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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 18:11
je voulais juste faire connaître - en particulier au corps médical - cette nouvelle maladie méconnue : le TDLM
c'est excellent ! tout y est, on s'y croirait, grand coup de chapeau à l'auteur de cette étude fouillée le Dr JP Richier.

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 18:08
Dans la série « «la France a peur » : et si c’était votre fils… qui devenait malade mental ?


Depuis quelques années maintenant la communication politique puis médiatique s’est emparée du thème de la « sécurité », qui était autrefois chasse (et pêche) gardée de mouvements extrémistes. L’idée force, pour ne pas dire l’idéologie, qui sous-tend cette thématique est que l’on ne peut garantir la sécurité des biens et des personnes qu’en imposant un contrôle rigide à tout ou partie de la population. Présentée comme une évidence incontestable, cette idée martelée par divers médias est reprise à qui mieux mieux dans les conversations « de bistrot » aussi bien que dans les déjeuners en famille. La Liberté dans toutes ses dimensions serait l’ennemie numéro un de la Sécurité, érigée elle en priorité absolue qui justifie que tout le reste lui soit sacrifié.
Alors oui, c’est vrai, personne n’a envie de subir une agression physique ni de voir ses biens volés ou dégradés, ni ne le souhaite à ses proches. C’est une évidence et c’est la même la seule dans ce débat, c’est ce qui fait que nous nous sentons tous concernés, au plus profond de nous mêmes, c’est donc aussi ce qui nous rend accessible, j’allais dire vulnérable, à n’importe quel discours axé sur ce thème.
Dans ce cadre, l’attaque préférée des « pro-sécuritaires » vise à convaincre l’honnête citoyen d’une agressive question : « et si c’était votre fille… ? ». Et si c’était votre fille qui subissait une agression monstrueuse, hein, nous prétendons savoir que là, vos convictions humanistes s’envoleraient dans l’instant, et que vous rejoindriez le camp autoproclamé de la raison raisonnable, celui qui prône la répression, la vengeance, la haine et l’exclusion de l’autre. L’autre, le méchant, celui qu’il faut – qu’il suffit de – détruire pour connaître enfin la paix et l'harmonie. La tendance de l’esprit humain à rechercher un bouc émissaire à ses malheurs est hélas suffisamment universelle pour qu’il n’y ait pas besoin d’en rappeler le principe. La nouveauté c’est que derrière le « et si c’était votre fille » on présente désormais, après la figure du loulou de banlieue et son club de tournantes (*), après le pédophile recrutant ses proies sur Internet, longtemps après le toxico en manque des années 80 lui-même héritier du blouson noir avec sa chaîne de vélo, le Méchant Nouveau est arrivé porté par son nuage de faits divers sanguinolents : le fou dangereux. « Et si c’était votre fille qui… » était la victime de ce supposé monstre inhumain (forcément inhumain, forcément… l’être humain est tellement sympa, d’habitude…), hein, est-ce que vous continueriez à prétendre comme Pinel le fit en 1802, qu’il ne faut plus enfermer les fous avec les bandits, les prostituées et les vagabonds, mais les considérer comme malades et donc irresponsables de leurs actes et donc nécessitant des soins, de l'aide, et pas de la répression  ?

Vous ne savez pas trop ? Alors je vais vous raconter une autre histoire, fictive mais inventée à partir de morceaux de vraies histoires qui arrivent à des vrais gens, là, maintenant, en ce moment même. L’histoire du « et si c’était votre fils » qui devenait malade mental.

