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9 octobre 2009 5 09 /10 /octobre /2009 09:44

C’est un vieux monsieur, propre sur lui, technicien à la retraite, discret et peu loquace, parisien typique quoique dépourvu de la gouaille éponyme, qui a réussi à rendre fous avec ses troubles fonctionnels intestinaux incurables une palanquée de gastro-entérologues réputés et quelques psychiatres. Il a aussi fait une « vraie » dépression, authentique et certifiée, il y a quelques années, qui a bien évolué une fois traitée par le premier antidépresseur venu. D’entretiens creux en discours factuels et évasifs, la question de l’éventuelle somatisation n’a jamais réellement évolué : il s’est toujours situé le plus loin possible des grandes élaborations vertigineuses qui fondent les psychothérapies efficaces.

A force de bricolages médicamenteux tous plus éloignés de leur AMM les uns que les autres, son médecin traitant et moi avons fini par trouver la martingale qui soulage son transit sans attirer la foudre de son cardiologue ni ouvrir un sac de nœuds d’interactions pharmacologiques tentaculaires. Alors, on n’ose plus trop toucher à rien, et on a convenu de se voir trois à quatre fois par an, brèves rencontres au déroulement convenu pour s’assurer en commun que rien ne va plus mal ni mieux qu’auparavant, et qu’on ne change surtout rien au traitement. Attitude qui n’est pas ma préférée, mais qu’il faut savoir adopter de temps en temps dans ce métier.

Et cette fois-ci, dès la salle d’attente, il était évident que quelque chose n’allait pas. Malgré moi je commençais à me raidir, à me préparer à encaisser le choc des ultimes révélations pointilleuses et interminables concernant son gros intestin, son affaire Clearstream portative à lui.

En fait non. Il voulait me dire que sa fille unique, âgée d’une quarantaine d’années et mère d’un enfant, s’est fait écrabouiller par un camion, alors qu’elle circulait à bicyclette. Qu’il n’arrive pas à pleurer, « même au cimetière », et que la douleur lui stagne en dedans, comme immobile, blanche, terne, acide. Qu’il arrive à manger et dormir, à peu près, comme ça, et même à voir des gens. Comme agitant un frêle bouclier, il répète que « c’est dommage », parce qu’elle avait « une belle carrière devant elle ». Il fait très bien la différence. « Je suis malheureux, mais pas déprimé ». Juste malheureux. Infiniment. Pendant nos longs silences, plongé dans son regard lourd et sec, je me suis senti  à côté de lui, sur la plage, au pied d’une falaise de craie blanche dont un pan immense venait de s’écrouler, sans pouvoir le soulager d’aucune manière, sans savoir rien réparer de ces catastrophes là, ni l’aider à remonter ailleurs, ni, non plus, rester auprès de lui dans le froid et la nuit.

 


Ordonnance identique, rendez-vous dans trois mois. Ne rien changer.

- Vous m’appelez si…

- Oui, oui…

Dans ma prochaine réincarnation, je ferai menuisier, ou pilote de ligne, ou constructeur de décors pour le cinéma.

 

BG

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Published by Bertrand Gilot - dans Rendez-vous
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commentaires

leonie 28/10/2009 19:24


Encore moi,
Il y a t-il un risque de perdre sont identité a force de psychanalyser les autres? (j'ai eu un chef psychiatre qui a fini par être interné pour folie).


leonie 28/10/2009 15:12


Bonjour BG, je reviens sur ce post encore.....
Il y a une chose à laquelle je pense souvent, c'est qu'il suffit de trouver quelqu'un avec beaucoup d'empathie capable de consacrer du temps et d'écouter la personne en souffrance sans jugement
pour qu'elle puisse décharger le trop plein. Ca m'arrive souvent d'écouter les autres, des collègues, des gens à l'accueil au boulot, des membres de la famille, des amis etc.., je sens que ça leur
fait du bien de parler de leurs problèmes,mais l'inverse est plus rare et je me dis que je ne suis peut être pas faite pour être écoutée, mais seulement pour écouter et du coup je me sens frustrée
ou alors je n'ai pas encore trouvé la personne empathique que je recherche. Je me dis en autre que le travail de psychiatre doit être très dur psychologiquement à l'écoute et par le fait qu'en tant
que soigant ce doit être dur de se sentir impuissant. D'un autre côté une personne ayant souffert et en ayant pris conscience est à même de comprendre un autre souffrant, même si cette souffrance
est différante. Peut être qu'en écoutant la souffrance des autres on minore sa propre souffrance. Ce n'est que mon avis, peut être que je me trompe et que je fais fausse route......


