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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 18:08
Dans la série « «la France a peur » : et si c’était votre fils… qui devenait malade mental ?


Depuis quelques années maintenant la communication politique puis médiatique s’est emparée du thème de la « sécurité », qui était autrefois chasse (et pêche) gardée de mouvements extrémistes. L’idée force, pour ne pas dire l’idéologie, qui sous-tend cette thématique est que l’on ne peut garantir la sécurité des biens et des personnes qu’en imposant un contrôle rigide à tout ou partie de la population. Présentée comme une évidence incontestable, cette idée martelée par divers médias est reprise à qui mieux mieux dans les conversations « de bistrot » aussi bien que dans les déjeuners en famille. La Liberté dans toutes ses dimensions serait l’ennemie numéro un de la Sécurité, érigée elle en priorité absolue qui justifie que tout le reste lui soit sacrifié.
Alors oui, c’est vrai, personne n’a envie de subir une agression physique ni de voir ses biens volés ou dégradés, ni ne le souhaite à ses proches. C’est une évidence et c’est la même la seule dans ce débat, c’est ce qui fait que nous nous sentons tous concernés, au plus profond de nous mêmes, c’est donc aussi ce qui nous rend accessible, j’allais dire vulnérable, à n’importe quel discours axé sur ce thème.
Dans ce cadre, l’attaque préférée des « pro-sécuritaires » vise à convaincre l’honnête citoyen d’une agressive question : « et si c’était votre fille… ? ». Et si c’était votre fille qui subissait une agression monstrueuse, hein, nous prétendons savoir que là, vos convictions humanistes s’envoleraient dans l’instant, et que vous rejoindriez le camp autoproclamé de la raison raisonnable, celui qui prône la répression, la vengeance, la haine et l’exclusion de l’autre. L’autre, le méchant, celui qu’il faut – qu’il suffit de – détruire pour connaître enfin la paix et l'harmonie. La tendance de l’esprit humain à rechercher un bouc émissaire à ses malheurs est hélas suffisamment universelle pour qu’il n’y ait pas besoin d’en rappeler le principe. La nouveauté c’est que derrière le « et si c’était votre fille » on présente désormais, après la figure du loulou de banlieue et son club de tournantes (*), après le pédophile recrutant ses proies sur Internet, longtemps après le toxico en manque des années 80 lui-même héritier du blouson noir avec sa chaîne de vélo, le Méchant Nouveau est arrivé porté par son nuage de faits divers sanguinolents : le fou dangereux. « Et si c’était votre fille qui… » était la victime de ce supposé monstre inhumain (forcément inhumain, forcément… l’être humain est tellement sympa, d’habitude…), hein, est-ce que vous continueriez à prétendre comme Pinel le fit en 1802, qu’il ne faut plus enfermer les fous avec les bandits, les prostituées et les vagabonds, mais les considérer comme malades et donc irresponsables de leurs actes et donc nécessitant des soins, de l'aide, et pas de la répression  ?

Vous ne savez pas trop ? Alors je vais vous raconter une autre histoire, fictive mais inventée à partir de morceaux de vraies histoires qui arrivent à des vrais gens, là, maintenant, en ce moment même. L’histoire du « et si c’était votre fils » qui devenait malade mental.