Adolescent, votre fils Julien était un peu « bizarre », selon l’avis d’une voisine. Ses goûts vestimentaires un peu hors norme étaient mis sur le compte de l’adolescence, sans plus. Pas trop sociable, un peu solitaire, mais avec quelques copains quand même (on ne lui a jamais connu d’amoureuse), et surtout, des résultats scolaires brillants, bref tout allait bien. Un jour il vous a bien étonné avec une théorie étrange sur les influences qui s’exercent sur sa prof de math, laquelle lui donne parfois des mauvaises notes « mais ce n’est pas de sa faute, la pauvre, avec ce qu’elle subit… » sans pouvoir en dire plus. Et puis ce walkman toujours vissé sur les oreilles… mais rien de grave, hein, c’est l’époque qui veut ça. Jusqu’à cette nuit de Novembre où le ciel s’est effondré sur votre tête, quand la gendarmerie a téléphoné pour vous dire que votre fils alors en deuxième année de BTS avait été retrouvé nu dans la fontaine d’un village à 50 km d’ici, proférant des incantations énigmatiques. Il avait fallu partir aux Urgences où un jeune psychiatre aux yeux cernés vous avait fait signer des papiers permettant de l’hospitaliser contre son gré « mais pour son bien ». Il était resté deux mois dans cet hôpital psychiatrique délabré, sans que ne puissiez le voir ni lui parler au téléphone les premiers temps « à cause du traitement » vous avait-on dit. Au cours d’un bref entretien, le médecin vous avait parlé de « psychose », de « pronostic aléatoire », et de la nécessité d’un traitement de longue durée pour Julien. L’infirmier qui assistait à l’entretien avait l’air de s’ennuyer, il regardait par la fenêtre grillagée. A sa sortie du service, Julien était calme et à peu près cohérent, mais paraissait si fragile, si vulnérable, et surtout, un peu éteint, comme un vieux, son regard paraissait à la fois si lointain et si profond... Il prenait un traitement médicamenteux quotidien et consultait au Centre Médico-Psychologique chaque mois. Après deux redoublements, faute à une concentration difficile, il avait fini par obtenir son diplôme et après une recherche d’emploi plus que laborieuse, par partir à l’autre bout de la France pour un CDD dans lequel il trouvait un certain équilibre. Mais il restait très seul, les copains avaient déserté depuis longtemps son monde terne, il ne parlait qu’à un voisin un peu louche et à son nouveau psychiatre, un type en fin de carrière qui ne pouvait le recevoir au CMP que tous les deux mois, faute d’effectifs médicaux, et qui refusait de vous prendre au téléphone, au nom d’une ancienne théorie qui accusait les parents de provoquer la folie de leurs enfants. 
Un jour, lui qui ne fumait pas a été pris par la police en train d’essayer de vendre du cannabis à l’entrée d’un centre commercial, à quelques mètres du poste de sécurité. La juge, qui avait deux ans de plus que Julien, n’a pas cherché à comprendre le « charabia psychomachin » - ce sont ses mots - de l’avocat trouvé en urgence dans cette ville inconnue, et il avait pris un an de prison ferme. Là, l’information concernant son traitement a été vite égarée, et à vrai dire il en était plutôt content, ça le barbait de prendre ces cachets qui lui rappelaient son statut de malade. 
Surpris de ne pas avoir de ses nouvelles après la date prévue pour sa sortie de prison, vous aviez fait lancer – à grand peine, s’agissant d’un jeune majeur – un avis de recherche, et ce n’est qu’au bout de trois mois que votre fils avait été retrouvé dans une station balnéaire du Midi, dans la rue, hirsute, puant, marmonnant des propos décousus sur les dieux de la Perse antique et les pistes d’atterrissage de l’Ile de Pâques. Après un parcours administratif compliqué – il n’avait plus de sécurité sociale ni de domiciliation – vous aviez obtenu qu’il soit transféré dans l'hôpital qui l’avait soigné la première fois. Mais il ne fut pas possible d'aller dans le même service, car la réorganisation en « pôles » de l'établissement imposait qu’il aille dans un pavillon d’  « entrants » qui n’était pas géré par la même équipe médicale. On lui a prescrit un traitement différent du premier, cela n’a pas eu d’effet, et après trois essais on est revenu au premier médicament. On a perdu quatre mois. Peu après sa sortie, il a de nouveau rechuté, on saura plus tard qu'il avait arrêté de lui-même son traitement, car il se sentait mieux, tout en ayant pourtant assez bien pris conscience de sa maladie, il pensait ne plus en avoir besoin. A nouveau perturbé par des idées délirantes et des voix qui lui intimaient des ordres contradictoires ou énigmatiques, il était tendu en permanence, susceptible, claquait les portes, traversait des silences incompréhensibles. Il fut nécessaire d’appeler les pompiers pour le conduire à l’hôpital de nouveau, car il refusait d’aller voir son psychiatre, un nouveau, dévoué et compétent mais dont le fort accent Chinois gênait la compréhension (il était arrivé en France depuis un an). Aux Urgences, Julien bouscula un pompier à moitié ivre qui l’avait copieusement insulté lorsqu’il était attaché sur un brancard. Le pompier tomba lourdement et sa tête heurta un coin de mur, il passa dix jours dans le coma. L’équipe de vigiles de l’hôpital fut appelée en renfort, votre fils reçu une injection de sédatifs et quelques beignes après s’être débattu en hurlant. On ne vous appela pas pour signer des papiers, cette fois-ci, mais on transmis au Préfet l’information qu’il existait une « menace pour l’ordre public » et votre fils fut cette fois admis en Hospitalisation d’Office.

