans ostentation déplacée, nous fond instinctivement dans cette époque mouvementée des années 1920, la reprise des codes visuels (au premier rang desquels le noir et blanc, les typos...) et le soin des détails rendant l'immersion si évidente qu'on l'oublie sur l'instant. Je reconnais même la coiffure de ma grand-mère des Amériques, telle qu'on la voit sur les photos en plaque de verre, quand elle descendait du paquebot avec ses sœurs. On y est, on y palpite. A l'heure de la performance capture soutenue par un THX vibrant de tous les côtés, il y a là un sacré pied de nez à la surenchère techno qui, la démonstration en est faite, n'est nullement indispensable à la création d'émotions riches chez le spectateur. En 2011 comme en 1928. Spectateur dont on nous rappelle que c'est endimanché, et concentré, et collectivement, qu'il se rendait à un spectacle de cinéma alors porté par un orchestre symphonique. Pas de 3D à l'époque, mais pas non plus de films regardés du coin de l'œil sur un écran de téléphone entre deux stations de métro, ni de home-cinema lugubre et solitaire (onaniste ?) dans la cave d'un pavillon... La forme du film nous prend à rebours des codes de notre société, à rebours de ces gens qui acceptent cinq invitations le samedi soir pour sélectionner au dernier moment la plus «fun » et prévenir les déchus par SMS. Si l'on veut voir The Artist il est nécessaire de participer à l'événement. Nulle austérité, au contraire même un bel enthousiasme, mais il nous faut faire un pas, nous aussi. Condition nécessaire, trop souvent oubliée, pour que la belle rencontre puisse avoir lieu. Agir. Etre acteur de. Mettre en œuvre notre... intelligence. Intelligere, inter ligere, lire entre. Alors on lit. On savoure les innombrables clins d'œil, tel ce geôlier qui crie « Parle ! » et l'autre qui répond « Jamais ! Je ne parlerai jamais ! » dans sa cellule numéro 6, la mise en abîme du cinéma filmant le cinéma, avec cet écriteau « Please be silent ! » en arrière-plan du héros... Il faut y être, il faut suivre, attentivement, car il y a d'autant plus à voir qu'il n'y a rien à entendre. Et même, vous me croirez si vous voulez, personne ne le dit, mais il y a aussi dans ce film sans paroles nombre d'odeurs : le cuir, l'acajou vernis, l'essence mal brûlée par ces moteurs antiques, le cigare du producteur et le bourbon pas cher du saloon, la gomina, la naphtaline, la poussière des studios, tout y est !

 

On lit le silence disais-je. Et alors ? Les dialogues sont parfaits. Sauf que, détail, on ne les entend pas. Le procédé convoque non pas notre intelligence cognitive, la verbale, l'élitiste, celle qui travaille quand on voudrait dormir, celle qui s'acharne à étaler des mots hors de leur territoire, là où il ne servent à rien, mais l'autre, plus intuitive, plus profonde et plus évidente aussi – pour peu qu'on la libère – celle qui permet l'alignement des actes avec les émotions. Alors dans notre monde où l'on parle tout le temps, où l'on fuit avec rage le silence, où l'on se rend compte que l'on a allumé la télé ou la radio en rentrant du boulot sans même l'avoir voulu, où l'on envoie des tweets plus facilement que des sourires, où l'on drague avec des phrases creuses sur des écrans plats plutôt qu'avec des parfums épais dans les lieux rugueux, on redécouvre ici, enfin, que la communication non verbale fait presque tout, qu'il faut refaire une place au corps, et que c'est urgent. Et dire que nous portons notre langage comme une fierté absolue qui nous isole superbement du règne animal. Foutaise. Le rôle important accordé au chien, le seul dont l'absence de parole soit légitime, n'y est pas pour rien. Et puis portées avec charme par Bérénice Béjo et Jean Dujardin, les plus infimes nuances d'émotion, d'agacement, de dépit, de condescendance, les plus subtiles frustrations, les sentiments les plus tortueux, se déroulent devant nous avec une évidence lumineuse... et sans un mot.

 

On est loin, très loin de ces tristes caricatures qui s'obstinent à faire encore du muet... en psychiatrie, je veux parler de certains thérapeutes qui revendiquent d'être payés pour assister en spectateurs passifs et silencieux à la souffrance de leurs patients. Quand je me suis installé, la première question que m'ont posée mes correspondants a été : « et vous, êtes-vous un psy... qui parle ? ». On est stupéfait, parfois, par le paysage que l'on découvre...

