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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 14:37


cado

 

«La psychose, c’est quand le malade ne se rend pas compte qu’il est malade». Les médecins quittent la faculté avec cette certitude en tête, c’est ce qu’on leur enseigne. La première chose que l’on découvre en apprenant le métier de psychiatre, c’est que cette certitude est fausse : la plupart des personnes souffrant de psychose savent au minimum dire que que quelque chose ne va pas, au mieux connaissent leur diagnostic, comprennent leur traitement et savent identifier les signes annonciateurs de rechute. Mais même dans ce cas cette réalité est souvent tue, voire cachée, autant par crainte du rejet que par honte ou peur de l’incompréhension de l’entourage.

Dans ce contexte le témoignage que présente Philippe Cado dans ce livre «Le jour où je me suis pris pour Stendhal» est tout à fait exceptionnel. L’auteur y décrit sans détour, à la première personne, la forme qu’a pris sa souffrance psychotique au fil des années, depuis les premières distorsions d’avec la réalité jusqu’à ses stratégies actuelles d’adaptation sociale et professionnelle.
Il nous livre en particulier le récit détaillé de la crise délirante survenue alors qu’il enseignait pour la première fois dans un lycée, période où dans un état d’exaltation prononcée il s’est identifié à Stendhal. Récit en forme de journal où l’on suit avec inquiétude l’inexorable perte des repères externes, l’incohérence croissante de ses comportements, le décrochage d’avec la réalité jour après jour jusqu’à ce que son état psychique finisse par attirer l’attention et le mener à l’hospitalisation. Ce texte stupéfiant nous plonge au coeur du vécu de la personne schizophrène en crise, pour qui le moindre événement insignifiant peut être interprété à la lumière du délire ne prenant plus d’autre référence qu’à l’intérieur de soi. On y lit sa croyance, ses doutes, sa gêne aussi, a posteriori, pour les conséquences de ses troubles. Egalement les rencontres avec des soignants plus ou moins bienveillants, plus ou moins efficaces... Mais qu’on ne s’y trompe pas, le voyeur n’y trouvera pas de révélations déplacées sur la vie personnelle, éludée avec pudeur.
 
Rares sont les patients qui parviennent à faire un exposé aussi clair de ce qu’ils ont vécu pendant les passages difficiles. Par pudeur ou par peur d’eux-mêmes, ou par manque de langage quelquefois, beaucoup ne le souhaitent pas - même dans le secret des consultations, préférant escamoter ce type de symptômes une fois obtenue leur résolution,  ou en dénier l’existence, et payant alors parfois le prix d’une cicatrisation fragile par des rechutes plus sévères ou plus fréquentes.

Dans le malheur de sa maladie, l’auteur a sans doute eu la «chance» (j’ai toujours du mal à parler de chance quand on est face à de telles difficultés) d’avoir investi une formation intellectuelle et culturelle de haut niveau, et de porter un réel talent d’écriture : le style est très agréable littérairement parlant, ponctué de traits d’humour salvateurs et de références érudites. Le livre est limpide, se lit d’une traite, et l’on parvient sans peine à se représenter l’étrangeté traversée en se tenant aussi loin du pathos que de la froide description médicale des choses. «Chance» aussi d’être affecté d’une forme de la maladie où coexiste un trouble de l’humeur, plutôt qu’un engourdissement psychique qui ne lui aurait pas permis de finaliser un tel travail. A ce titre l’ouvrage est bien autobiographique, un éclairage personnel sur la maladie, certainement pas un modèle-type de ce que ce que vivent toutes les personnes schizophrènes.

Lecture à recommander chaudement donc, aussi bien aux professionnels de la santé mentale qu’à l’entourage des malades. Et aux malades eux-mêmes bien sûr qui y trouveront quelque réconfort et un regard finalement dédramatisé, loin des projecteurs médiatiques voulant faire de faits divers rarissimes des généralités terrifiantes. Les soignants en seront surpris, je n’en doute guère, surtout s’ils ignorent la profondeur et la lucidité des discussions entre patients que l’on trouve sur les forums ou les blogs.

Je terminerai en remerciant très amicalement Amina Ayouch-Boda, psychologue clinicienne à l'hôpital, qui m’a fait découvrir cet ouvrage dont elle a écrit la lumineuse préface.

Bonne lecture !