C’était il y a cinq ans. A trente quatre ans, votre fils a connu de nombreuses « sorties d’essai » qui se sont toujours bien passées, parfois deux heures pour aller acheter un pantalon neuf en ville ou pour renouveler des formalités d'allocation adulte handicapé avec son tuteur, parfois huit jours, l’été, ou plus souvent, un week-end. Il n’a plus jamais été violent avec qui que ce soit. L’équipe d’infirmières de son « secteur » psychiatrique le connaît bien maintenant, il leur tient de longues conversations sur les rares sujets qui le passionnent encore, la peinture Espagnole et la forêt amazonienne. Néanmoins il reste bien malade, il en plaisante même quelquefois. Il a fait le deuil depuis longtemps de l’idée qu’il pourrait retravailler, il lui arrive de dire qu’il aurait aimé avoir des enfants, et puis il détourne les yeux, il évoque parfois Valérie, la seule petite amie qu'on lui a connue, schizophrène elle aussi, rencontrée lors d'un séjour hospitalier, elle avait dû interrompre ses études de pharmacie, elle s'est suicidée il y a deux ans. Etrangement, il a demandé lui-même le maintient de la mesure d’hospitalisation sous contrainte, il dit que ça « lui évite de faire des conneries », sans que l’on n’ai jamais su à quoi il faisait allusion. Le patient, la famille et l’équipe soignante ont fini par s'habituer à ce statu-quo vaguement rassurant, la mesure de contrainte étant appliquée, dans les faits, avec souplesse et réalisme par ses soignants, le malade est pris en charge, il va plutôt bien. La famille avance tant bien que mal, malgré tout. Dans un mois, la sœur de Julien se marie, une fête à laquelle tout le monde tient beaucoup, un peu de bonheur dans ce petit monde durement éprouvé.

Mais Julien ne pourra pas assister à son mariage. Il y a deux mois, un homme souffrant de la même maladie que lui a tué un passant, un crime affreux. Rarissime, mais affreux. Un crime de fou, sur les mille crimes commis chaque année par des gens en pleine santé mentale. Le Préfet de son département a été limogé par le Président de la République. Le Préfet est l’homme qui signe les sorties d’essai des malades hospitalisés sous contrainte, sur proposition des médecins qui les soignent. Enfin, qui signait les sorties d’essai, on peut en parler au passé car désormais toute personne qui aura reçu l’étiquette « malade dangereux » dans un contexte ou dans un autre, aura bien du mal à revoir l’air libre, à moins que l’on n'inculque à tous les Préfets toute la formation - et l'expérience - reçue par les soignants en psychiatrie, médecins et infirmières. Ou bien, autre option, que l'on parvienne à les convaincre de risquer leur carrière sur une signature... pour le mariage de la soeur d'un fou, faut pas déconner, non plus ! Sûr que ça va inciter les patients en début de maladie à se soigner. Sûr que ça va améliorer les problèmes de sécurité.