 

Revenons au film. Le synopsis est connu, la descente aux enfers d'une star du muet, thème souvent évoqué mais rarement mis en scène, croisant l'ascension irrésistible d'une jeunette ambitieuse portée par la vague du cinéma parlant. Magnifique scène de l'escalier, en passant. Si je m'emballais je penserais à Fritz Lang, tiens. Alors, The Artist, image désuète d'un moment historique dépassé ? Spécialité hollywoodienne inexportable ? Sans doute pas, à notre époque où chaque nouveauté technologique relègue une palanquée d'humains au rayon des invendables. Car il n'y pas que les stars qui chutent. Et puis n'y a-t-il pas une métaphore affûtée de la middle-life-crisis, dans ce héros au demeurant antipathique, suicidaire dans son arrogance, qui dans une ultime tentative de relancer sa carrière se met en scène en train de sombrer, droit dans ses certitudes ? Dans ce quadra ambitieux aveugle à l'affection des siens qui ne salue plus guère que son propre portrait, et le terne reflet que lui tendent les biens matériels accumulés sans goût et sans chaleur ? Qui continue de prendre des décisions en fonction d'informations périmées, de stratégies anciennes, de succès oubliés de tous ? Le monde change, je ne vois pas pourquoi je m'y adapterais nous crie-t-il... inaudible ! Qui osera dire qu'il n'a jamais, en aucune façon, à aucun moment de sa vie, agi de la sorte...

 

En contrepoint, incarnation à la fois discrète et tout en lumière, assumant son talent et accueillant sa chance, le personnage féminin sera pour lui la rédemptrice désintéressée, la grâce de l'amour comme dernière chance de sauver, peut-être, l'homme de la perte à laquelle il fonce plus encore qu'il ne se résigne. Pétillante, enthousiaste, franche sans être naïve – elle garde bien du mystère - elle sera la dernière à voir le beau en lui malgré la déchéance consumée, la seule à avoir compris le piège auto-verrouillé de la vanité, à tenter de le libérer avec persévérance et contre sa volonté même. Canevas classique du mélo, certes, et c'est assumé, mais il y a une grande finesse dans la couture des dentelles, tout touche et touche juste. Les mots, on les pensera à part soi, plus tard, car ce film muet donne à penser, longtemps.

 

Le rideau de velours rouge se referme : après un ultime rebondissement la chute nous ébroue une dernière fois, le silence revenu – c'est muet mais il y avait de la musique, tout de même, et de l'excellente – la salle, spontanément, encore toute émue, se sent le besoin immense et généreux de faire du bruit : face à l'écran de nylon, tournant le dos au projecteur numérisé, ensemble, on applaudit.

 

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Bertrand GILOT

 

(© photos : le site du film)

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10 juin 2011 5 10 /06 /juin /2011 15:51

 

 

Présenter ici une critique d'art est sans doute un peu déplacé mais tant pis, j'ose. L'oeuvre présentée au Grand Palais pour encore quelques jours attirait beaucoup ma curiosité. J'étais impatient de découvrir ce travail, tout ouvert aux impressions dégagées par la monumentalité des dimensions et des formes, et puis par le fait, rare, de pouvoir passer à l'intérieur et à l'extérieur d'un volume aussi étrange.

 

La déception est donc à la hauteur : monumentale. Le premier contact, par l'intérieur de l'installation et après un sas bâclé, est certes initialement troublant. Il est rapidement difficile de ne pas penser à l'aspect utérin de la chose (rouge, translucide, tiède, bercé par le bruit rauque et régulier de la soufflerie...), mais l'émerveillement s'estompe bien vite, sans que l'on puisse identifier précisément ce qui le désamorce. La foule, les flashs ? Même pas... Cette poésie archaïque et fragile a achevé de se rompre lorsque, quelques jours plus tard, quelqu'un m'a avoué avoir ressenti quelque chose de plutôt intestinal... Autres images, autres conséquences ! Quoi qu'il en soit cette évocation organique n'est pas clairement revendiquée par l'artiste, qui dédie l'installation au monstre diabolique qu'est le Léviathan.

