Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
9 juin 2011 4 09 /06 /juin /2011 10:59

La consternation est massive après le report d'une épreuve des ECN 2011 – l'appellation nouvelle du concours de l'Internat. Même si l'information est tombée en plein week-end de l'Ascension, tout a déjà été dit je crois, sur la manière dont les organisateurs ont été infoutus d'effectuer des tâches aussi sophistiquées que : établir des sujets d'examen lisibles, sans ambigüité ni faute de frappe, les imprimer en nombre suffisant, les distribuer simultanément ainsi que les copies et feuilles de brouillons dans sept centres d'examen, enfin débuter les épreuves à la même heure. Infoutus de se rendre compte qu'il y avait un problème, d'y réagir et d'en rendre compte de manière claire et consensuelle. Rappelons l'enjeu : un concours qui sanctionne le deuxième cycle des études de Médecine, donnant accès au choix d'une filière de spécialisation, et de la ville dans laquelle s'effectuera cette phase finale de la formation. C'est une plate-forme, un carrefour solennel et définitif, qui détermine à peu près intégralement le destin de l'étudiant, y compris sa vie personnelle puisque le critère géographique en fait partie. Selon le classement obtenu on deviendra chirurgien en Bretagne, médecin scolaire en Dordogne, professeur de cardiologie à Paris, ce n'est donc pas un choix de détail, un ajustement à la marge, mais le choix réel d'un métier et du mode de vie qui va avec... C'est une épreuve que l'on passe vers 24 ou 25 ans, après six ans d'études, que l'on prépare sur deux voire trois ans dans le stress (programme de révision monumental, incertitude sur l'issue), et qui organise donc la totalité de ces jeunes années. L'effort est accepté par tous, mais avec l'espoir de règles équitables et d'un minimum de compétence de la part des organisateurs. D'autant qu'aujourd'hui, il faut le rappeler, les étudiants en médecine viennent de tous les horizons de la société. L'image du fils à papa oisif et arrogant qui fanfaronne devant la fac avec son Audi neuve a la vie dure. Elle est fausse. Pour conséquence, le classement à l'ECN n'est pas un cadeau de plus pour enfant gâté immature, c'est un gain légitime, obtenu de haute lutte dans un système encore assez méritocratique – rappelons que les facultés de médecine sont publiques et les frais directs peu coûteux, c'est peut-être un des derniers petits bouts d'ascenseur social encore fonctionnel dans notre pays.

 

Le cafouillage observé cette année n'est pas unique. Quand j'ai passé l'Internat, les résultats publiés officiellement avaient été ensuite annulés, puis après trois semaines de bricolage où les organisateurs eux-mêmes lançaient des rumeurs contradictoires, re-publiés avec quelques menus changements (certains reçus se trouvaient recalés, d'autres mal classés faisaient des remontées spectaculaires, etc). Les contacts avec les autorités étaient consternants. Personne ne savait quoi, ni où, ni quand, ni comment. Fukushima. Brûlures d'estomac. Et ça s'est produit plusieurs années de suite, et très régulièrement il y a des bugs de ce genre. Ce n'est pas le cas pour le bac, pour les concours d'écoles de commerce, dans les autres filières universitaires... Pourquoi une telle désinvolture, un tel mépris ? C'est important, ce genre d'histoire, pour comprendre la mentalité de beaucoup de médecins, une fois qu'ils sont installés.

 

Il faut décrire le parcours de A à Z. On commence par entrer dans la voie le bac en poche par un cruel concours qui n'a de différent avec ceux des grandes écoles, que l'absence de préparation adéquate. Ce parcours qui fait rêver tant de jeunes – et surtout fantasmer tant de parents ! - commence entre les murs d'une fac délabrée où il n'y a pas de savon ni de papier dans les WC, parfois pas de chauffage dans les amphis l'hiver. Le premier écueil franchi, on enlève son masque de compétiteur agressif pour découvrir le monde merveilleux des stages hospitaliers où l'on est enfin accueilli. Comme une merde. Il faut mendier une blouse à la lingère (quand il ne faut pas l'acheter soi même, je l'a vécu en DCEM 1), piétiner pour avoir le minimum d'informations pratiques, implorer une carte permettant de manger au self (où bien qu'étant bénévole on payera le ticket plus cher que les agents salariés de l'hosto), s'excuser constamment d'être là, raser les murs, dire oui à tout, exécuter nombre de tâches non qualifiées et non formatrices (pallier le manque de secrétaires par exemple) pour qu'on finisse par vous proposer de ce mauvais café Robusta des hôpitaux, supporter la vaine acrimonie de certaines infirmières, et enfin implorer les aînés qui disent plus souvent « merde » que « bonjour » pour en essorer quelques gouttes d'un savoir transmis de mauvaise grâce. « Mauvaise grâce » tiens, ça pourrait être la devise de nos hôpitaux, s'appliquant universellement à ceux qui y mettent les pieds. Il n'est pas certain que l'externe soit mieux traité que les malades : c'est dire. Ce qui explique une proximité – même physique – entre les deux, l'externe est un des derniers membres du corps soignant et le tout dernier du corps médical, à toucher le corps du malade, à prendre le temps de parler avec lui, et les deux sont également malhabiles dans ce milieu blafard. Pour le prix de la gratuité, on a le droit, pardon l'obligation, d'aller partager les poux des clochards dans la nuit, quand les copains font la fête, quand les anciens camarades de lycée font du voilier à la Rochelle, espérant pouvoir somnoler une ou deux heures dans les odeurs de vomi et les pleurs déchirants qui traversent les services d'Urgences. Ca, c'est pour fêter nos 22 ans.

