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7 janvier 2010 4 07 /01 /janvier /2010 11:03


Rappelez-vous : l’an dernier à la même époque, il ne se passait pas une semaine sans que les caméras de télévisions, les marchands de tabloïds et les présidents de la République Nationale ne montent au créneau pour fustiger les « fous qu’on laisse traîner dans la rue », les « dangereux malades mentaux » que des psychiatres vaguement complices abandonnaient, par angélisme naïf, à leurs pulsions meurtrières. Chaque fois qu’un malade rentrait en retard d’une permission de sortie, on sortait les hélicoptères et on placardait des avis de recherche. Et encore, il fallait qu’elles existent, ces autorisations de sortie, accordées désormais au compte-goutte par des préfets au garde-à-vous, freinant ainsi les projets de meilleure insertion dans la société pour des tas de gens. Chaque drame appelait son lot de photographes pour mieux immortaliser les taches de sang sur l’asphalte, et les familles en larmes étaient reçues dans le crépitement des flashs à l’Elysée. Chacun des faits était immédiatement suivi d’une annonce tonitruante de réforme plus ou moins intolérable, comme celle prévoyant de juger les fous, au mépris des principes fondamentaux de la Justice et des évolutions majeures qui jalonnent la psychiatrie depuis deux cent ans, ou encore les troublantes propositions de "géolocalisation"...

Tout ça, c’est fini.

La semaine dernière près de Nice un type gravement malade de la tête a poignardé un ancien voisin, probablement au cours d’un état délirant paranoïde d’après les éléments que l’on rapporte. Il ne s’agit pas vraiment d’une surprise, il avait déjà eu ce type de gestes il y a quelques années, et en dépit d’allusions répétées à son délire agressif, bénéficiait de sorties régulières de l’hôpital, au cours desquelles il promenait son étrangeté menaçante dans son ancien quartier. Les quelques éléments qui filtrent dans les médias laissent penser que la tragédie était imaginable, et donc évitable. Ainsi la victime, concierge de la résidence, avait même récemment écrit pour signaler ses craintes. Sans attaquer outrageusement les collègues, on peut légitimement évoquer l’hypothèse qu’il y ait eu un gros dysfonctionnement et que ce malade, à ce moment précis de sa pathologie, n’avait pas grand chose à faire en ville...

Et bien ? Et bien rien.

Pas de caméra (enfin, à peine), pas de président de la République éructant d’une vraie-fausse colère calibrée, pas de préfet muté, pas de directeur d’hôpital humilié, pas de psychiatre condamné à l’autocritique en place publique, pas d’infirmiers psychiatriques piétinés par la Troupe Gouvernementale, pas de reprise en boucle par les médias pendant des semaines et des semaines. Le fait divers est revenu à sa vraie place, à son juste prix, il est même en quelque sorte, en promotion. Le drame, les drames, celui de la victime et celui de l’assassin fou (et celui de l’équipe soignante mortifiée, peut-on supposer…), ont repris leur vraie dimension : individuelle, et dans une certaine mesure, silencieux.

Alors on est bien obligé de constater que l’agitation de l’an dernier était une bulle spéculative politico-médiatique, et qu’elle est aujourd’hui dégonflée, démonétisée. Cela ne rapporte plus, on jette. Le cirque est parti. Aujourd’hui le malade mental ne menace plus la quiétude et l'unité de la France Nationale. Il a disparu, comme ont disparu avant lui les syndicalistes, les violeurs récidivistes, les bandes violentes, les fainéants, les journalistes, les juges, Dominique de Villepin, les enseignants, et les traders…bientôt rejoints par les brûleurs de voiture, comme on a pu voir au premier de l'An.

Aujourd’hui l’ennemi de notre Démocratie de Comptoir Nationale, celui que la patrie nous appelle à épier et combattre, c’est le jeune de banlieue, pourvu qu’il soit musulman et porte sa casquette à l’envers, c’est le père de famille Afghan fuyant la guerre, c’est le descendant d’immigré à la dix-huitième génération qui ne sait pas chanter la Marseillaise et le demandeur d’asile qui peine à lire Montesquieu. Bref si vous êtes malade, mental, que avez un meurtre à commettre mais que vous ne tenez pas particulièrement à passer à la télé : c’est le moment d’en profiter !