 

leviathan in

 

Mais dans tout ce vide, il manque quelque chose ! Soit le vide n'est pas assez vide, soit la morphologie est encore trop complexe, peut-être, par rapport aux intentions ? Après tout, on est saisi aussi - et pour ainsi dire redimensionné, quand on entre dans un chapiteau de cirque, ou même un stade... mais alors, pour le même prix, on a un spectacle au moins !

 

Quant à l'extérieur, on le découvre là encore de façon brute et sans aucune mise en scène, en repassant par le même sas sombre et banal. Et malgré l'effort des machines pour remplir le ballon aux limites des possibilités offertes par la nef du bâtiment, on en a vite fait le tour, au premier sens du terme. On s'attend à un choc, une déstabilisation, un écrasement : on contourne un gros machin mou posé sur le ciment, et puis... et puis rien, on ressort, ni heureux ni ému. C'était donc ça ? Bon, on rentre ?

 

leviathan out

 

On rentre en se rappelant la gène persistante éprouvée lors de la première rencontre avec les Suchères, cette gigantesque colonne brisée au pied de l'autoroute Clermont – Saint-Etienne, au pouvoir évocateur infiniment troublant malgré un égal parti pris de simplicité (gigantisme, monochromie...), qui vient bousculer notre rapport au temps. Le souvenir revient aussi des corps disproportionnés de Ron Mueck dont seule la taille dément l'hyperréalisme, et qui reviendront longtemps interroger nos perceptions de l'espace, de nous, de la mort, des autres. Plus loin, la statuaire classique des colosses antiques de l'Egypte (l'entrée d'Abou Simbel...) à la Grèce nous rappelle sans ménagement, mais avec une implication spirituelle, notre microscopique humanité. Et enfin, à ces échelles-là, nous avons tous en tête également divers sites géologiques chargés d'une tout autre force émotionnelle que la baudruche du Grand Palais.

 

Bref je ressors frustré : j'en attendais trop. L'idée de l'artiste était riche mais la réalisation me semble avoir loupé sa cible, qui n'était sans doute pas l'indifférence du visiteur. Une impression fugace, du vent dans les rideaux de la tête, mais rien de plus, nulle gène, nulle interrogation... nulle trace. Tout le monde n'a pas les moyens de sa démesure, ce qui n'est pas très grave au fond. Question sans réponse pour physiciens en déshérence : ce vide qui se veut si grand est-il finalement un petit vide ? Pourquoi ces boules si gonflées se révèlent-elles si plates ? Le Léviathan aura donc été apprivoisé (était-ce ça, la leçon ?), à moins que comme on dit ce diable, pour monumental qu'il soit, se soit une fois de plus niché dans les détails qui l'empêchent de nous faire impression ?

 

 

BG

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27 mai 2011 5 27 /05 /mai /2011 17:17

Je ne sais pas comment qualifier au juste le chef d'oeuvre que nous offre Yves Dauteuille... Je vais commencer par reprendre l'historique. Chacun connaît les petites annonces, où l'on se débarasse en quelques abbréviations d'objets délabrés, où l'on cherche l'oeil impatient la prochaine voiture pas trop abîmée pour son âge. Tout cela est net, propre, austère. "Classified" dit-on en anglais : on n'est pas là pour rigoler.


Et puis avec l'essor d'eBay on a renouvelé le genre, connu le grand frisson. Oublié le papier journal dont l'encre vous restait sur les doigts avec le numéro de téléphone de votre futur logeur, avec eBay on découvrait l'espoir fou - et de fait, rarement réalisé - de pouvoir acheter un appareil photo neuf haut de gamme pour 2 €, tout en vendant l'ancien, en panne, plus cher que son prix neuf. Et puis c'est devenu ch... cher, compliqué, trop de clauses absconses, trop d'arnaques réelles ou supposées, de colis perdus, d'évaluations incendiaires... la passion est retombée, le badaud a fui.

 

Depuis quelques temps, LE vecteur, LA web-surface de vente, c'est évidemment leboncoin.fr. Dissimulant une énorme entreprise Scandinave sous un html beige et dépouillé qui semble dessiné par un grand-père au fond de son garage, leboncoin permet de vendre tout, tout de suite, sans se logger, sans donner son numéro de CB, et en plus, généralement, à son voisin. Sympa, efficace, gratuit. Qui dit mieux ?