Bertrand Gilot 28/10/2009 19:00


"Je me dis en autre que le travail de psychiatre doit être très dur psychologiquement à l'écoute et par le fait qu'en tant que soigant ce doit être dur de se sentir impuissant"

Oui enfin sur notre planète il y a des enfants qui travaillent dans des mines de soufre, donc faut pas se plaindre non plus ! ;-) Et fort heureusement le sentiment d'impuissance n'est pas si
fréquent que ça. Pas pire que dans bien des domaines médicaux en tous cas...
La professionnalisation consiste justement à apprendre à trouver la bonne distance pour être accessible (attention aux fameux "blindages" infranchissables dont se vantent bien des médecins...) sans
se laisser embarquer dans la souffrance du patient, sinon on ne tient pas trois semaines. C'est sans doute l'essentiel de ce genre de métier. Apprendre à bien prescrire les psychotropes, au terme
des études de médecine, il ne faut pas plus de six mois, un an pour être au point. Le reste c'est à dire apprendre à contrôler l'ouverture de la "fenêtre empathique", c'est une autre paire de
manches... Et l'on n'a jamais fini de se perfectionner sur ce point.

"Peut être qu'en écoutant la souffrance des autres on minore sa propre souffrance. "

C'est parfois vrai Léonie, de fait on voit certains psys (tous corps de métiers confondus) utiliser manifestement leur métier pour occulter leurs propres souffrances. J'ai vu des caricatures, cette
vieille dame psychologue hospitalisée pour dépression, qui refusait de prendre sa retraite "je ne supporterai pas de ne plus voir de patients" disait-elle. Et cette psychanalyste qui, en train de
mourir de son cancer, appelait ses patients en les suppliant de venir la voir (en payant...) parce que "ça l'aidait à tenir". Bref...
Sur le fond, après tout pourquoi pas, à condition que ça n'interfère pas (pas trop) avec leur travail, c'est un impératif éthique que tout le monde ne respecte pas. Mais il y a en tous cas des
risques, comme par exemple le blocage de toute évolution personnelle : si guérir (mes souffrances) m'enlève le désir (ou le besoin...) de m'occuper des autres, je risque d'y perdre mon gagne-pain !
Donc prudence.

BG


Jean A. 28/10/2009 08:02


Bonjour, il me semble que vous décrivez là un malade psychosomatique dont l'une des caractéristiques principales est de vivre en permanence dans une impasse psychique d'où peut-être les images
d'écroulement de falaise dont rien ne laisse prévoir ni l'heure ni le temps qu'il fera le jour où tout cela se cassera la gueule.
Sans doute très difficile à supporter en thérapie car il ne se passe rien dans la relation, enfin, c'est ce qu'il semble et peut être perçu comme très frustrant pour le médecin.
Cependant votre patient revient, régulièrement. Il vient pour ainsi dire pointer chez vous, recevoir le tampon, minimaliste sans doute mais toujours fidèle. C'est une forme de lien qui a le mérite
de se maintenir dans la durée, c'est tout en votre honneur que de vous astreindre à cette continuité et ma foi, je crois bien pouvoir dire que, si vous ne contrôlez pas grand chose, vous
représentez sans doute beaucoup pour cette personne qui a pu déposer chez vous son chagrin, quel que soit sa forme.
Bonne continuation


Bertrand Gilot 28/10/2009 18:50


Merci Jean pour ce beau commentaire... je souscrits en tout point, il est illusoire de prétendre maîtriser tout ce qui se passe dans un échange patient-thérapeute. On est régulièrement surpris par
des personnes qui longtemps, ne paraissent tirer aucun profit de leur prise en charge, et qui, soudain, s'illuminent...