 

Alors s'allume une lueur d'espoir : la vie deviendra joyeuse si l'on affronte LE concours – le deuxième donc – ce fameux ECN. Si l'on accepte d'y sacrifier le temps et l'énergie nécessaire (au revoir ma jeunesse...), une fois le monstre terrassé, commencera l'internat où pour un salaire d'aide-soignante on subit la jalousie d'un monde où tout le monde est mieux payé que vous et travaille moins d'heures (y compris les médecins séniors). On y endosse des responsabilités quelquefois vertigineuses sous un encadrement hautement variable (on est subitement jugé très autonome quand arrivent le mois d'Août ou les abords de Noël), avec des nuits de garde solitaires où l'on découvre à 2 h du matin que le repas tant attendu est immangeable (les rats de l'hôpital n'en veulent pas : aussi incroyable que ce soit c'est très largement pire que ce qu'on donne aux malades !), puis que la chambre de garde n'a toujours pas été nettoyée (depuis quatre mois) et qu'il faut chercher à l'autre bout d'un couloir lugubre des sacs de draps faits d'un étrange tissu plastifié où l'on suera notre épuisement. Au bout de 4 ou 5 ans de ce régime, après maintes courbettes et formulaires, la thèse et le diplôme en poche, il faut encore passer sous les fourches caudines de l'assistanat – facultatif mais fréquemment choisi, le masochisme guérit lentement – où, privilège du « jeune sénior », l'on découvre à l'insu de son plein gré que tout ce qui porte une blouse voit en vous un dangereux concurrent à éliminer. L'orchestre du Titanic...

 

Bref on a fait le tour. Il ne reste plus qu'à "partir dans le privé", tournant le dos à ces mauvais parents qu'aura représenté le couple fac/hôpital... Le privé, où vous attendent diverses administrations qui partent du principe que, ayant étudié la médecine vous êtes automatiquement riche, snob et fainéant et qu'il convient donc de vous aborder d'emblée sur le ton adapté. Conseil de l'Ordre, Carmf, Drass, Urssaf, CPAM, assurances, fisc, ne cessent de vous demander des renseignements qu'ils ont déjà, des sommes que vous n'avez pas encore gagnées, des comptes sur une activité dont vous ignorez encore l'essentiel, ou bien vous reprocher de travailler comme on vous l'a appris. On ne peut même pas décider de s'en foutre, un médecin en faillite se voit interdit d'exercice au même titre qu'un charlatan. J'aurais dû être peintre en bâtiment. En clinique, vous ajoutez à la liste de prédateurs un fond de pension Australien affamé. Enfin, faut pas se plaindre, à l'approche de la quarantaine, mais pas avant, on commence à gagner sa vie (je veux dire : plus que l'indispensable) et même plutôt bien pour une minorité d'entre nous. Fort heureusement, pour éviter que l'on s'endorme sur les ronces, les gouvernements  nous rappellent régulièrement qu'à tout moment, la collectivité pourrait nous obliger à travailler dans des bleds où l'Etat ne va plus depuis longtemps. Et que vous ne pouvez prétendre à une rémunération comparable aux autres "cadres sup" du pays qu'à condition de travailler 80 heures par semaine. Et surtout, à condition de ne pas s'en plaindre directement : le médecin, à la différence du pilote de ligne, de l'ingénieur, de l'institutrice et de l'électricien, n'a pas le droit de parler ouvertement des questions d'argent relatives à son travail. Ne me demandez pas pourquoi, mais c'est comme ça, et les syndicats de médecins ne manquent pas d'entretenir cette étrangeté.

 

Je n'aborde même pas ici les problèmes intrinsèques au métier : voisinage quotidien de la mort et de la souffrance, choix techniques et humains difficiles, exigences éthiques et réglementaires, etc.