Adolescent, votre fils Julien était un peu « bizarre », selon l’avis d’une voisine. Ses goûts vestimentaires un peu hors norme étaient mis sur le compte de l’adolescence, sans plus. Pas trop sociable, un peu solitaire, mais avec quelques copains quand même (on ne lui a jamais connu d’amoureuse), et surtout, des résultats scolaires brillants, bref tout allait bien. Un jour il vous a bien étonné avec une théorie étrange sur les influences qui s’exercent sur sa prof de math, laquelle lui donne parfois des mauvaises notes « mais ce n’est pas de sa faute, la pauvre, avec ce qu’elle subit… » sans pouvoir en dire plus. Et puis ce walkman toujours vissé sur les oreilles… mais rien de grave, hein, c’est l’époque qui veut ça. Jusqu’à cette nuit de Novembre où le ciel s’est effondré sur votre tête, quand la gendarmerie a téléphoné pour vous dire que votre fils alors en deuxième année de BTS avait été retrouvé nu dans la fontaine d’un village à 50 km d’ici, proférant des incantations énigmatiques. Il avait fallu partir aux Urgences où un jeune psychiatre aux yeux cernés vous avait fait signer des papiers permettant de l’hospitaliser contre son gré « mais pour son bien ». Il était resté deux mois dans cet hôpital psychiatrique délabré, sans que ne puissiez le voir ni lui parler au téléphone les premiers temps « à cause du traitement » vous avait-on dit. Au cours d’un bref entretien, le médecin vous avait parlé de « psychose », de « pronostic aléatoire », et de la nécessité d’un traitement de longue durée pour Julien. L’infirmier qui assistait à l’entretien avait l’air de s’ennuyer, il regardait par la fenêtre grillagée. A sa sortie du service, Julien était calme et à peu près cohérent, mais paraissait si fragile, si vulnérable, et surtout, un peu éteint, comme un vieux, son regard paraissait à la fois si lointain et si profond... Il prenait un traitement médicamenteux quotidien et consultait au Centre Médico-Psychologique chaque mois. Après deux redoublements, faute à une concentration difficile, il avait fini par obtenir son diplôme et après une recherche d’emploi plus que laborieuse, par partir à l’autre bout de la France pour un CDD dans lequel il trouvait un certain équilibre. Mais il restait très seul, les copains avaient déserté depuis longtemps son monde terne, il ne parlait qu’à un voisin un peu louche et à son nouveau psychiatre, un type en fin de carrière qui ne pouvait le recevoir au CMP que tous les deux mois, faute d’effectifs médicaux, et qui refusait de vous prendre au téléphone, au nom d’une ancienne théorie qui accusait les parents de provoquer la folie de leurs enfants. 
Un jour, lui qui ne fumait pas a été pris par la police en train d’essayer de vendre du cannabis à l’entrée d’un centre commercial, à quelques mètres du poste de sécurité. La juge, qui avait deux ans de plus que Julien, n’a pas cherché à comprendre le « charabia psychomachin » - ce sont ses mots - de l’avocat trouvé en urgence dans cette ville inconnue, et il avait pris un an de prison ferme. Là, l’information concernant son traitement a été vite égarée, et à vrai dire il en était plutôt content, ça le barbait de prendre ces cachets qui lui rappelaient son statut de malade. 
Surpris de ne pas avoir de ses nouvelles après la date prévue pour sa sortie de prison, vous aviez fait lancer – à grand peine, s’agissant d’un jeune majeur – un avis de recherche, et ce n’est qu’au bout de trois mois que votre fils avait été retrouvé dans une station balnéaire du Midi, dans la rue, hirsute, puant, marmonnant des propos décousus sur les dieux de la Perse antique et les pistes d’atterrissage de l’Ile de Pâques. Après un parcours administratif compliqué – il n’avait plus de sécurité sociale ni de domiciliation – vous aviez obtenu qu’il soit transféré dans l'hôpital qui l’avait soigné la première fois. Mais il ne fut pas possible d'aller dans le même service, car la réorganisation en « pôles » de l'établissement imposait qu’il aille dans un pavillon d’  « entrants » qui n’était pas géré par la même équipe médicale. On lui a prescrit un traitement différent du premier, cela n’a pas eu d’effet, et après trois essais on est revenu au premier médicament. On a perdu quatre mois. Peu après sa sortie, il a de nouveau rechuté, on saura plus tard qu'il avait arrêté de lui-même son traitement, car il se sentait mieux, tout en ayant pourtant assez bien pris conscience de sa maladie, il pensait ne plus en avoir besoin. A nouveau perturbé par des idées délirantes et des voix qui lui intimaient des ordres contradictoires ou énigmatiques, il était tendu en permanence, susceptible, claquait les portes, traversait des silences incompréhensibles. Il fut nécessaire d’appeler les pompiers pour le conduire à l’hôpital de nouveau, car il refusait d’aller voir son psychiatre, un nouveau, dévoué et compétent mais dont le fort accent Chinois gênait la compréhension (il était arrivé en France depuis un an). Aux Urgences, Julien bouscula un pompier à moitié ivre qui l’avait copieusement insulté lorsqu’il était attaché sur un brancard. Le pompier tomba lourdement et sa tête heurta un coin de mur, il passa dix jours dans le coma. L’équipe de vigiles de l’hôpital fut appelée en renfort, votre fils reçu une injection de sédatifs et quelques beignes après s’être débattu en hurlant. On ne vous appela pas pour signer des papiers, cette fois-ci, mais on transmis au Préfet l’information qu’il existait une « menace pour l’ordre public » et votre fils fut cette fois admis en Hospitalisation d’Office.

