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17 décembre 2009 4 17 /12 /décembre /2009 23:02
 

Paris, 1er mai 2002


Le visage blafard, blanchis même, les cheveux sales, les vêtements trop vieux, ils avançaient serrant dans leurs bras une pauvre vieille valise élimée - tout ce qu’ils avaient pu sauver, sans doute. Sept, huit ils devaient être. Un peu hagards, inquiets, leurs yeux cherchaient devant, derrière eux, partout la menace tapie dans la foule, qui les guettait qui sait à travers les volets clos et les rideaux aux fenêtres du boulevard. Tous ils marchaient plus vite que nous, traversaient la masse. Tous nous dépassaient de haut, adroits malgré la longue errance affichée, volant plus hauts d’un homme flottants sur leurs échasses. Elle en tête, elle nous survolait aussi, et plus encore. Agitant magistralement de ses bras maigres le sinistre signe, le présage horrible, elle nous a glacé le sang et les os. Ondulant lentement devant elle, le drapeau, le très immense drapeau planait de gris, de blanc, de noir au dessus de nos têtes. Version décolorisée de notre emblème, inédite et subtilement monstrueuse évoquant pire encore, pire qu’un discours, pire qu’un documentaire du siècle dernier, pire qu’un train de marchandises, pire qu’un ancien préfet de police, pire qu’un Reichstag en feu. Pire qu’inoubliable parce que toujours possible, toujours et partout.


Les comédiens anonymes à échasses nous ont dépassé dans le cortège des manifestants, laissant comme un sillage de frisson derrière eux, j’y pense encore.


J’avais failli ne pas aller manifester, confiant dans les choses et pensant aussi qu’on ne doit pas protester contre un résultat d’élection. Ce drapeau malade flottant sur une foule qui avait, elle, conservé ses couleurs, son mélange lui aussi toujours possible, et même sa voix et son sourire, m’a fait l’effet d’un souffle. Un souffle qui fait osciller doucement chaque plateau de la balance.


Votez le 5 mai. Un souffle, rien qu’un souffle…


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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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