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27 novembre 2012 2 27 /11 /novembre /2012 14:13

sauvetoi

Boris Cyrulnik est un auteur prolifique, dont l’écriture s’est accélérée la dernière décennie avec à peu près un livre chaque année. Comme pour tout écrivain, on arrive à se demander s’il est bien utile, ou agréable, ou les deux, de lire l’ensemble de sa production. La sortie de son dernier opus «Sauve-toi, la vie t’appelle» mérite donc qu’on se pose la question.

Après s’être penché successivement, depuis trente ans, sur les mouettes, les singes, les enfants, les adultes, le deuil, le trauma, la résilience, voilà qu’il se met à nous raconter sa vie. Exercice égocentré d’un mégalomane vieillissant pétri de nostalgie ? Mise en scène histrionique d’un savant qui se sait médiatique et apprécié ?

J’avoue avoir (un peu) appréhendé ce genre de déballage pesant. Pas trop quand même : depuis que je fréquente ses bouquins, je me doutais bien que ce n’était pas le genre du bonhomme. Il y a vingt ans de ça, après une conférence qu’il était venu donner dans ma faculté (une veille d’examen : j’ai obtenu une note médiocre à l’épreuve d’ORL du lendemain - sans regret !), j’avais réussi à me faufiler entre les coupes de champagne et les cravates des pontes qui essayaient de capter un peu de la poudre lumineuse de sa célébrité. Assez naïvement, je lui avais parlé de ma passion pour l’éthologie, pour le comportement des oiseaux, pour la communication non-verbale. A mon grand étonnement, il avait répondu à l’externe de 22 ans avec autant de considération qu’aux huiles qui l’avaient invité, écoutant mes questions et discutant avec un plaisir qui, s’il n’était pas sincère, devait être drôlement bien imité.

J’ai toujours en tête sa belle démonstration qu’on «ne parle que de soi» (dans «Mémoires de singe et paroles d’homme» ? Ou dans «Sous le signe du lien» ?). Ce livre en est la confirmation, implacable parce qu’autobiographique. Surtout, peut-être, parce qu’émanant de quelqu’un qui n’a plus rien à prouver ni à gagner. Tout au long de ses travaux, monsieur Cyrulnik nous parlait de lui : le trauma, la mort, la perte, le doute, la peur, c’était lui. Les mots qui font du bien, c’était lui. La résilience aussi, c’était lui. Oui le trauma peut tuer, psychiquement, et physiquement. Non il ne tue pas tout le monde, pas à tous les coups, et il existe toujours une voie pour se sortir des pires abominations. Il en est la preuve vivante.

Son récit nous plonge au coeur d’un destin individuel balloté par les flots du drame collectif, celui d’un enfant surnageant dans le chaos de la guerre au milieu d’une France dévouée servilement à l’occupant. Un enfant qui comprend très vite que certains mots peuvent le tuer quand bien même il n’a aucune idée de leur signification - dire qu’il est Juif, par exemple. Qui comprend très vite, au milieu d’une ahurissante galerie de portraits, que des personnes charitables par vocation peuvent le repousser vers le danger (la «bonne» soeur qui refusera de le cacher dans son institution), alors que des anonymes sont prêts à tout risquer pour le protéger sans même le connaître. Qui constate, non sans cet humour omniprésent (la meilleure défense, disait Freud ?), que certaines personnes rigolent des désirs exprimés, au risque de clore à jamais les issues de secours, comme cette assistante sociale à qui il disait vouloir aller au lycée.

C’est en ce sens, un document historique, témoignage rare de survivant des persécutions, témoignage rare parce que trop souvent indicible, ou alors inaudible ou tout simplement incompris. Il nous rappelle tous ces patients qui, fatigués qu’on ne croie pas leur terrifiante histoire, n’osent plus la raconter, et se referment dangereusement sur leur bulle toxique. Il a osé. J’allais dire que ce témoignage est bouleversant : ce n’est pas exact, le drame est décrit avec une distance d’une infinie politesse, la blessure douloureuse est pudique, sans pathos, sans haine. Il est en réalité touchant, extrêmement, profondément touchant. Il est aussi très précieux venant d’un clinicien à l’esprit aiguisé s’appuyant sur les données de la science actuelle, qui explore, décrypte - au sens étymologique, sortir de la crypte... - les étranges mécanismes de sa propre mémoire, les souvenirs reconstruits dans les ruines, les puzzles incomplets, les émotions cachées sous un papier jauni, les détails surinvestis, les visages oubliés de personnes pourtant cruciales. On devine enfin, malgré la notoriété acquise sur bien d’autres terrains, le besoin de citer mille références scientifiques à l'appui de sa pensée subjective, comme si encore aujourd’hui, Boris Cyrulnik devait quelquefois se justifier, craignait qu’on ne le croie pas, qu’on ne le prenne pas au sérieux. Il sait trop bien que l’histoire n’est pas faite de choses probables, et que l’oreille humaine n’entend - en général - que ce qu’elle est prête à entendre. Un livre lumineux sur des périodes sombres et sur une destinée hors de bien des normes, qui fait résonner un drôle d’écho aux révélations d’Alexandre Jardin l’année passée. Il aura fallu beaucoup de temps pour permettre l'allègement du secret. Le temps soigne, certes, à condition qu’on l’utilise pour "tricoter du sens" (l’expression est de lui) autour du néant.


Faut-il le lire ? Ah, je croyais que j’avais déjà répondu !

 

BG

 

"Sauve-toi, la vie t'appelle", Boris CYRULNIK, Odile Jacob, 2012

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Published by Bertrand Gilot - dans Culturel
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commentaires

Léonie 02/02/2013 10:06


BJ


Je passe en coup de vent juste pour vous souhaiter une bonne et heureuse année 2013 avec de nouveaux articles qui vous tiennent à coeur sur votre blog.

Marc 29/11/2012 18:49


Magnifique livre, un cadeau pour noel à offrir!

Léonie 28/11/2012 12:08


J'aime beaucoup Boris Cyrulnik pour avoir lu 2 de ses livres, j'en lirais d'autres de lui c'est sûr mais j'en ai tellement sur le feu dans des domaines complètements différents à lire que je ne
sais plus où donner de la tête, et ce qui est marrant c'est que toutes ces lectures se complètent en fait car on retombe dans la problèmatique de ce qu'est l'être humain, d'où il  vient, où
il va, pourquoi, et c'est mon terrain de jeu actuel que je trouve passionnant et le voile se lève doucement. J'ai eu l'occasion de le voir à la télé et certaines vidéos, je trouve l'homme
vraiment sincère et intègre, du moins c'est ce que je ressens à le lire et l'écouter. J'ai eu aussi l'occasion de parler de lui avec un Neuro. qui travaille parfois avec lui et il n'en dit aussi
que du bien. Je pense lire ce livre surtout après votre petit intermède dessus. Merci du tuyau.