C’était il y a cinq ans. A trente quatre ans, votre fils a connu de nombreuses « sorties d’essai » qui se sont toujours bien passées, parfois deux heures pour aller acheter un pantalon neuf en ville ou pour renouveler des formalités d'allocation adulte handicapé avec son tuteur, parfois huit jours, l’été, ou plus souvent, un week-end. Il n’a plus jamais été violent avec qui que ce soit. L’équipe d’infirmières de son « secteur » psychiatrique le connaît bien maintenant, il leur tient de longues conversations sur les rares sujets qui le passionnent encore, la peinture Espagnole et la forêt amazonienne. Néanmoins il reste bien malade, il en plaisante même quelquefois. Il a fait le deuil depuis longtemps de l’idée qu’il pourrait retravailler, il lui arrive de dire qu’il aurait aimé avoir des enfants, et puis il détourne les yeux, il évoque parfois Valérie, la seule petite amie qu'on lui a connue, schizophrène elle aussi, rencontrée lors d'un séjour hospitalier, elle avait dû interrompre ses études de pharmacie, elle s'est suicidée il y a deux ans. Etrangement, il a demandé lui-même le maintient de la mesure d’hospitalisation sous contrainte, il dit que ça « lui évite de faire des conneries », sans que l’on n’ai jamais su à quoi il faisait allusion. Le patient, la famille et l’équipe soignante ont fini par s'habituer à ce statu-quo vaguement rassurant, la mesure de contrainte étant appliquée, dans les faits, avec souplesse et réalisme par ses soignants, le malade est pris en charge, il va plutôt bien. La famille avance tant bien que mal, malgré tout. Dans un mois, la sœur de Julien se marie, une fête à laquelle tout le monde tient beaucoup, un peu de bonheur dans ce petit monde durement éprouvé.

Mais Julien ne pourra pas assister à son mariage. Il y a deux mois, un homme souffrant de la même maladie que lui a tué un passant, un crime affreux. Rarissime, mais affreux. Un crime de fou, sur les mille crimes commis chaque année par des gens en pleine santé mentale. Le Préfet de son département a été limogé par le Président de la République. Le Préfet est l’homme qui signe les sorties d’essai des malades hospitalisés sous contrainte, sur proposition des médecins qui les soignent. Enfin, qui signait les sorties d’essai, on peut en parler au passé car désormais toute personne qui aura reçu l’étiquette « malade dangereux » dans un contexte ou dans un autre, aura bien du mal à revoir l’air libre, à moins que l’on n'inculque à tous les Préfets toute la formation - et l'expérience - reçue par les soignants en psychiatrie, médecins et infirmières. Ou bien, autre option, que l'on parvienne à les convaincre de risquer leur carrière sur une signature... pour le mariage de la soeur d'un fou, faut pas déconner, non plus ! Sûr que ça va inciter les patients en début de maladie à se soigner. Sûr que ça va améliorer les problèmes de sécurité.