Bertrand Gilot


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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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commentaires

katy 27/01/2010 11:32


Je découvre votre site par le biais de la nuit sécuritaire
et je n'ai pas vu Avatar, le film.Je travaille aussi en psychiatrie, depuis de nombreuses années,et subis plus particulièrement ces dernières années les effets délétères de la non-pensée
sécuritaire dans le soin psychiatrique.Les campagnes médiaticos-stigmatisantes sur la dangerosité des malades mentaux, lorsque le politique prévoit le démantèlement du secteur,comme une politique
de soins le "mieux- prés" possible du patient. Aujourd'hui sur mon hosto les patients sont juste comptés, en terme de prix de journées d'hospitalisation, contrôlés à l'extérieur
sur leur prise de traitement, les soignants qui tentent désespérément d'assurer une écoute suffisante, le font sans aucun soutien institutionnel,sans aucun travail de régulation ou de
supervision.En revanche des millions d'euros pour une psychiatrie sécuritaire pour tous les fous qui sont enfermés dans les tôles de la république, et qui vont décompenser a un moment donné durant
leur emprisonnement... La psychiatrie en ce moment répond à cette vision et c'est bien cela son drame, notre drame collectif, de ne pas savoir nous extraire avec plus de force de cet agglomérat, et
de permettre à des soignants d'utiliser même a bon escient une vidéo- surveillance.Alors l'animisme? Oui pourquoi pas...


Bertrand Gilot 22/02/2010 22:21


Créer du lien, éviter des rechutes (ou en adoucir les conséquences), maintenir ou rétablir les patients dans toute leur humanité quelle que soit la gravité de leur pathologie, réfléchir
collectivement pour proposer des soins de qualité mettant de côté chacun ses réflexes (contre-attitudes...) et ses rejets... Hein ? Comment on peut évaluer tout ça ? Combien ça coûte ? Combien ça
rapporte à des société privées ?

Allez hop on jette !!! On verra bien !!!

BG


leonie 12/01/2010 22:21


Contente que cet article vous ait plu.
je suis tombée dessu en tapant dans le moteur de recherche : "évolution de l'homme et plasticité neuronale", parce que je me posais des questions sur le sujet.
Je n'ai donc pas été déçue. Il est vrai que les rapports entre les hommes se dégradent partout. Au travail, les encadrants apprennent par des stages à ne pas communiquer avec les employés, dans la
vie de tous le jours le dialogue de sourds est devenu courant et c'est vrai que les nouvelles technologies n'arrangent rien parce que mal utilisées. Cet article à conforté certaines de mes idées,
alors je vais donc continuer à chouchouter mes neurones.


leonie 11/01/2010 20:13


Et si on chouchoutait nos neurones ?
Nos neurones ont besoin d'aimer..... - BIONATURO et
Plasticité neuronale - BIONATURO
Qu’en pensez vous ?


Bertrand Gilot 12/01/2010 09:34


Très intéressant merci Léonie !

Je ne connaissais pas les références citées mais tout cela me paraît - d'instinct ? - très clair depuis longtemps. L'altruisme et ses vertus, c'est une piste explorée par les chercheurs en psycho
(et éthologie) depuis quelques années, il a fallu Verdun, Stalingrad et Hiroshima pour que l'on s'émerveille devant cette évidence qu'il N'Y A PAS d'autre solution.
Un de mes chefs de service m'a sauté dessus un matin en brandissant un article scientifique qui prouvait que les employés étaient plus efficaces quand on les traitait bien que quand on les
manageait avec autoritarisme : j'étais consterné de constater que c'était pour lui une vraie nouveauté, et qu'auparavant il croyait sincèrement bien faire en donnant des "ordres" (éventuellement
inadaptés ou contradictoires...) à des collaborateurs surdiplômés...