BG


leonie 15/10/2009 20:05


C'est en partie lié à la phase initiale (= de choc) du deuil, mais chez lui ça prend une forme particulière.
Vous voulez dire qu’il a construit une chape sur sa douleur inconsciemment pour ne pas souffrir et que pour en revenir au post précédent, un évènement risque un jour de briser cette chape. Bref son
deuil n’est pas fait et c’est ce qui vous empêche de l’aider et vous inquiète ?
Le titre « Etretat », a sans doute un rapport avec la falaise à Etretat je suppose?
Elle est géniale cette falaise !


Bertrand Gilot 19/10/2009 20:15


Cette falaise est géniale, oui, et à la fois on n'a pas forcément envie de se balader au pied de ces énormes blocs de craie qui se détachent tous les quatre matins...

Vous voulez dire qu’il a construit une chape sur sa douleur inconsciemment pour ne pas souffrir

C'est un peu comme à Tchernobyl oui... une carapace de béton sur un truc toxique. Ca protège mais on n'est pas tranquille pour autant.


leonie 14/10/2009 17:08


En lisant cette phrase, il me revient à l’idée qu’autrefois et même encore à l’heure actuelle, dans certains milieux, on apprend aux enfants à ne pas pleurer en toutes circonstances. Aux garçons on
dit qu’un homme qui pleure, c’est être une fille ou une mauviette. Bref on réprime des tas de sentiments dès l’enfance (d’après A.MILLER) par l’éducation, ce qui ne serait pas bon pour le
psychisme. Perso, à part les oignons, ou pleurer de rire, je n’arrive pas à pleurer en cas de moments tristes ou graves. Pleurer permet d’extérioriser la douleur paraît-il. Peut être que c’est le
cas de votre patient. Il intériorise sans doute sa douleur comme on le lui a appris. Qu’en pensez vous ?


Bertrand Gilot 15/10/2009 09:02


"...comme on le lui a appris"

...mais pas seulement : c'est une question d'apprentissage bien sûr, mais après l'éducation il y a mille facteurs qui tout au long de la vie modifient l'organisation des défenses psychiques, les
réactions au stress et à la frustration, la circulation des émotions. En ce qui concerne cet homme, il est difficile d'aller plus loin dans la compréhension pour l'instant, comme je le
sous-entendais c'est quelqu'un qui ne semble pas savoir interroger son intériorité, même lorsqu'il va à peu près bien. Là il souffre, et en reste paralysé. C'est en partie lié à la phase
initiale (= de choc) du deuil, mais chez lui ça prend une forme particulière.

BG


Stephane 11/10/2009 07:57


C'est compliqué le deuil. Les ressources de l'homme sont infinies et imprévisibles. Chacun construit son deuil comme il peut avec ce qu'il a. Du bricolage, la médecine, la vie, c'est du bricolage.
C'est ça qui rend ce métier plus interessant mais aussi plus stressant qu'un autre. Le médecin est un arrangeur. C'est ma vision du truc: http://kystes.blog.lemonde.fr/2008/06/19/medecine-et-jazz/


Bertrand Gilot 11/10/2009 11:14


"C'est compliqué le deuil. Les ressources de l'homme sont infinies et imprévisibles. Chacun construit son deuil comme il peut avec ce qu'il a."

Tout à fait d'accord. On n'y est malheureusement quasiment pas formés dans le monde soignant, psychiatres compris, alors que les deuils "durs" ou parfois franchement patho représentent, directement
et indirectement, peut-être 20 ou 30 % des consultations en psy. Il faut accompagner, être là, beaucoup parfois mais pas trop non plus, parfois laisser les gens s'éloigner (avec inquiétude...) puis
revenir (avec pas toujours moins d'inquiétude !). Et puis, souvent, la lumière revient... doucement...

"Du bricolage, la médecine, la vie, c'est du bricolage."