Il y a cinq à six cent mille personnes qui souffrent de la même maladie que Julien dans notre pays. Cinq cent mile familles touchées, donc.
Et si c’était votre fils ?


(*) mythe fabriqué de toutes pièces : il n’y a pas plus de « tournantes » aujourd’hui qu’hier, et pas plus dans les banlieues défavorisées que dans les écoles professionnelles, casernes, etc. et les victimes sont dans 100 % des cas des proches des agresseurs.

 
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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 16:06

Une patiente d’une petite quarantaine d’années est venue me voir un jour pour un suivi spécialisé, adressée par son nouveau médecin généraliste. Elle prenait un antidépresseur, inhibiteur de recapture de la sérotonine (ISRS), depuis sept ans, sans discontinuer, et son nouveau médecin voulait l’avis d’un psychiatre. A la suite d’un deuil elle avait traversé une période difficile : elle avait été triste, avec même des crises de larmes. Et puis, elle était un peu timide, pas trop sûre d’elle, parfois un peu « nerveuse ». A preuve de la gravité de sa maladie mentale, elle était mariée, avec deux enfants, et un parcours professionnel évolutif et jugé plutôt satisfaisant, malgré quelques crispations avec une collègue de bureau. Plus inquiétant, il lui arrivait quelquefois d’être en conflit avec ses parents.

Son précédent médecin lui avait prescrit et renouvelé l’antidépresseur au fil des années, parce que elle « manquait de sérotonine dans le cerveau », ce qui expliquait son malaise initial. Fort logiquement, le médicament lui faisait fabriquer la sérotonine qui manquait, et puis voilà, elle était guérie à la fois de sa dépression, de son anxiété généralisée et de sa phobie sociale. En même temps, ça la protégeait du risque de faire des attaques de panique. Du coup, alors que tout allait bien dans sa vie depuis plusieurs années, elle était plutôt réticente devant ma proposition d’arrêter ce traitement. C'était quand même un médecin qui lui avait dit tout ça. Qu’allait devenir son cerveau sans sérotonine ?

Après de longues discussions, elle a consenti à faire un essai de sevrage, lentement et prudemment, dans le cadre d’un suivi régulier, avec ma promesse de le lui represcrire si besoin. Elle s’est trouvée confrontée à des émotions un peu plus intenses, parfois un peu « aiguës », ce qui a motivé un engagement un peu plus dynamique dans nos entretiens, un intérêt pour la compréhension de ses propres moyens de réaction, et la prise de conscience de la nécessité de les développer. Le matelas de protection fourni par les ISRS lui a sans doute permis, durant un temps, de faire l’expérience d’une vie un peu plus abritée des émotions pénibles. Mais de là à justifier sept ans de traitement…

Après le sevrage qui n’a pas posé de problème particulier, nous nous sommes revus de loin en loin pour s’assurer que tout allait bien. Quelques mois après avoir interrompu le suivi, elle a su revenir avec une demande d’aide ponctuelle face à un souci personnel, sans que rien ne rende utile une éventuelle reprise de traitement médicamenteux.

Ah j’ai oublié de vous parler de son ancien médecin : elle avait dû en changer parce qu'il était mort.
Il s’était suicidé.
Le marketing médico-scientifique ne protège décidément pas de tout…

 

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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12 février 2009 4 12 /02 /février /2009 11:54
Article intéressant sur la crise actuelle de la spécialité et sur l'avenir qu'on nous annonce...