 

Certains d'entre nous ne se remettent jamais de ce traitement multicouche à l'efficacité éprouvée, et deviennent, c'est un fait, et cela ne les excuse pas, accaparés par des préoccupations exclusivement matérielles. Pour certains confrères, sortis de cette essoreuse couverts d'amertume, survivants courroucés d'un système maltraitant où l'humanité chaleureuse est l'exception mémorable, il ne sera plus question de parler de l'intérêt général ni de service rendu. Le moindre rappel aux fondements collectifs (économie de santé, permanence des soins...) est vécu comme une insulte, une suprême contrainte : on est écorché, à vif, n'approchez pas ! En témoignent sans doute les mauvais indicateurs de santé du corps médical (suicides, addictions, espérance de vie...), les départs en retraite de plus en plus précoces et vécus comme des soulagements... Je veux gagner du pognon, partir en vacances dans des beaux endroits et protéger les miens, voilà le viatique minimaliste et autocentré avec lequel la plupart des médecins sont propulsés dans la société.

 

Je suis convaincu de longue date que cette aigreur suffisante est un avatar discret du « burn-out », et qu'une meilleure « gestion » (au sens RH du terme) sur tout le parcours du futur médecin garantirait à la fois bien-être et efficacité durable et solidaire du praticien. Utopie, sans doute, et le tombereau fonce sur d'autres routes... La désorganisation honteuse du concours 2011 témoigne, comme d'autres faits que j'ai cité, du mépris dont est l'objet la figure du médecin dans notre société. Mépris ambivalent, on respecte le docteur adulte mais on crache sur le docteur en devenir, on paye sans sourciller 500 € en billets au chirurgien mais on refuse un salaire décent aux Internes. On dit que c'est un beau métier mais on n'embauche pas de gens compétents pour organiser les examens qui y donnent accès ! Bref, je souhaite beaucoup de courage aux étudiants qui passent, repassent, re-re-passent le concours "ECN 2011". Le courage, ce sera peut-être, pour certains, de dire merde et de choisir un métier plus tranquille, pas moins bien rémunéré, et – si besoin - encadré par des tutelles plus cohérentes. 

 

BG

Partager cet article

Repost 0
Published by Bertrand Gilot - dans Société
commenter cet article

commentaires

d'Aloisio 06/09/2011 17:03



Je me souviens de vous à Paul Brousse une infirmiére m'avait dit que vous étiez hautain et carriériste je ne le pensai pas et ce que je lis me conforte dans mon jugement à votre égard vous êtes
pas fait pour écraser vos fréres comme la plupart des médecins,je comprends ce que vous avez pu ressentir je connais les univers glok qui put la mort...Je ne sais pas si cela peut vous aider mais
sacher que toute cette souffrance vous a quand même permis d'être quelqun de bien certe fragilisé peut-être déçu par la société mais merde vous êtes une belle personne moi je crois en vous je
vous donne ma confiance alors courage.  



Bertrand Gilot 18/09/2011 21:22



Ah oui... moi aussi je me souviens de moi à Paul Brousse ! C'est marrant, on m'a souvent rapporté des impressions, des réputations, aux antipodes de ce que je suis. Il faut que je soigne ma com',
comme on dit de nos jours.
Un grand merci pour votre message en tous cas, je vous souhaite à mon tour bon courage - et plus encore, de l'espoir, c'est l'espoir qui nourrit le courage - dans vos difficultés


BG



nemopode 17/07/2011 13:20




Bonjour,



Ce message pour vous présenter mon nouveau réseau pour Sortir de la dépression http://depression.asso.fr/, réseau, forums, groupes, blogs, tout pour s'exprimer sur ce mal, ouvert aux dépressifs et à leurs proches, mais aussi aux médecins qui sont
bienvenus. 


J'espère que vous ferez connaitre ce site à vos correspondants et/ou que vous aurez envie d'y participer.


Bien à vous



lazlouz 17/06/2011 19:47



Merci pour cet article!


Je suis en D4, j'ai passé l'ecn 2011. Ca fait tellement de bien de lire cela. Pour ma part, je travaillais le lendemain de l'ecn avec une autre d4. Blasées, nous avons discutés de ce qui venait
de se passer, quand un anesthésiste et un infirmier sont venus nous trouver avec un "on s'en fout de votre truc de lca, y'a trois ecg qui vous attendent"...Je ne parle pas de ma tête quand j'ai
reçu la nouvelle convocation avec "ouverture des portes à 13h, fermeture à 13h50, début de l'examen à 9h". On est des chiens à l'hôpital, on travaille pour rien, on pense bêtement qu'après l'ecn
ça ira mieux, mais il suffit de regarder les internes pour voir que cela n'est pas vrai. Combien de fois j'en ai vu pleurer, ou se faire insulter ? Combien de d4 avec moi disaient "si j'avais su,
après mon bac je n'aurai pas fait médecine!". Pourtant ce n'est pas faute d'aimer soigner, on ne sert qu'à se faire taper dessus! Le pire, c'est qu'après six ans d'étude, même au bord du gouffre,
celui qui en a marre qui veut changer n'a absolument aucun diplome! Mais à qui se plaindre? Un externe à la fin sait qu'il n'a rien à attendre de sa fac ou du chru, je ne m'attendais pas à si peu
de considération au niveau national, ne serait ce qu'en lisant le communiqué de regrets du ministère, bourré de faute d'orthographe, non signé et anti daté! Le positif dans tout cela? Je ferais
ma thèse la dessus, si d'ici là j'en suis encore.