 

Mieux ? Yves Dauteuille... dans ce nouvel espace de commerce décontracté surgit la faille. Le grain de sable. L'uniforme débraillé le jour du défilé. Le Tourist Guy, l'anomalie, le truc qui a l'air à sa place alors que sa simple présence brise tous nos repères, bouscule l'ordre établi, souffle le vent revigorant de la subversion. Pas celle des armes, toxique, pas celle des banderoles, inefficace, non, celle de l'intelligence, celle des mots, celle du clin d'oeil...


Avec ses annonces, on ne sait pas trop si on est en face d'une nouvelle forme de terrorisme mental ou d'un nouveau genre littéraire - auquel il faudra donner un nom (des idées ?), ou encore de l'invention du web-land-art, ou du html-mob (je n'ose pas dire flash-mob, sur Internet ça prêterait à confusion)... En tous cas, je vous l'assure, l'Histoire jugera, mais pour moi cet homme est un héros !

 

Allez voir son débarras, vous n'en reviendrez pas les mains vides.

 

 

BG

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23 janvier 2011 7 23 /01 /janvier /2011 10:22

 

 

Le ministre l’a décidé : la France ne commémorera pas en 2011 l’écrivain Louis-Ferdinand Céline, artiste reconnu, respecté pour son œuvre mais coupable d’écrits et de prises de positions violemment antisémites. Le ministre, c’est Frédéric Mitterand, celui qui a critiqué une décision judiciaire prise dans une démocratie amie, pour soutenir le cinéaste Roman Polanski convaincu d’avoir drogué et abusé une fille de 12 ans.

 

L’Histoire oubliera Frédéric Mitterrand. Mais on ne peut pas empêcher la question de fond de lui exploser à la figure, et à la nôtre par la même occasion. Peut-on, doit-on classer les fautes, les perversions, les mauvais traitements, et les répartir sur une échelle de valeur ? L’éthique – autant personnelle que sociale ou même religieuse – peut-elle se réduire à un système bonus/malus, chaque type de transgression étant affecté à un coefficient de malignité, et chaque acte brillant ou bienveillant participant à rétablir un « équilibre » ? Après tout, c’est dans l’air du temps, les industries qui salopent le plus notre planète « compensent » en achetant des « crédits CO2 », alors pourquoi ne pas appliquer ce principe à la morale publique ? Les productions artistiques sont-elles à disposer sur la même échelle ? Autrement dit : un « bon » livre ou un « bon » film a-t-il le pouvoir d’absoudre les actes répréhensibles commis ailleurs par leur auteur ? Et alors dans ce cas, allons-y franchement : qu’est-ce qui est « plus mal », violer une gamine ou bien diffuser des textes agressifs ?

 

Le psy répondra qu’il y a du clivage dans l’air. Autrement dit, l’incapacité à – ou le refus de - construire une perception unifiée de la personne et de la situation, l’incapacité à se fabriquer une représentation mentale synthétique et cohérente de « ce qui va » et « ce qui ne va pas ». Exemple – couramment rencontré en pratique médicale - les femmes qui subissent la violence d’un mari cogneur, mais assurent qu’il « est tellement gentil quand il ne frappe pas ». Comme s’il s’agissait de deux personnes différentes. La justice ne s’y trompe pas, elle, et condamnera l’agresseur quelle que soit la douceur de son attitude en dehors des moments de violence ! « Une goutte d’encre dans le lait suffit à le faire changer de couleur »…

 

Autre exemple (qui me vaudra un point Goodwin sans effort), on sait, c’est une certitude historique, qu’Adolf Hitler était un homme charmant avec sa secrétaire, se prêtant à jouer avec les enfants, aimant caresser son chien paisiblement… Mais ce n’est pas ce que nous retenons de lui ! L’énormité de ses crimes nous contraint à le considérer sous cet angle, et personne ne prétendrait que certains traits agréables de son caractère puissent « compenser » sa cruauté manifeste.

