Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 octobre 2011 4 20 /10 /octobre /2011 11:22

 

 

the artist04

 

Vous vous en doutez, l'entretien des oreilles du psychiatre demande un soin particulier, attentif et rigoureux, au même titre sans doute que les yeux du pilote et les doigts du pianiste. J'aurai l'occasion de revenir sur ce sujet à propos de musique. Une autre fois, car aujourd'hui c'est d'un film qui fait grand bruit (haha) que je voudrais vous entretenir : le premier film muet du XXIème siècle, The Artist, de Michel Hazanavicius. En tant que professionnel de l'écoute et de la parole, dialoguiste d'un quotidien qui s'espère thérapeutique, c'est donc avec une avide curiosité que j'ai ajusté mon smoking, enfoncé mon haut de forme puis tiré le starter et pressé le démarreur enroué de mon Auburn 8/115 Speedster pour descendre en ville assister à la représentation.

 

J'avoue avoir craint l'excès de nostalgie, ou pire l'égarement, le décalage, l'incongruité. La marche pourtant signalée sur laquelle on se casse la margoulette devant un péplum numérique bâclé (Troie...) ou un blockbuster stupide mêlant avec suffisance les genres et les époques (Le dernier des Templiers...). Rien de tout cela ici. La forme du film, très belle, soignée, élégante mais sans ostentation déplacée, nous fond instinctivement dans cette époque mouvementée des années 1920, la reprise des codes visuels (au premier rang desquels le noir et blanc, les typos...) et le soin des détails rendant l'immersion si évidente qu'on l'oublie sur l'instant. Je reconnais même la coiffure de ma grand-mère des Amériques, telle qu'on la voit sur les photos en plaque de verre, quand elle descendait du paquebot avec ses sœurs. On y est, on y palpite. A l'heure de la performance capture soutenue par un THX vibrant de tous les côtés, il y a là un sacré pied de nez à la surenchère techno qui, la démonstration en est faite, n'est nullement indispensable à la création d'émotions riches chez le spectateur. En 2011 comme en 1928. Spectateur dont on nous rappelle que c'est endimanché, et concentré, et collectivement, qu'il se rendait à un spectacle de cinéma alors porté par un orchestre symphonique. Pas de 3D à l'époque, mais pas non plus de films regardés du coin de l'œil sur un écran de téléphone entre deux stations de métro, ni de home-cinema lugubre et solitaire (onaniste ?) dans la cave d'un pavillon... La forme du film nous prend à rebours des codes de notre société, à rebours de ces gens qui acceptent cinq invitations le samedi soir pour sélectionner au dernier moment la plus «fun » et prévenir les déchus par SMS. Si l'on veut voir The Artist il est nécessaire de participer à l'événement. Nulle austérité, au contraire même un bel enthousiasme, mais il nous faut faire un pas, nous aussi. Condition nécessaire, trop souvent oubliée, pour que la belle rencontre puisse avoir lieu. Agir. Etre acteur de. Mettre en œuvre notre... intelligence. Intelligere, inter ligere, lire entre. Alors on lit. On savoure les innombrables clins d'œil, tel ce geôlier qui crie « Parle ! » et l'autre qui répond « Jamais ! Je ne parlerai jamais ! » dans sa cellule numéro 6, la mise en abîme du cinéma filmant le cinéma, avec cet écriteau « Please be silent ! » en arrière-plan du héros... Il faut y être, il faut suivre, attentivement, car il y a d'autant plus à voir qu'il n'y a rien à entendre. Et même, vous me croirez si vous voulez, personne ne le dit, mais il y a aussi dans ce film sans paroles nombre d'odeurs : le cuir, l'acajou vernis, l'essence mal brûlée par ces moteurs antiques, le cigare du producteur et le bourbon pas cher du saloon, la gomina, la naphtaline, la poussière des studios, tout y est !

 

On lit le silence disais-je. Et alors ? Les dialogues sont parfaits. Sauf que, détail, on ne les entend pas. Le procédé convoque non pas notre intelligence cognitive, la verbale, l'élitiste, celle qui travaille quand on voudrait dormir, celle qui s'acharne à étaler des mots hors de leur territoire, là où il ne servent à rien, mais l'autre, plus intuitive, plus profonde et plus évidente aussi – pour peu qu'on la libère – celle qui permet l'alignement des actes avec les émotions. Alors dans notre monde où l'on parle tout le temps, où l'on fuit avec rage le silence, où l'on se rend compte que l'on a allumé la télé ou la radio en rentrant du boulot sans même l'avoir voulu, où l'on envoie des tweets plus facilement que des sourires, où l'on drague avec des phrases creuses sur des écrans plats plutôt qu'avec des parfums épais dans les lieux rugueux, on redécouvre ici, enfin, que la communication non verbale fait presque tout, qu'il faut refaire une place au corps, et que c'est urgent. Et dire que nous portons notre langage comme une fierté absolue qui nous isole superbement du règne animal. Foutaise. Le rôle important accordé au chien, le seul dont l'absence de parole soit légitime, n'y est pas pour rien. Et puis portées avec charme par Bérénice Béjo et Jean Dujardin, les plus infimes nuances d'émotion, d'agacement, de dépit, de condescendance, les plus subtiles frustrations, les sentiments les plus tortueux, se déroulent devant nous avec une évidence lumineuse... et sans un mot.