Bertrand Gilot 17/06/2011 22:36



Le "pire", si l'on veut, c'est que la médecine c'est quand même au fond... un beau métier. Une fois dégagé l'horizon, dans ces moments d'échange avec les patients, quand la sauce prend entre
l'humain et la technicité, la ruse et la raison, là on se dit qu'on a bien de venir (quand en plus le malade a le bon goût de guérir, c'est bingo !). Mais tout ce qui entoure le métier, depuis le
bac jusqu'à la retraite (et même après, j'en suis sûr !), le pollue, l'acidifie, le corrompt (dans tous les sens du terme) devient peu à peu insupportable. Je ne suis pas assez vieux pour savoir
si c'était vraiment mieux "avant" ni assez voyageur pour vérifier si c'est mieux "ailleurs", mais il semblerait que la façon dont nous étudions puis pratiquons la médecine en France à l'époque
actuelle ne tourne pas, mais alors pas du tout rond. Ce gros machin s'est au minimum désadapté de la civlisation dans laquelle il vit, et les seuls qui en ont conscience sont ceux qui en
souffrent : les plus jeunes, pas encore confits par l'argent devenu tardivement facile, pas encore stabilisés sur d'autres plans (famille...) mais déjà désabusés de carrières à peine ébauchées
(il y a même des PUPH qui démissionnent !). Si il y avait une équivalence universitaire en fin ou en cours de 2ème cycle ce serait une hémorragie je pense...


Allez courage, à la fin on peut toujours se réorienter (il suffit de voir les médecins qui finissent dans les RH, la presse, la politique... ou tout autre chose), mais effectivement partir avant
le diplôme c'est perdre toute la mise, ça se réfléchit ou il faut un sacré bon projet à côté (+ un plan B au cas où !). 


 


J'ose : bien confraternellement,


 


BG



Léonie 11/06/2011 17:44



En lisant ce  post, j'ai eu l'impression d'entendre pendant des années une collègue de travail qui relatait les coups durs du parcours de sa la fille en médecine et ensuite en
spécialité, la psychiatrie. J'avais lu le livre de Funès et quand je lui ai passé, elle a affirmé que tout était vrai dans ce qu'il disait. Il y a des métiers durs physiquement, mais je
pense que la médecine à une dimension psychologique tout à fait spéciale, qu'on ne retrouve pas dans les autres métiers, parce que le rapport à l'autre demande beaucoup d'investissement personnel
physiquement et surtout psychiquement.



Bertrand Gilot 15/06/2011 22:41



C'est très particulier en effet, mais après tout c'est dans le contrat. A mon avis le problème c'est l'archaïsme qui endort le système d'enseignement. Certaines pratiques féodales y persistent à
certains endroits, mais bon à la limite on peut considérer que c'est culturel... Par contre d'autres particularités de "management", dans d'autres institutions ou entreprises, conduiraient tout
droit aux Prud'hommes voire au pénal (je pense à ce patron de chirurgie qui envoyait des pinces à la figure de "ses" infirmières de bloc... c'était mon premier stage d'externe !).


Après, le but de l'article étant d'évoquer ce qui ne va pas, le tableau apparaît forcément assez noirci...


 


BG



pr mangemanche 09/06/2011 17:45



bravo !... rien à ajouter ni à retrancher. La considération accordée aux jeunes étudiants et médecins fait certainement le lit des mentalités corporatistes ultérieures...



Bertrand Gilot 10/06/2011 18:03



...et je ne suis pas le seul à penser, alors ? ça me rassure, je ne fais pas QUE du mauvais esprit !


Qu'on (re)lise aussi Blouse (Antoine Senanque) ou Médecin malgré moi (Patrick de Funès).


Ras le bol de cette asymétrie entre le pseudo "prestige" disparu depuis les années 60 (au moins) accompagné du statut de "nanti" (idem), qui sont censés faire avaler une réalité souvent terne,
inintéressante, ultra-contraignante, et humainement très décevante - au point  qu'externes, internes et chefs s'extasient quand dans un stage les gens sont simplement polis et formateurs !!!


 


BG