 

Alors qu’est-ce qu’on fait ? On efface l’œuvre derrière l’artiste, on brûle et on oublie les créations d’auteurs criminels ? Ou bien l’inverse ? On oublie l’homme, ses contradictions, ses dérapages, pour se prosterner devant son œuvre ? Chacun jugera et gagnera à se positionner, mais quoi qu’il en soit, il faut sans doute une règle, un cadre, une dynamique, ou même : une ligne de conduite, un terme tellement démodé… Encore mieux : des principes ! On peut s’y tenir, rester fidèle, au moins à soi-même ! On crève de manquer de principes. Les religions agonisent, les idéologies sont en cendres, l’éthique minimale est bafouée au quotidien par la plupart des gens disposant de pouvoir (cf. les agences de notation) ou de possibilité de contrôle (cf. la triste affaire de l’Affssaps avec le Médiator…). Le pilotage politique à vue qui s’exerce depuis quelques années dans notre civilisation malade, sondant l’opinion avant chaque décision, emballant chaque loi dans une campagne publicitaire. Au plus haut niveau la conduite de l'Etat ressemble à celle d'un caddie dans le supermarché blafard que devient notre société.


Toute cette déstructuration morale aboutit aujourd’hui à ce navrant paradoxe : un ministre de la Culture qui défend le cinéaste pédophile et escamote l’écrivain antisémite. La même semaine, la ministre de l’Intérieur proposait l’aide de la police française au maintien de la dictature tunisienne… Quand je parlais de principes, je ne parlais pas de choses très compliquées…

 

BG

 

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28 février 2010 7 28 /02 /février /2010 22:07

mesetoilesnoires

Le coup de pied dans le ventre, c’est un footballeur professionnel qui me l’a balancé : j’aurais dû me rappeler du métier de Lilian Thuram avant d’ouvrir son livre. On ne sort pas indemne de la galerie de portraits,  guerriers, politiciens, scientifiques, sportifs, qui n'ont en commun que leur couleur de peau, au firmament de ses « Etoiles Noires » (1). Au fil des pages, on est bercé par des anecdotes qui éveillent notre curiosité, des récits riches, souvent passionnants... et puis on réalise que ces grandes figures sont systématiquement absentes, ignorées de « notre » histoire, de « notre » culture. On est enveloppé d’abord par une surprise plutôt souriante, puis par un certain malaise, et on termine dans une terrible nausée. Quel que soit le recul que l’on prétend avoir sur les travers de notre civilisation, je crois qu'on ne peut pas vraiment imaginer l’étendue vertigineuse de l’ignorance où nous maintient notre européanocentrisme, pire même notre « leucocentrisme » si on me permet cet affreux néologisme. La succession d'histoires qui dessinent l'Histoire en filigranne est édifiante, au sens noble de ce mot. Alors si ce n’était que le constat d'une carence d’instruction ce ne serait pas si grave (encore que l’instruction prépare les actes de demain, et il le prouve amplement). Mais c’est à une immense carence de sens, c’est aux pages secrètement arrachées dans notre livret de famille collectif qu’il nous confronte ainsi. On ne peut plus, après avoir lu ce livre, occulter à nos propres yeux la monstrueuse étendue, la monstrueuse gravité, la terrifiante cruauté des crimes commis par les européens contre le reste du monde, et en particulier contre la population Noire, depuis la fin du Moyen Age jusqu’à nos jours.

Nos jours ? Ouvrons nos yeux de bien-pensants repus, assis sur l'indigestion des trésors volés ! Nos jours, où si l’on a aboli l’esclavage (et même deux fois, c’est pour dire si l’idée était bonne !), si l’on a décolonisé (sans enthousiasme excessif…), le grand avilissement de l’homme Africain par l’homme Occidental continue, entre gouvernants corrompus par nos industriels, dictateurs soutenus par nos dirigeants et nos armées, agricultures perverties par le FMI et les divers chantages de la Banque Mondiale... Un exemple d’actualité, entendu à l’émission (peu suspecte de trop faire dans le social) « Rue des Entrepreneurs » (2) : suite à une entente des principaux industriels concernés, au Congo des hommes grattent le sol pour 4 US$ par jour pour extraire des « terres rares » nécessaires à nos iPhone et autres gadgets que nous ne pourrions nous payer si ces gens étaient rémunérés avec respect. De nos jours encore, Paris n’est-elle pas entourée d’une « ceinture Noire » qui est aussi celle de la pauvreté et de la relégation : on n'habite pas Paris, on quitte ces tristes banlieues tôt le matin  (il n’y a pas beaucoup de Blancs dans les RER) pour des métiers massivement anonymes, silencieux et sous-payés : qu’il soit en costume ou en bombers, on ne dit pas bonjour au vigile, ni à l’employé en vert fluo qui ramasse les déchets par terre après la fête foraine. Des nounous Blanches s'occupant d'enfants Noirs ? On n'en voit pas beaucoup autour des bacs à sable et des toboggans de la capitale... Il n’y a toujours pas beaucoup de Noirs parmi les cadres de La Défense, ni dans la pub, ni à l’Assemblée Nationale… Et pas beaucoup de place dans un ascenseur social qui se replie, sans même y penser, sur sa monochromie.