Oui, mille fois oui ! le seul problème est de l'assumer (côté médecin et côté patient) dans une société ou tout est normé, certifié, etc... C'est là, c'est exactement là que c'est différent du
pilote de ligne. Je veux bien qu'on mette une majuscule à Bricolage.
Par ailleurs ta comparaison avec la musique est très belle... et sonne très juste ;-)

BG



leonie 10/10/2009 15:55


Pal mal la métaphore, c’est tout à fait parlant.
Pour ce qui est le cas de votre patient, j’ai le souvenir au boulot d’une collègue un peu comme cela , hyper stressante pour son entourage, qui a fait de la dépression, pour qui le moindre petit
problème était une catastrophe, eh bien le jour du décès d’un proche, elle s’est comportée comme votre patient et n’a pas pour autant sombré dans la dépression les années suivantes. C’est comme si
le décès bien que trise pour elle, était moins important que ses problèmes dans son for intérieur, enfin c’est ce qu’on a pensé.
C'est tellement compliqué d'arriver à se mettre à la place des autres surtout pour les aider.


anita 10/10/2009 09:48


L'amputation du sentiment qu'il a subi vient probablement de si loin...
Ne pouvez-vous pas considérer que son "je n'arrive pas à pleurer" a, pour lui, valeur d'un torrent émotionnel chez un autre?

Je dis ça, mais comme vous, je pense que le pire chagrin est de ne pas en avoir. Confraternelles bises. De constructrice de décors pour série B.


Bertrand Gilot 10/10/2009 10:24


"Ne pouvez-vous pas considérer que son "je n'arrive pas à pleurer" a, pour lui, valeur d'un torrent émotionnel chez un autre?"

Oui très certainement, pour ce qui est de la valeur sémiologique. Déjà bien alexithymique de caractère,
il traverse la phase de choc initiale du deuil. Mais le blocage impressionnant de la circulation de ses émotions, s'il le protège peut-être un petit peu, est préoccupant pour la suite. Après, et on
touche là aux limites de l'exercice - et à mon sentiment d'impuissance dans cette situation, qui a motivé cet article - il n'est pas certain que le but de la psychothérapie (au sens large) soit de
rendre rigolotes des expériences tragiques...


leonie 09/10/2009 20:02


Comment expliquez vous la réaction de cet homme devant un si grand malheur et son intestin stressé ?
Dans une prochaine réincarnation vous aimeriez vraiment être pilote de ligne avec la responsabilité de la vie de plus de 400 passagers y compris la vôtres ? stressant non ?


Bertrand Gilot 10/10/2009 10:44


"pilote de ligne avec la responsabilité de la vie de plus de 400 passagers y compris la vôtres ? stressant non ?"

C'est une forme de stress qui est différente, plus maîtrisable, sans doute. Pour filer la métaphore le travail du médecin c'est comme conduire un avion mal entretenu, avec des passagers non
contrôlés, sans avoir pris les prévisions météo : l'impression - souvent vérifiée ! - que tout peut arriver, tout le temps...
Et surtout, le pilote fait face à un risque technique, qui appelle des réponses techniques, pour au final maîtriser une machine - certes complexe, mais une machine, et ses sous-systèmes. Les
risques auxquels fait face le pilote sont énormément procédurisés, canalisés, planifiés en quelque sorte, et ils bénéficient d'une sorte de formation continue qui régulièrement les oblige à mettre
à jour leurs réactions en cas de pépin (ce dont les médecins ne veulent pas entendre parler). En cas de problème impossible à régler, soit le pilote poursuit son vol, ou l'écourte, dans un
inconfort plus ou moins important, soit la fin est immédiate (= brutal mais pas de stress prolongé, si l'on peut dire).
En médecine on a bien essayé de faire des ingénieurs en médecine qui traitent les patients comme des machines en panne mais ça ne marche pas, et ça rend tout le monde malheureux. On est donc face à
des humains, individuels. Quand on est face à un patient pour lequel on n'a pas de solution, on va donc se regarder dans le blanc des yeux pendant de longues années parfois, et là c'est un stress
très particulier, qui est à l'origine de l'impuissance et du découragement qui fondent le burn-out (syndrome d'épuisement professionnel)...

BG