La profession se mobilise, ce n'est pas si fréquent et cela reste assez rassurant, mais avec quelle audience, quand la population nous perçoit encore souvent de manière caricaturale, soit comme d'affreux geôliers qui ne pensent qu'à "abrutir les malades avec des médicaments", soit à l'inverse comme de doux poètes qui s'endorment pendant que leur patient raconte sa vie sexuelle sur un divan ?

C'est par là : "Les psychiatres sont en colère, allant jusqu'à dénoncer le saccage de leur discipline et à envisager la désobéissance civile. Philippe Petit revient sur le mouvement pour Marianne2.fr."
LIEN VERS CET ARTICLE



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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 16:27


La consigne était pourtant claire ! Je vous ai demandé en titre de cet article, de NE PAS former dans votre esprit une représentation d’éléphant jaune ! Vous êtes tombé dans le panneau… Mais ne regrettez pas votre manque de contrôle : tout le monde est accessible à la suggestion, dans certaines conditions. Les gens qui s’occupent de marketing le savent très bien, les gourous de secte et certains hommes politiques aussi. Les médecins et les pharmaciens le savaient également, mais ils l’ont oublié en perdant l’ancien équilibre entre humanité et technologie. Et lorsqu’on cite la méthode Coué, c’est pour s’en moquer, ignorant tout de ce pharmacien qui le premier a remarqué, il y a cent cinquante ans, que l’efficacité des médicaments dépend largement de la manière dont on les présente au malade. Il avait bien compris que l’on n’obtient rien d’autre qu’une farouche résistance dès que l’on s’aventure dans un rapport de force entre deux volontés, ou si l’on tente de se persuader soi-même de manière directe et volontaire. Il avait bien noté que notre volonté, elle qui se sent si puissante, est facilement contournée en utilisant la suggestion. La suggestion est une sorte de passe-partout qui ouvre les esprits, qu’elle soit volontaire ou non de la part de l’orateur, et consentie ou non par l’auditeur (à moins qu’il ne s’en protège délibérément). Cela vaut d’ailleurs aussi bien face à autrui que face à soi-même, et c'est aussi efficace en négatif qu'en positif. Que sont devenus les enfants à qui l'on a martelé qu'ils n'arriveraient jamais à rien ? L’auto-suggestion, la fameuse technique développée par  Emile Coué consiste à s’auto-adresser des messages contenant exclusivement des évocations positives (« je suis en bonne santé » plutôt que « je ne suis pas malade ») en les décrochant de toute intentionnalité. Il s’agit de se laisser imbiber  par un message, surtout pas de faire un effort volontaire pour l’intégrer… subtile nuance. Les mécanismes sont les mêmes lorsqu’il s’agit d’hypnose, l’induction préalable d’un état de relaxation permettant d’accéder à une suggestion plus efficace qu’à l’état de veille, mais dans ce cas c'est avec le plein accord du sujet.