Pour revenir au livre de Thuram, certes il y a ce coup de pied dans le ventre gras de notre amour-propre de monothéïste autoproclamé civilisateur. Certes il fracasse les idées reçues qui engluent les plus anodines de nos pensées – quelle que soit la couleur de notre peau ! Mais c’est aussi un message d’espoir implicite et très puissant - pour tous, de ne présenter aucune revendication, aucune rancœur, aucune amertume. Sans faire pour autant dans l'angélisme, l’auteur semble penser que l’exemplarité des femmes et des hommes qu’il nous présente, « de Lucy à Barack Obama » en passant par le pharaon Kephren et Rosa Parks, et la calme détermination qui imprègnent sa démarche, suffiront à semer la réflexion, à éveiller le doute salutaire chez le lecteur. Il fait appel à l’intelligence, à l’ouverture, à la recherche de solutions pour aujourd’hui, pour demain. Il a raison.

 

 

Bertrand Gilot

(1) « Mes étoiles noires, de Lucy à Barack Obama », Lilian Thuram, éditions Philippe Rey, 2010

voir aussi le site de sa fondation dédiée à la lutte contre le racisme :  http://www.thuram.org/

(2) France Inter, samedi 20 février 2010, à podcaster le cas échéant


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19 mai 2009 2 19 /05 /mai /2009 22:03
J'ai un peu honte : aujourd'hui je cède à mon tour à cette tentation, et me voilà contraint de taire pour mille ans tout le mal que j'ai pu penser des gens qui blogguent des vidéos, comme de ceux qui vous envoient dix liens Youtube par e-mail, comme s'ils étaient mûs par le vague espoir pervers que la lecture de vos messages saura vous scotcher devant votre PC bien plus de temps qu'i n'en faut pour déclencher un CCAO (conflit de couple assisté par ordinateur) et/ou pour vous faire poster votre 2035 avec deux jours de retard.

Bon c'est mon tour, mais vous verrez ça vaut la peine. La découverte, un peu par hasard, des films d'animation de Michael Dudok de Wit, est une révélation. Il y en a quelques autres en libre accès sur le web. C'est plein de... et de... ah...

Et  puis cette musique de Corelli !

On en recause dans les commentaires, si vous voulez ?



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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 12:05
C'est décidé : j’inaugure cette rubrique « Culture » avec une critique du film Fast and Furious 4.

