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8 janvier 2015 4 08 /01 /janvier /2015 11:02

Nietzche l'affirmait « la violence est le dernier refuge de l'incompétence ».

 

L'attentat lamentable qui endeuille notre pays est consternant, bien sûr par la douleur qu'il provoque, par la perte de personnalités talentueuses et engagées, bien sûr par l'ombre portée sur nos valeurs, mais aussi, surtout peut-être, par le degré de misère qu'il révèle.

 

De tous temps, des hommes ont ressenti des désaccords, tenté d'imposer leurs points de vue, leur domination ou leur idéologie à d'autres. La force a souvent été employée, le sang a souvent coulé.

 

Mais le mouvement civilisateur n'a jamais cessé d'avancer, et depuis la violence animale de nos ancêtres, la pensée, le langage, bref la culture, ont inexorablement réduit la brutalité intrinsèque de l'Homme.

 

Les crétins assassins ont grandi dans ce pays. Il y ont appris les mots, les textes, la culture. Mais cela ne suffit pas, nous le savons tous, il a fallu Verdun pour réaliser que l'instruction en masse, seule, ne nous protège pas de la barbarie.

 

Ils n'ont pas appris l'esprit. Ils n'ont pas appris la loi. L'explication est sans doute plus du côté de la psychologie, individuelle, familiale, et de la sociologie, économique, politique, que du côté de la religion (quel croyant ose savoir ce que dit son dieu !?), et moins encore du côté des racines culturelles désormais bien lointaines pour des personnes dont les grands-parents vivaient déjà ici.

 

Individuellement, l'incapacité à aborder le désaccord autrement que par la violence physique, l'incapacité à supporter la moquerie, l'humour, le deuxième degré, montrent une infinie pauvreté de la structure psychique. Rire, et accepter que l'autre puisse rire de soi, c'est témoigner d'un recul, d'une pensée, d'une abstraction, mais aussi d'une stabilité de la construction intérieure. Ici il n'y a pas de perspective, tout est au premier plan, comme sur ces dessins du Moyen-Age, qui nous apparaissent indéchiffrables aujourd'hui. Supporter le conflit non destructeur, c'est accepter l'autre, en tant qu'autre. La négation de l'altérité, en psychologie, on appelle cela de la perversion. Et la perversion, c'est la non-intégration de la loi, l'absence d'intériorisation des interdits.

 

Bien sûr on devra alors évoquer des familles disloquées, naufragées, dans lesquelles la construction d'une pensée symbolique n'a pu se mettre en place, mélange de déracinement, de problèmes matériels insolubles, d'incompréhension d'un monde en mouvement.

 

Mais sociologiquement, la France ne pourra pas faire l'économie d'une profonde remise en question. Oui il existe des différences culturelles entre migrants et populations plus anciennement présentes. Oui il existe des rancoeurs non dites entre les descendants des anciens colonisés et des anciens colonisateurs.

 

Mais il existe surtout une cocotte-minute sur laquelle on n'a jamais cru bon de mettre une soupape : la France, depuis des décennies, refuse un avenir, refuse des perspectives, refuse des possibilités de projection dans des situations gratifiantes, refuse en un mot une sincère reconnaissance aux jeunes « issus de l'immigration ».

 

L'ancien secrétaire d'Etat Azouz Begag le disait : dans la cité où il a grandi, il y avait alignées – suivant les modes urbanistiques de l'époque – la crèche, la maternelle, l'école, le collège et... le lycée professionnel. L'Etat a gravement failli en confinant l'Arabe au rôle de pilote de marteau-piqueur. Puis au rôle de rien du tout quand les marteaux-piqueurs ont été remplacés par des machines automatisées.

 

Les politiques ont failli – Rachid, je pense à toi – en excluant presque systématiquement des responsabilités les militants un peu trop bronzés ou un peu trop musulmans, y compris au niveau micro-local. Les politiques ont failli en humiliant sottement des familles profondément républicaines pour des prétextes sécuritaires dont l'inefficacité nous égorge aujourd'hui – Tarik, je pense à ta mère. Les politiques ont failli en baissant les bras, et les convictions, devant des exigences déviantes d'une poignée d'intégristes au sujet des piscines, des sorties scolaires, etc. - Amine, je pense à ta fille. Et bien sûr en laissant pulluler des prêcheurs clandestins, des sites internet haineux, des vidéos intolérables, au prétexte de mieux surveiller les personnes « à risque ».