La suggestion, c’est donc l’empreinte que laisse un message non pas dans la conscience de l’interlocuteur, mais, si l’on ose dire, juste derrière sa conscience, à l’orée de ce que S. Freud a nommé « l’inconscient ». Tout se passe comme si l’inconscient percevait le sens des mots pour eux-mêmes (le signifiant), isolément de leur contexte : chaque mot perçu (lu, entendu…) appelle une représentation mentale de manière involontaire chez le receveur, involontaire et presque inconsciente. Ces représentations sont différentes pour chacun de nous. Le mot « confiture » pourtant assez peu chargé en émotions, activera chez nombre d’entre vous le visage d’une grand-mère, le soleil d’un dimanche à la campagne passé à ramasser des abricots, chez d’autres des souvenirs doux de petits-déjeuners en famille, et chez d’autres encore la frustration d’un luxe inabordable. Certains thèmes sont bien entendu universels, touchant à la mort, la souffrance, la sexualité, les peurs et les besoins fondamentaux de l’être humain. Evoquer guerre, cimetière, sang, viol ou famine ne déclenchera pas les mêmes réactions souterraines chez l’auditeur, que si l’on parle de cocotiers, de pop-corn, ou de nuit de noce. Fait important, un message incohérent, ou incongru, s’imprimera plus facilement qu’un message fade ou qu’un message répondant à une attente implicite. Si en réponse à votre salut matinal, votre voisin répond à la place des considérations météorologiques d’usage « il fait froid, c’est à cause des Russes», votre mémoire conservera longuement ce message imprévisible et dont le sens n’apparaît pas clairement, alors qu’habituellement vous oubliez avoir salué votre voisin dans les minutes qui suivent. Qui plus est, ce type de message étrange ou inattendu tend à paralyser la réflexion. Et l’esprit critique avec. Ceux que leur profession ou leur place familiale amènent à communiquer régulièrement avec des personnes souffrant de schizophrénie le savent bien… les psychiatres par exemple, qui vous diront toute l’énergie qu’il faut dépenser pour rester concentré face au discours fou et déstructuré d’un malade, pour ne pas se laisser, justement, déstructurer soi-même durant le temps de l’entretien.

Revenons à la suggestion. Vous lisez dans le journal le titre : « l’alimentation des éléphants est constituée de feuilles d’arbres». Votre inconscient va appeler les représentations « alimentation », « éléphants » et « feuilles d’arbres », éventuellement connectées à des images visuelles, des souvenirs, des émotions. Cependant si vous n’êtes ni gardien de zoo ni botaniste, et si vous n’avez pas grandi dans un pays où des éléphants se promènent dans la rue, cela restera une évocation neutre – et cohérente - que vous aurez tôt fait d’oublier : elle ne laissera pas de trace. Si au contraire vous lisez : « la fragmentation des éléphants s’accompagne de paquebots volants », l’incongruité de la phrase va instantanément déclencher une recherche effrénée de sens qui va déstabiliser votre vigilance. Car notre cerveau humain est une machine à trouver du sens, c’est un besoin impératif, un fonctionnement qui ne s’arrête jamais – comme un fox-terrier il ne lâche jamais sa proie. Cette quête de sens avide et permanente nous fait honneur et explique une bonne part du succès de l’homme sur cette planète, mais elle nous fragilise aussi : un peu comme une fausse alerte ralentira le travail des pompiers, face à l’incohérence nous sommes exposés au déclenchement d’un état d’hypervigilance ciblée (et vaine), et nous perdons notre sens critique dans la tentative (vaine également) de construction de représentations mentales cohérentes... Inconsciemment, si l’on n’est pas averti de ce mécanisme, notre attention se focalise à l’excès sur l’incongruité, laissant la porte ouverte, nous y venons, à toutes les suggestions. Il y a de fortes chances que vous vous souveniez toute la journée de cette phrase sur les paquebots volants, et peut-être même demain, alors que vous avez déjà oublié de quoi parlait mon exemple précédent. Mais si, celui sur les feuilles d’arbre !

Une fois cela acquis, imaginons que vous soyez président d’un supermarché, directeur d’une secte ou gourou d’une république. Vous décidez de faire accepter à vos auditeurs un message inacceptable, autrement dit, de les manipuler : acheter un produit qui ne sert à rien, donner tous leurs biens à une cause mystique bizarre, ou accepter sans broncher des lois totalement injustes, comment vous y prendrez-vous ? Si vous avez suivi mon bref résumé sur la suggestion cela ne sera pas très compliqué… à moins que votre public n’ait lu cet article ! Prenez comme ingrédients des stimulants émotionnels forts, piochés dans les inépuisables réserves que sont la peur (de l’étranger, de manquer, de mourir…), le besoin (de confort, de sexe, de biens matériels, d’amour…), l’envie de s’améliorer (en performance, en profondeur d’âme, en valeur morale…). Ajoutez une pincée, à peine, d’incohérence et d’incongruité, dans la formulation d’un slogan, dans le rythme des phrases et dans l’enchaînement des idées, n’hésitez pas à saupoudrer de petites discordances entre les mots et l’attitude physique (gestuelle, mimique : tenir un discours ferme avec un sourire câlin, ou l’inverse…), secouez bien et servez à grandes louches répétées, puis passez vite à un autre sujet. C’est prêt, votre produit sera vendu le prix que vous voulez, et cela vous laisse un peu de temps pour aller dans l’arrière-boutique trafiquer la comptabilité.