 

BG

 

Le jour où je me suis pris pour Stendhal, Philippe CADO, éditions EYROLLES, coll. Histoires de vie, Paris, 2012

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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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commentaires

Œdipe LA CHAISE 04/06/2014 19:12


Bonjour Monsieur, 


À toutes fins utiles et pour votre gouverne je vous prie de bien vouloir visiter mon blog MA
SCHIZOPHRÉNIE RACONTÉE… à l’adresse http://ma-schizophrenie-racontee.blogspot.com et de me porter éventuellement la contradiction soit sur votre blog soit sur le mien.


 


D’avance je vous en remercie. 


Croyez, Monsieur, à mes sentiments les meilleurs. 


Œdipe LA CHAISE

Bertrand Gilot 02/07/2014 21:08



Toutes mes excuses pour cette réponse bien tardive, j'étais pas mal occupé et le blog en a pâti ces derniers temps. Je vous promets d'aller voir votre site. Cordialement à vous



Fanchon G. 14/02/2013 13:03


Merci pour le conseil. En effet, ce livre a vraiment l'air intéressant. Je vais tenter de me le procurer.


Bonne journée à vous.

Léonie 27/11/2012 19:43


Bonjour Bertrand,


J'ai une piste sérieuse Doc mais elle ne mérite pas le prix Nobel et si on n'a pas avancé beaucoup sur le sujet c'est que soit que cette piste est mal connue et quand elle est connue
elle paraît difficile à suivre, ou alors elle pourrait changer le monde mais justement certains ne veulent pas que le monde change mais tôt ou tard on y viendra par la force des choses.

Léonie 11/11/2012 19:50


Je suis entrain de lire un livre écrit par un groupe de psychiatres  qui traite de psychopathie et schizophrénie mais à l'échelle sociale peut être connaissez vous ? :


 


http://sos-crise.over-blog.com/article-la-ponerologie-politique-ou-la-science-du-mal-appliquee-a-des-fins-politiques-78456627.html


 


 


 

anne 11/11/2012 17:46


merci de signaler ce livre.. je reviendrais vous dire...


léonie, pour ma part, j'ai tendance à penser en synapses, quelque chose qui ne fonctionne pas dans les connections, ou qui s'est altéré en cours de route, ( ie : maladies auto immunes du cerveau,
ou pbe " génétique" lors du developpement ) qu'en inconscient. Je ne vois pas comment un gamin qui va bien, qui est " normal" à peu prés, tout d'un coup se met à délirer et toussa... mais bon, je
ne suis pas psychiatre, ologue etc...


 

Bertrand Gilot 27/11/2012 14:57



En tous cas le/la premier(e) qui trouve la cause de la psychose gagne le prix Nobel ! Un siècle de réflexions, de recherches dans différents domaines, des dizaines
d'hypothèses explorées, et j'ai l'impression qu'on n'a pas énormément avancé sur la question...






Léonie 10/11/2012 00:56


Bonjour Bertrand


Je rebondis sur votre phrase : les soignants en seront surpris, je n’en doute guère, surtout s’ils ignorent la profondeur et la lucidité des discussions entre
patients que l’on trouve sur les forums ou les blogs.


J'ai fait aussi cette analyse pour avoir discuté sur des forums et blogs avec des personnes faisant état de leur maladie, elles connaissent la bien ainsi
que les noeuds responsables de celle-ci mais n'arrivent pas les dénouer, certains avouent même qu'ils ont l'impression d'avoir peur justement de les dénouer, il savent aussi le moment
où ils vont rechuter et pourquoi. Etc.  par contre ils partent du principe qu'ils ne guériront jamais ce qui n'est pas toujours vrai, il y a une porte de sortie mais elle passe par
l'inconscient mais c'est l'endroit de tous les dangers, car toutes les peurs et souffrances y sont enmagasinées, mais il y a quelque chose dedans à récupérer et la clé de
la guérison c'est ce quelque chose que d'ailleurs tout le monde, malade ou pas devrait récupérer.

Bertrand Gilot 27/11/2012 14:55



C'est un vieux débat... malheureusement de guérison "ad integrum" chez des personnes souffrant de psychose je n'en ai jamais vu. L'important d'ailleurs est-il de "guérir", ou de vivre au mieux
avec la maladie comme on le voit avec les porteurs de maladies chroniques comme le diabète, par exemple ?



D. 06/11/2012 22:22


Merci pour la recommandation !


Et As-tu lu 'Living outside mental Illness' de Larry Davidson ? C'est dans ma pile de livres à lire, sur le rétablissement...


D.