 

Les citoyens ont failli en contribuant activement à la ghettoïsation de certains : tel propriétaire en refusant de louer un appartement en centre ville, tel entrepreneur en refusant un emploi à compétence égale, tel commerçant en accueillant d'un œil mauvais le client basané, tel enseignant condescendant, tel policier verbalement agressif – ou simplement malpoli ! - tel banquier refusant un prêt, et ainsi de suite. Quelle autre solution que le repli communautaire face à une société où vous restez transparent, toujours aux marges, toujours heurté par le fameux « plafond de verre » infranchissable ?

 

La reconnaissance minimale à laquelle chaque citoyen doit accéder, garante de paix sociale, n'a pas été ouverte à ceux dont les origines, parfois bien lointaines répétons-le, sont visibles à leur peau. La France n'est globalement pas raciste pourtant. Mais elle est souvent frileuse, égoïste, aveugle. Repeindre des boîtes aux lettres ou rénover un stade n'est qu'une réponse hypocrite et stérile, ce n'est même pas une goutte d'eau c'est une erreur de jugement.

 

La République a failli, dans ses principes, et notamment sous des pressions économiques folles – le capitalisme ultralibéral - en isolant toujours plus les individus dans ses logiques consuméristes égocentrées, excluant tout dialogue entre les gens, enfermant chacun dans sa bulle. Il y a du nihilisme dans ces actes, comme dans les bombes aveugles de 1900 répondant à l'inhumanité du capitalisme industriel. On rêve d'un moyen de transport individuel, d'une piscine individuelle, d'un cinéma individuel, on se fait livrer les courses sans même croiser ses voisins au supermarché, et il n'est plus question, depuis longtemps, d'aller au marché discuter avec le cultivateur du coin, l'Autre est absent, lointain, inexistant. Moi et ma bulle, entre deux ronds-points dans une zone de hangars commerciaux lugubres et de pavillons stéréotypés. Quel projet !

 

Manque de reconnaissance et de perspectives d'avenir gratifiantes, manque d'éducation – et non d'instruction ! - affaiblissement ou destruction des intermédiaires qui jouaient le rôle de liant social : services publics (appuyez sur dièse), syndicats, médecins, magistrats, enseignants, policiers, et même religieux sont inaudibles, ignorés, bafoués. Chacun est seul, et qui plus est livré à un tsunami permanent d'informations impossibles à maîtriser via Internet. Le savoir, croyait-on autrefois, s'apprivoise, se discute, s'assimile. Science sans conscience...

 

Alors, le crétin frustré, le sale gosse à qui l'on a pas plus mis de limite que proposé un avenir, tend l'oreille à qui lui dit ce qu'il veut entendre, se lève, croit avoir compris en trois vidéos sur Youtube ce qu'est une religion complexe et ses 1500 ans d'histoire, et prend une arme. Contre l'art, contre l'humour, contre le dialogue des intelligences, contre la différence.

 

Dans le mythe de Dracula, les victimes ne sont pas tuées mais transformées en vampires cruels à leur tour. Le piège nous est tendu, grand ouvert. La solution, la seule solution : rester dans la lumière, et croire en ses valeurs. Nous ne deviendrons pas barbares en réponse à la barbarie.

 

Tout cela ne se règlera pas en trois clics avec des pétitions sur Internet.

Il est grand temps de se remettre à penser, ensemble.

 

BG

 

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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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commentaires

Léonie 07/01/2016 22:49

Bonjour Bertrand,

Tout d'abord je vous souhaite mes meilleurs vœux pour 2016

Un an après Charlie......et les derniers évènements qui ont endeuillé le pays, que dirais votre plume?.

En tous les cas le monde est pris de folie et j'ai bien peur que ce ne soit qu'un aperçu d'une folie bien plus grande. Espérons qu'un sursaut de conscience ait lieu avant.

Bonne soirée.
Léonie