Allez, je vous laisse, je dois amener mon éléphant jaune chez le vétérinaire. Une dernière chose : mon propos n’est pas de dire que la vie, la vraie, c’est de positiver le pouvoir d’achat, parce que si l’on fiche votre ADN pour vous surveiller c’est justement parce que la France est le pays des droits de l’homme. Et surtout, n’allez pas lire le verbatim des discours des hommes politiques pour si peu…


 
(image reproduite avec la courtoisie de JPViallard site jpvkinder )



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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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9 février 2009 1 09 /02 /février /2009 21:51

A la suite d’événements dramatiques impliquant des malades mentaux, un certain nombre d’âneries sur la question ont été largement diffusées dans une opinion déjà surchauffée sur le thème « la France a peur ». Il est donc important et urgent de resituer les choses telles qu’elles se passent réellement, dans la vraie vie : cette réalité de la folie, médicale et pragmatique, paraîtra sans doute un peu terne, bien loin de celle spectaculaire et menaçante qui est mise en scène actuellement.

 

La schizophrénie, psychose chronique qui débute chez l’adolescent ou le jeune adulte, touche 1% de la population, soit près de 600 000 personnes en France. Ses causes demeurent pour l’essentiel inconnues. La déstructuration (et non le dédoublement) du psychisme perturbe progressivement les associations entre les pensées, et entre les émotions et les idées. Déroutantes pour l’entourage, des hallucinations notamment auditives (les « voix »), et des idées délirantes peuvent induire des comportements inappropriés, inquiétants par leur bizarrerie mais en réalité, très rarement violents. La dégradation progressive des aptitudes intellectuelles et affectives est plus discrète, mais très handicapante. La personne schizophrène habite un monde complexe, qu’elle ne comprend plus et qui lui apparaît volontiers menaçant, ce qui entraîne méfiance, isolement, et parfois clochardisation. La prise de conscience des troubles, plus fréquente qu’on ne l’a dit, provoque une immense angoisse, à l’origine de nombreux suicides.

Les soins psychiatriques proposés (parfois imposés, en situation de crise), visent à instaurer des liens de confiance durables avec les soignants, pour traiter les symptômes mais aussi préserver l’insertion sociale et familiale, les acquis, l’autonomie et au fond, surtout, la dignité du patient. Ce lien subtil permet la prévention, ou le repérage précoce, des crises délirantes, ce qui diminue le retentissement de la maladie pour l’individu - et donc son coût pour la collectivité. Les principaux moyens sont les médicaments (neuroleptiques, dont on a dit tant de mal…), les hospitalisations, y compris de courte durée ou à temps partiel (on parle d’un rôle thérapeutique propre de l’institution), la psychothérapie lorsqu’elle est possible, et un accompagnement social (reconnaissance du handicap, protection des biens…). Un certain nombre de malades schizophrènes atteignent une insertion professionnelle et conjugale heureuse, mais beaucoup mènent une existence difficile, vulnérable et appauvrie.

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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8 février 2009 7 08 /02 /février /2009 22:40
Il paraît qu'un petit dessin vaut mieux qu'on long discours... même pour inaugurer un blog ? je vous laisse juger... en attendant, désolé pour le chantier, pour les liens mal fichus et la présentation graphique encore assez... hum, inégale, de ce blog...


 
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