 

On est loin, très loin de ces tristes caricatures qui s'obstinent à faire encore du muet... en psychiatrie, je veux parler de certains thérapeutes qui revendiquent d'être payés pour assister en spectateurs passifs et silencieux à la souffrance de leurs patients. Quand je me suis installé, la première question que m'ont posée mes correspondants a été : « et vous, êtes-vous un psy... qui parle ? ». On est stupéfait, parfois, par le paysage que l'on découvre...

 

Revenons au film. Le synopsis est connu, la descente aux enfers d'une star du muet, thème souvent évoqué mais rarement mis en scène, croisant l'ascension irrésistible d'une jeunette ambitieuse portée par la vague du cinéma parlant. Magnifique scène de l'escalier, en passant. Si je m'emballais je penserais à Fritz Lang, tiens. Alors, The Artist, image désuète d'un moment historique dépassé ? Spécialité hollywoodienne inexportable ? Sans doute pas, à notre époque où chaque nouveauté technologique relègue une palanquée d'humains au rayon des invendables. Car il n'y pas que les stars qui chutent. Et puis n'y a-t-il pas une métaphore affûtée de la middle-life-crisis, dans ce héros au demeurant antipathique, suicidaire dans son arrogance, qui dans une ultime tentative de relancer sa carrière se met en scène en train de sombrer, droit dans ses certitudes ? Dans ce quadra ambitieux aveugle à l'affection des siens qui ne salue plus guère que son propre portrait, et le terne reflet que lui tendent les biens matériels accumulés sans goût et sans chaleur ? Qui continue de prendre des décisions en fonction d'informations périmées, de stratégies anciennes, de succès oubliés de tous ? Le monde change, je ne vois pas pourquoi je m'y adapterais nous crie-t-il... inaudible ! Qui osera dire qu'il n'a jamais, en aucune façon, à aucun moment de sa vie, agi de la sorte...

 

En contrepoint, incarnation à la fois discrète et tout en lumière, assumant son talent et accueillant sa chance, le personnage féminin sera pour lui la rédemptrice désintéressée, la grâce de l'amour comme dernière chance de sauver, peut-être, l'homme de la perte à laquelle il fonce plus encore qu'il ne se résigne. Pétillante, enthousiaste, franche sans être naïve – elle garde bien du mystère - elle sera la dernière à voir le beau en lui malgré la déchéance consumée, la seule à avoir compris le piège auto-verrouillé de la vanité, à tenter de le libérer avec persévérance et contre sa volonté même. Canevas classique du mélo, certes, et c'est assumé, mais il y a une grande finesse dans la couture des dentelles, tout touche et touche juste. Les mots, on les pensera à part soi, plus tard, car ce film muet donne à penser, longtemps.

 

Le rideau de velours rouge se referme : après un ultime rebondissement la chute nous ébroue une dernière fois, le silence revenu – c'est muet mais il y avait de la musique, tout de même, et de l'excellente – la salle, spontanément, encore toute émue, se sent le besoin immense et généreux de faire du bruit : face à l'écran de nylon, tournant le dos au projecteur numérisé, ensemble, on applaudit.

 

the-artist-2011-21224-447257081

 

 

Bertrand GILOT

 

(© photos : le site du film)

Partager cet article

Repost 0
Published by Bertrand Gilot - dans Culturel
commenter cet article

commentaires

Leonie 20/10/2011 20:34



Quel plaisir de vous retrouver, Je pensais  que j’allais me casser le nez sur l’ancien post en
venant faire un tour sur votre blog  et, miracle ! un très bon post sur le cinéma muet que j’adorais quand j’étais enfant et encore maintenant.
Il se trouve que justement avant de faire ce tour j’ai lu deux articles  dans lequel certains passages font écho avec votre post. Je vous mets
 les liens pour savoir ce que vous en pensez :


Notamment pour ce passage : « On est loin, très loin de ces tristes caricatures qui s'obstinent à faire encore du muet... en psychiatrie, je veux parler
de certains thérapeutes qui revendiquent d'être payés pour assister en spectateurs passifs et silencieux à la souffrance de leurs patients. »


 


CLES
: De Lacan à Bouddha - Entretien avec Christiane Rolin, propos recueillis par Huguette Guermonprez


 


La psychanalyse peut-elle ouvrir une démarche
spirituelle ?


 


J’ai lu aussi dans la journée un autre article sur le « silence » et sur tout ce qu’on pouvait trouver dedans, ce qu’il représentait
et sur les sensations qu’il procurait (je n’ai pas conservé le lien). J’aime et j’ai toujours aimé le silence, parce qu’il est vivant, coloré et sonore.


Bonne soirée



Psychosomatix 20/10/2011 18:46



Sans rapport, au vu de l'intérêt que je porte au sujet qu'il traite et des commentaires positifs à son égard, j'ai commandé votre livre. ;)


 


À bientôt et bon retour



Psychosomatix 20/10/2011 18:42



C'est la première fois que je lis une critique cinématographique en entier. Bon, les références psy n'y sont peut-être pas pour rien, mais vous m'avez convaincu !


Je regrette cependant de ne pouvoir maîtriser toutes les références évoquées, à part Le Prisonnier (et quelle réf !).