C'est une redécouverte de ce que de nombreuses traditions spirituelles ou simplement culturelles avaient décrit : quand on dit (Japon) "la seule vraie révolution c'est en soi-même qu'on la fait" on
suppose que notre attitude aura une influence indirecte sur l'attitude des autres. Sans doute faut-il aussi voir une explication de la recherche individuelle de l'exemplarité qui base le contrat
républicain également.
Idem pour les effets de la personnalité du chef sur les subordonnés, ia hierarchie venant probablement renforcer les mécanismes évoqués dans cet article : de fait à l'hôpital quand j'étais étudiant
j'avais noté que l'intégralité des rapports humains et des performances de chacun dépendait directement de la manière d'être du chef de service. En gros, si le patron est un grand parano ou un
pervers, il y a peu de chance que la femme de ménage nettoie les couloirs correctement et que les infirmières soient sympas avec les aides-soignantes...
A rapprocher aussi de tout ce que l'on peut ressentir à travers de pratiques comme l'aikido par exemple, l'échange physique permet (et oblige, en même temps...) à se connecter à l'autre et à
chercher un chemin qui ne soit ni la fusion, ni le rejet.

Quand je lis votre article après avoir vu le film Avatar je me dis qu'on va tous finir animistes... c'est peut-être pas le pire qui puisse nous arriver !!!

BG


Michèle 11/01/2010 09:16


Lol!
Oui vol au dessus d'un nid de coucou fait encore des dégâts, notamment au niveau des ECT, moi même la première fois que j'ai su que ça se pratiquait toujours j'ai été horrifiée. Et j'ai eu
l'occasion de croiser une psychiatre qui pensait que c'était une punition... Dommage. Sans parler des enveloppements humides...


Bertrand Gilot 12/01/2010 09:37


Eh oui il reste quelques rares collègues qui ont une vision sadique de ce genre de chose, c'est consternant !
Alors que c'est infiniement moins spectaculaire et dangereux que les chocs cardiaques, par exemple, qui ont une image très positive dans le public !

La polémique contre les enveloppements humides est d'une grande tristesse également, on peut comprendre la détresse des parents d'enfant autiste et leur recherche de bouc émissaire mais ils sont
allés vraiment loin...



Michèle 11/01/2010 07:51


Alors le patient en question nous a dit quand on l'a récupéré que son ex beau père l'avait abusé petit, apparemment il avait déjà essayé de s'en prendre à lui mais nous n'en savions rien. Il a
aussi menacé de s'en prendre à un collègue qui avait les yeux bleus, comme son beau père, et il a clashé dans le bureau quand le médecin lui a parlé de sa mère. Il y avait vraisemblablement du vrai
dans son discours délirant ou du délire greffé à une histoire de vie difficile. Ceci dit il ne s'en est jamais pris à nous physiquement, il a accepté la chambre d'isolement puis la contention et le
transfert dans un calme olympien.


Bertrand Gilot 11/01/2010 08:51


Contenu donc rassuré...  quelle que soit la forme que prend la contention.

Allez expliquer çà aux gens, après des années de stigmatisation de la moindre mesure de sécurité minimale (et l'on reparle de Vol au dessus d'un Nid de Coucous...).

J'ai souvenir d'un étrange dialogue avec un patient :
"- vous avez vu le Silence des Agneaux ?
- heu... oui
- alors il faut me mettre en isolement. Pas trop longtemps hein, mais trois ou quatre jours ça m'aiderait. Vraiment."



leonie 08/01/2010 19:57


J'ai le souvenir dans ma ville d'un type en prison pour violence sur sa conjointe qui lors d'une permission a tué celle ci ainsi que sa fille à coup de marteau dans leur sommeil. Hors avant sa
sortie il l'avait menacée, elle avait prévenu les autorités de ces menaces et personne n'en a tenu compte. Ce fut juste considéré comme un fait divers. Il y avait bien des coupables dans ce cas,
mais là il s'agissait de pauvres gens, alors pourquoi donc se déplacer? C'est révoltant cette attitude. C'est de la non assistance à personne en danger.


Bertrand Gilot 11/01/2010 00:16


C'est le paradoxe de nos sociétés actuelles : on soupçonne et on contrôle un peu tout le monde (ou certaines catégories : les malades mentaux, les étrangers, etc...) mais on ne prend pas en compte
les personnes qui expriment des menaces explicites ! Idem avec la grippe H1N1 versus des risques très connus et très ignorés, je l'ai écrit par ailleurs.

Ce qui vient de se passer avec l'attentat manqué contre un avion Américain est édifiant : à l'embarquement dans l'avion on vous oblige à jeter les biberons de lait que vous avez préparé pour votre
enfant, par contre on n'écoute pas un père qui essaye d'alerter la CIA sur le comportement de son fils !