Il y a cinq à six cent mille personnes qui souffrent de la même maladie que Julien dans notre pays. Cinq cent mile familles touchées, donc.
Et si c’était votre fils ?


(*) mythe fabriqué de toutes pièces : il n’y a pas plus de « tournantes » aujourd’hui qu’hier, et pas plus dans les banlieues défavorisées que dans les écoles professionnelles, casernes, etc. et les victimes sont dans 100 % des cas des proches des agresseurs.

 

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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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commentaires

manu 05/06/2010 11:12



Bonjour,


J'ai été très touché par cet article. Souffrant moi-même de trouble psychiatriques importants, le texte m'interpelle quant à la condition des malades en HP et à leur suivi, ainsi qu'à la
pérénisation ou non de soins corrects au "pays des droits de l'homme".


J'ai clairement été en rage devant la médiatisation de faits divers comme le fameux 'pousseur' du Rer et encore plus par l'instrumentalisation de ces faits divers par les pouvoirs en place...


Plus que jamais, merci, vous faites honneur à votre profession.



Bertrand Gilot 11/06/2010 12:54



Merci de votre commentaire... 


La profession ne fait pas de bruit, ou plutôt ceux des confrères qui font du bruit ne portent pas forcément la pensée la plus répandue.


Mais je ne crois pas (je n'espère pas) faire exception. 


Par contre la profession, comme toutes les autres à part celles du spectacle (politique incluse ?), se vit en général dans la discrétion... au point où nous sommes aujourd'hui je crois qu'on peut
le regretter, tant le psychiatre est l'objet de caricatures fausses et la société en grave dérive sur tout ce qui touche à la protection des plus en difficultés.


 


BG



jebossedanslesocial 27/02/2009 21:02

J'ai effectué il y a quelques mois un stage de direction dans une résidence permettant la sortie et l'accompagnement de personnes soufffrant d'un handicap psychique en dehors de l'HP. Quel espoir pour les hommes et femmes rencontrées et leur famille.
La lutte devrait aussi passer par le soutien de ces établissements.
Amicalement.

Bertrand Gilot 27/02/2009 21:57


Tout à fait... la transition vers la "vraie vie" en fin d'hospitalisation est un enjeu compliqué, les structures intermédiaires demeurent trop rares, fragiles et sous-dotées... et cela malgré les
promesses qui ont couvert le bruit de la démolition de l'HP (la moitié des lits fermés en 20 ans, pour ceux qui ne savent pas). C'est dommage parce que c'est justement dans ce genre de
moments-clés, et grâce aux équipes qui bossent dans ce type de structures, que l'on fait de la VRAIE prévention EFFICACE des conséquences graves de la maladie... dont la violence. Mais deux gros
défauts : ça coûte plus cher - en apparence - et c'est moins télégénique qu'un psychotique fugueur pisté par hélicoptère (voir l'actu récente, on en est déjà là...)... Allez courage !


Pakita 27/02/2009 12:45

Je suis particulièrement touchée par cette histoire puisque mère d'un enfant autiste... et donc hélas lucide quant au manque désespérant de structures et surtout de suivi des prises en charges.
Cette histoire inventée est crédible et le frère aîné de mon mari, autiste également, mais à l'époque (il a 55 ans) on disait débile mental... a été un peu balloté dans ce genre de no man's land... il a fini sdf dans le sud de la France, ce qui paradoxalement l'a peut-être sauvé... jusqu'à ce que mon mari retrouve sa trace il y a une dizaine d'années et le reprenne avec lui.
Et si c'était mon fils ? Il n'y a hélas rien qui puisse me certifier aujourd'hui que ce ne sera pas son cas.

Je profite de ce troisième commentaire ici pour me présenter... pakita... qui t'a lu chez Med'celine et t'a suivi jusqu'ici... pour son plus grand bonheur.

Bertrand Gilot 27/02/2009 13:11


merci... bienvenue... et gardez le courage pour ces épreuves dont la difficulté est souvent méconnue - notamment par les personnes qui auraient le pouvir d'y changer quelque chose !