Dom Torreto (Vin Gasoil) embraye sur sa réinsertion sociale dans un village latino-américain, suite à un braquage foiré. Soucieux de l’évolution du prix du pétrole, en vue d’alimenter des courses clandestines, c’est une banale tentative d’arraisonner un camion citerne d’essence dans une descente à 15% qui a fini par attirer l’attention de la police sur son team de branquignols. Grand seigneur, il s’est rangé des voitures (enfin, il est devenu garagiste, tout de même) pour épargner aux siens une sortie de piste. Quand soudain, il apprend par sa sœur Mia (Jordana Brewster), que son amoureuse Letty (Michelle Rodriguez) a été tuée dans la banlieue de Los Angeles. D’abord impacté par la phase de choc et de déni qui inaugure tout processus de deuil, il déploie l’airbag de sa névrose rustique en réalisant que la position de passivité où le projette le drame lui est inaccessible compte tenu de la structure de sa personnalité. Rapidement convaincu que seule l’action le libérera de ses fantasmes de réparation, déjà furious mais pas encore fast, il se rend à l’enterrement, où l’élite de la police américaine ne remarquera pas sa présence (il était caché derrière un arbre). Envahi par des reconstructions visuelles obsédantes de la mort de son amie, Dom sait qu’il risque un état de stress post-traumatique depuis que les spécialistes reconnaissent l’existence de formes intermédiaires associant les deux phénomènes (« deuil traumatique »). Il a peur de péter une durite, ça se voit à ses sourcils froncés. Alors il cherche à donner du sens à cette expérience, à créer avec des bouts de fil de fer des liens symboliques qui l’aideront à intégrer cette nouvelle situation et à surmonter la perte. Parti sur les chapeaux de roues, il casse la figure à plein de types qui le mettent sur la piste des méchants qui ont tué sa femme. Enfin je dis sa femme, mais d’abord ils étaient pas mariés, ensuite à voir comment elle manie le pistolet à azote liquide pour couper un camion en deux et comment qu’elle fait du drift de la mort en marche arrière dans son pick-up après avoir réglé le jeu aux soupapes du V8 de sa Chrysler, et vu qu’en plus elle dit plein de gros mots, la cohésion de son identité de genre laisse perplexe – ce qui n’est pas sans questionner les choix d’objet de Gasoil, heu Dom, qui passe, lui, beaucoup trop de temps à soulever des poids devant sa glace (ça lui donne une épaisseur certes, mais pas psychologique).
Là débute l’unique portion sinueuse de ce scénario autoroutier, puisque Dom rencontre Bryan (Paul Walker), policier du FBI, un gentil mickey mais – stupeur - également capable de trucs pas nets, comme sortir pendant cinq ans avec Mia, la sœur de Dom, juste pour espionner Dom. Si loin, si proche... Parfaitement crédible, discret et polyvalent, sa passion des belles autos, son petit sourire et sa chemisette bien repassée l’aident à trouver sa place dans un groupe de gangsters suants et tatoués jusqu’aux tempes lors une course violente et brouillonne (où d’ailleurs il triche !). Bryan, il sait qu’il est sur la corde raide, parce que le flic qui joue des deux côtés de la frontière du Bien et du Mal, ça a déjà été fait, mais il assume, c’est cool, et puis son chef, perspicace sous son p’tit air bonnasse, il le lui a bien dit : « la différence entre un flic et un voyou, c’est une question d’interprétation ». Le FBI est ridiculisé comme il est d’usage au cinéma, avec des locaux en open space comme ceux de la BNP, des conflits hiérarchiques à haute voix devant tout le monde comme à l'hôpital, et des gadgets désuets tel que ce tracker GPS qui fait « bip bip » et qui clignote rouge pile au mauvais moment quand Bryan s’infiltre en cachette chez les méchants.
Enfin bref, Bryan et Dom, ils s’aiment pas, mais on va vite découvrir que la psychologie, dans la vie, des fois c’est pas si simple : car si Bryan je crois l’avoir suffisamment démontré est un gentil-méchant déguisé en gentil-gentil, Dom lui ne se découvre que petit à petit et le spectateur abasourdi découvre en fait un gentil-gentil caché sous les traits d’un méchant-méchant. Du coup Bryan et Dom ils deviennent potes, et Bryan il peut à nouveau se taper Mia (qui l’avait planté suite à sa trahison), et cela dans la cuisine, habile citation du « Facteur sonne toujours deux fois ».