Pour revenir à la clinique j'ai en tête l'histoire d'un patient hospitalisé qui menaçait d'enlever son enfant et l'emmener à l'étranger sous une fausse identité, et que pour diverses raisons - y
compris physiques, faute de moyens lorsque la crise à éclaté - il n'était pas possible de retenir à l'hôpital. Je l'ai informé au cours d'un entretien terriblement tendu que je préviendrais les
services compétents au nom du danger qu'il faisait courir à son enfant, et arguant que je ne pouvais pas ENTENDRE ce qu'il me disait d'un côté et de l'autre, FAIRE COMME SI JE N'AVAIS PAS ENTENDU.
Il a été interpellé avant de commettre quoi que ce soit, puis un peu plus tard ré-admis dans le service mais cette fois-ci sous contrainte. Contrairement à toute attente - je n'étais pas totalement
rassuré de le croiser tous les jours dans les couloirs... -  il m'a voué une sorte de respect absolu et s'est montré d'une courtoisie inédite.
De fait, en adoptant cette attitude j'avais été peut-être la toute première personne de son histoire faite de chaos et d'abandons, à PRENDRE AU SERIEUX ce qu'il disait, et à en tenir compte. Il
avait "augmenté le signal" depuis son adolescence au moins, sans que jamais personne de son entourage ni des services qui avaient eu affaire à lui ne lui apporte une réponse. Dans l'histoire que
vous évoquez on peut imaginer que l'agresseur avait très peur de sa propre violence (comme souvent !!!) sinon il n'aurait pas fait de menaces bruyantes mais planifié secrètement son acte. Hélas
comme vous le dites et comme il n'est pas rare, tout le monde s'imagine que d'autres prendront la bonne décision, personne ne se sent responsable... On peut aussi penser à la tragédie survenue à la
mairie de Nanterre, l'agresseur avait depuis longtemps fait ce qu'il fallait pour allumer tous les voyants d'alerte, en vain.


Michèle 08/01/2010 18:50


Tiens ça me rappelle des souvenirs... Dans mon unité nous avions un patient en hospit libre qui était certes délirant mais discret, très calme. Un jour il a fugué (enfin il s'est "évadé" comme on
entend dans les médias) et il a fait 40 km à pattes pour aller poignarder son ancien beau père. Il y a eu un petit article dans le journal local et pendant un temps nous avons craint d'être accusés
de l'avoir laisser s'échapper. Mais rien, heureusement. On l'a récupéré quelques jours plus tard, métamorphosé, faisant des menaces de mort et on l'a transféré en UMD. Rien ne laissait prévoir
pendant son hospitalisation et même les précédentes qu'il allait faire un passage à l'acte hétéroagressif. Par contre d'autres patients schizo-paranoïdes du service étaient très inquiétants,
menaçants, souvent avec leurs proches et ils ne sont pas passés à l'acte. Comme quoi c'est bien difficile de prévoir ce genre de choses...


Bertrand Gilot 11/01/2010 00:20


C'est difficile de prévoir, et à la fois c'est très rare d'observer ce que vous dites (un passage à l'acte aussi grave commis par un patient soigné et acceptant grosso modo sa prise en charge etc).
Le meurtre du beau-père était-il totalement anodin, dans son histoire en particulier ? Enfin il reste les chiffres, les non-schizophrènes sont de loin plus dangereux que les "sains d'esprit" ! Mais
comme vous le dites entre les lignes c'est l'étrangeté de la violence et son caractère - parfois - imprévisible qui suscitent la peur. BG


leonie 07/01/2010 20:34


Il n'y a pas besoin d'être catalogué malade mental pour commettre un crime, mais évidemment on ne peut pas enfermer tout le monde et pourtant heureusement qu'on ignore les dangers qui nous
guettent, parce qu'un malade mental agit sous une impulsion mais un non considéré comme malade qui commet un crime peut agir aussi sous une pulsion, ou le préméditer et là c'est carrément
imprévisible.

Pour faire la part des choses, il faudrait recenser tous les crimes commis dans une année et on serait surpris du résultat, malade/non malade.