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1 juin 2012 5 01 /06 /juin /2012 14:41

passerelle

 

Dans son numéro du mardi 29 mai 2012, sous le titre « Des miracles hors AMM ?», l'éditorialiste et patron du Quotidien du Médecin, journal connu pour son indépendance et ses prises de position courageuses, Gérard Kouchner (frère de l'ex-ministre de gauche puis droite) s'indigne de ce qu'il appelle « la pression de prescription » des patients et des médias grand public concernant le Baclofène, hors AMM, dans l'alcoolisme.

 

En 2012, à l'instar de ce qui s'est passé il y a vingt ans pour le VIH, les patients s'informent par eux-mêmes, parfois très en dehors des sentiers balisés de la recherche et du marketing pharmaceutique, et se demandent effectivement si ce produit peut les aider. Concernant l'alcoolisme, probable quatrième cause de mortalité en France, les médicaments spécifiques sont rares et peu satisfaisants, la question est donc d'importance. Rien de surprenant que la presse non sponsorisée (le médicament, ancien, ne rapporte pas tripette) s'en fasse le relais, au delà du secret des cabinets et de l'enthousiasme des forums.

M.Kouchner estime lui qu'on prend là un risque démesuré, et implore la fermeté des autorités. Il invoque, avec nostalgie dirait-on, le cas du Médiator®, lui qui avait renoncé à parler du livre d'Irène Frachon au motif – voir la vidéo de son audition au Sénat – que son journal « ne fait pas dans les chiens écrasés » (les endeuillés du Médiator® apprécieront...).

De mon côté je m'étonne qu'il mette en doute avec tant de véhémence la tolérance d'un produit commercialisé depuis 1974, et vante l'AMM comme seule référence. Il est donc à rappeler que l'AMM fournit un cadre scientifiquement valide au vu des règles du moment, mais pas toujours garant de sécurité (les médicaments retirés du marché y avaient préalablement été autorisés, par définition). Sa pertinence clinique laisse parfois dubitatif (cf. les indications foisonnantes des antidépresseurs sérotoninergiques ou des antipsychotiques dits « atypiques ») et répond aussi à des objectifs commerciaux, la procédure étant coûteuse pour le laboratoire. Enfin sur le plan réglementaire c'est un cadre informel, chaque praticien devant être en mesure d'argumenter une éventuelle prescription hors AMM, en cas de problème. Il faut aussi redire que bien des découvertes médicamenteuses ont été faites fortuitement et empiriquement, grâce à l'observation d'effets inattendus.

 

Il termine en se proposant un rôle de lanceur d'alerte. Pourquoi pas, cela égayera ce journal dont l'intérêt se limite parfois aux petites annonces pour des villas dans le Lubéron et autres publi-reportages sur les 4x4 BMW, miroir caricatural à l'extrême d'un monde médical qu'on croirait figé dans les années 1970 (*).


J'ai envie de répondre : « chiche ! ». Et de le renvoyer à la page 5 du même numéro où trône une demi-page de réclame pour le Valdoxan® (agomélatine), des laboratoires Servier. Il est écrit en toutes lettres dans le RCP, accessible à tout praticien via le Vidal, que ce produit est cancérogène chez deux espèces animales, certes à forte dose mais sur le temps bref de la vie d'un rongeur, ce qui n'est pas neutre quand on sait le nombre de prescription d'antidépresseurs inutilement prolongées parfois durant des décennies. Le produit a obtenu l'AMM dans un grand numéro d'équilibriste de la HAS qui juge pourtant « mineure » l'amélioration du service médical rendu (ASMR IV) et l'a propulsé sur le marché déjà bien embouteillé des antidépresseurs. AMM en 2009, mis sous surveillance renforcée par l'AFSSAPS en 2011 (beau score). Ayant bénéficié dans mon jeune temps de l'enseignement des Pr Alain Reinberg et Yvan Touitou (ce dernier étant membre de l'Académie de Médecine ; biochimiste à la Faculté Pitié-Salpêtrière et président de la Société Française de Chronobiologie), il n'y a pas à être surpris qu'un médicament interférant avec le système mélatoninergique puisse présenter quelque danger tant les circuits en sont complexes avec des implications un peu partout dans l'organisme, mais cela n'a pas l'air d'effrayer grand monde. Cela ne pose en tous cas aucun problème aux nombreux psychiatres universitaires soudainement passionnés de mélatonine qui soutiennent le produit à toute force dans les congrès, revues sponsorisées dont déborde ma boîte aux lettres, EPU, etc. (**)

 

Bon alors Gérard, on la lance l'alerte ?

 

BG

 

(*) à l'exception des amusants billets de Richard Liscia défendant dans la crainte de l'arrivée des chars soviétiques les plus stupéfiantes acrobaties du quinquennat qui vient de s'achever.

 

(**) Tiens j'y pense, ça fait longtemps que je n'ai lu ni dans le Quotidien ni ailleurs un article ou compte-rendu de congrès de psychiatrie qui mette en doute les qualités d'un psychotrope : on a bien de la chance de vivre dans un monde aussi parfait !


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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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commentaires

Michèle 23/08/2012 19:30


Bonsoir,


J'ai tanné ma mère (alcoolodépendante) d'en demander à son généraliste, il n'a pas voulu lui en donner car selon il n'était pas sûr que ça ait un intérêt... Dommage, elle est décédée en décembre
à 52 ans avant que j'ai pu l'emmener voir un psy qui en prescrivait... Je suis attristée que ce médecin n'ait pas eu "l'audace" de prescrire ce traitement hors AMM qui lui aurait peut être permis
de se sevrer. Heureusement grâce à internet les patients s'organisent et se refilent le nom des médecins courageux qui prescrivent le Baclofène.


Merci pour votre article,


 

Bertrand Gilot 15/09/2012 12:27



Triste histoire que celle de votre mère... cela n'aurait peut-être pas évité cette fin tragiquement précoce, mais on ne saura pas. Certes le Baclofène n'est pas un médicament miracle mais il
semble bel et bien aider des gens... Il y a des médecins courageux et il y en a d'autres comme ce Gérard Kouchner qui préfèrent soutenir le Médiator que le Baclofène.


BG



pr mangemanche 09/06/2012 08:47


Je souscris à cette analyse +++ La lecture critique , c'est ça aussi.


Pour les détails : ce n'est pas la HAS qui octroie l' AMM, mais l'AFSSAPS, récemment rebaptisée ANSM ou l'Agence Européenne du Médicament selon les cas. Depuis quelques temps, on assisterait
plutôt à certaines tentatives de correction des entrées sur le marché via des AMM discutables par la HAS qui décide de coter en SMR ou ASMR faible ou insuffisant, ce qui théoriquement conduit le
Comité Economique des Produits de Santé ( CEPS) à limiter ou interdire le remboursement.


Evidemment, avec toutes ces instances soit-disant décisionnelles ou Autorités de Santé dans le circuit du médicament, il y a de quoi noyer le poisson pour les prescripteurs et les patients...


Quant à en déduire que certaines molécules ont fait leur chemin dans ce circuit à la manière d'anguilles...

Léonie 02/06/2012 23:34


On a déjà la médecine à deux vitesses, maintenant c'est le quotidien du médecin qui s'y met, mais bon la vie est aussi à deux vitesses, celle du haut et celle du bas sur notre bonne vieille terre
qui commence à poursser des cris de détresse avant de passe aux cris de colère, normal l'être humain à un cerveau aussi à deux vitesses