Le camp des méchants n’offre pas de si riches nuances, même si Braga, leur chef, un dealer entouré de jolies pépées  à la Chat Noir, Chat Blanc, trouve l’astuce de se faire passer pour le sous-chef, s’exposant pour mieux se dissimuler, et prouvant ainsi définitivement son indécrottable perversion. Ce besoin, chez les pervers, de toujours en faire trop, et qui finit par les perdre... Son alter ego à lui, le crétin Fenix, est méchant aussi et prêt à mourir pour lui (secrètement amoureux de lui, on sait pas trop ?). Leur copine l’entreprenante Gisele (Gal Gadot), à peu près aussi phallique que Letty, quoique nulle en mécanique automobile, laisse planer une menace sur Dom qui a refusé ses avances pourtant thermonucléaires de bimbo en surrégime, la confrontant à une castration que l’éducation trop libérale de ses parents ne lui avait pas permis d’élaborer jusque là. Elle garde donc tout au long du film une dent contre lui (et une douille dans le canon, les figures féminines de cette histoire ont décidément un truc qui ne colle pas…). Dom de son côté, témoigne d’une grande constance dans son engagement passionnel avec la défunte (ou d’un retard à l’allumage ?) en refusant de laisser redémarrer le moteur de ses pulsions meurtries tant que son espace affectif est encore habité des sentiments du passé. En gros, on aurait attendu de ce psychopathe mal dégrossi qu’il démarre en trombe au premier appel de phare mais non, sa dulcinée est morte depuis trois jours et il ne fera rien le premier soir. Enfin bon… on sent bien que si on lui laissait le temps, ça serait plus compliqué, mais vu que l’action du film s’étale sur trois jours, il tient à rester digne jusqu’au parking final.
La conclusion c’est que les gentils gagnent (si !), le chef des méchants (basané et intelligent) finit en fourrière, pardon en prison, le sous-chef des méchants (noir et idiot) meurt, grâce à Gasoil, ça tombe bien : c’était lui qui avait tué Letty, le tour de circuit est bouclé en 1’40’’897. Le jeu des acteurs est très fin, notamment celui de la Nissan Skyline, dont le registre expressif est bien plus subtil que celui de la Chevrolet Camaro SS. On regrette cependant que la Subaru éclipse par sa modulation émotionnelle l’interprétation nuancée (on/off) d’un Vin Gasoil au registre presque infini : sourcil froncé un peu, sourcil froncé beaucoup, fossette mentonnière en avant (je boude), ou en arrière (pouvez répéter ?), regard vide / regard très vide, dont les combinaisons s’enrichissent au fil du scénario (en colère / triste / triste et en colère / à fond dans la course + triste + en colère…), il a toujours la tête contrite d’un petit garçon que sa mère vient d’obliger à porter un tee-shirt rose (c’était donc ça !), et il conduit toujours avec une main en haut du volant (même en dérapage), contrairement à ce qu'apprennent les moniteurs d’auto-école : ça, c’est mal, c’est le côté sombre de Gasoil.
Les moments d’action sont décevants mais finissent quand même par se faire attendre, car entrecoupés de trop longues lignes droites. Le scénariste a-t-il eu peur de se faire flasher ? Les poursuites en bagnole sont parasitées à la fois par un montage stroboscopique et par une mise en scène confuse qui ne nous laissent que du chaos et du verre pilé. Nulle griserie, nul rendu de vitesse, nul suspense ni implication du spectateur dans le pilotage des bolides, d’ailleurs irréaliste jusqu’au ridicule (le démarrage en wheeling de Gasoil dans sa Chevy révèle-t-il un motard refoulé ?). Le film tourne définitivement sur trois cylindres (ou plutôt sept, on est aux USA), mais prudence quand même pour les épileptiques ! Des surimpressions infographiques dignes des seventies finissent de noyer la soupe : il faut bien préparer le marché des produits dérivés. Pour ce qui est des décors, la seule trouvaille est une poursuite dans un tunnel sous la frontière mexicaine, très long moment d’invraisemblance (bon, ça, encore…) et de perplexité, qui est resservi deux fois, hélas. Les voitures auraient pu être rigolotes, si le choix n’avait pas été porté sur ce que le tuning US fait de pire au mépris d’ailleurs des contingences du scénario (l’idéal pour passer une frontière clandestinement est-il vraiment une voiture jaune pailleté avec un aileron d’un mètre et une prise d’air chromée qui sort du capot ?). Les rebonds sont tellement téléphonés que ça fait sourire même les plus jeunes spectateurs, sans qu’on puisse jurer que c’est du deuxième degré voulu. Que de CO2 émis pour tout ça… Bon alors et Gasoil, a-t-il finalement coulé une bielle ? Ben non, à la fin il accède enfin et simultanément à la rédemption surmoïque en collaborant officiellement avec les gentils, et à une meilleure acceptation de la réalité qui augure, à terme, d’une réorganisation constructive de ses défenses psychiques. M’enfin côté psychothérapie, faudrait faire un devis, j’vous cache pas qu’y va y en avoir pour cher. mon pov' monsieur... Surtout quand on apprend que Diesel c’est pas son vrai nom, il aurait pu choisir autre chose, le diesel ça pollue et ça fait un bruit de camion. Au fond, en surmontant l’inhibition de l’action et en allant massivement au devant de ses difficultés, ne cache-t-il pas, sous ses airs de grosse brute, une grosse brute ?

Un mauvais film d'action donc, à réserver à ceux qui n'aiment ni le cinéma, ni les voitures, mais qui parviendra tout de même à mettre sur pause, très brièvement, les fonctions cognitives du cerveau...




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Published by Bertrand Gilot - dans Culturel
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