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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 17:04

 

 

Un « tableau clinique », pour l'étudiant en médecine, c'est à la fois une solive de sa charpente pédagogique, et une gamme aussi fastidieuse à répéter qu'éloignée de la réalité quotidienne de son futur métier.

 

Un tableau clinique, ce n'est ni plus ni moins qu'une énumération de symptômes, dont le regroupement aboutit à un diagnostic. Parfois réduit à un simple – et bancal - « trépied », parfois au contraire long comme une nuit de garde, on introduit ces agrégats informes dans le crâne de l'étudiant à l'aide de moyens mnémotechniques contondants, aussi toxiques et rémanents que quand quelqu'un fredonne « je te survivrai » dans le bus le matin à côté de vous. La masse à compacter est considérable et transforme peu à peu le cerveau en une obscure et dense bibliothèque, où l'espace dévolu au raisonnement est d'autant réduit.

 

Le tableau clinique, c'est aussi le « bon malade », le client parfait, qui présente, ou chez qui l'on relève, l'ensemble bien ordonné des symptômes dont l'addition conduit au « beau diagnostic ». Si l'on y regarde de plus près – ce qui est heureusement fort rare – on réalise que la victoire intellectuelle est finalement modeste, s'agissant d'une opération mentale simplette dont le résultat n'est que mécanique. Notons au passage que ces brillants diagnostics ne supposent nullement qu'on a à leur opposer un beau traitement, efficace et bien toléré. On ne peut pas tout avoir.

 

Mais la Nature est rétive, et les patients, imparfaits. Ils nous arrivent avec des symptômes brouillons, froissés, délavés, semblant prendre du plaisir à tester le toubib en lui déversant leurs souffrances en vrac, dans un amoncellement bien différent de celui édicté à la Faculté par quelque pompeux mandarin. Plaintes détournées, imprécises, ou même cachées par une pudeur incomprise du médecin, elles sont de plus formulées généralement dans une langue basique ignorant tout du lexique médical, imposant au praticien un effort de traduction proprement éreintant. Par exemple, si on parle médecin on ne doit surtout pas dire « Monsieur Durand n'a pas de fièvre », mais « la pancréatite du 27 est apyrétique ». On doit dire « ictère » pour jaunisse, « céphalée » pour mal de tête, « asthénie » pour fatigue, et ainsi de suite. Sinon, ce n'est pas sérieux.

 

Pour être juste, on doit cependant admettre que de nombreux patients sont sincères, ils nous disent toute la vérité, l'organisent, l'aplatissent, la déroulent soigneusement et poliment au pied de nos synapses hippocratiques. Mais alors c'est la Maladie qui tend à tricher avec les frontières rectilignes que nous lui assignons, comme une ethnie se jouant de nos cartes coloniales au XIXème siècle. Tel symptôme se ballade sans ses papiers hors de son écosystème habituel, tel autre manque à la liste qui aurait permis de clouer le diagnostic dans sa boîte cotonneuse, retardant d'autant l'envoi déterminé de « l'arsenal thérapeutique ».

 

Le tableau, comme un vêtement tombant mal, est alors incomplet, discordant, trompeur, refusant obstinément de se laisser capturer, laissant le médecin tout à fait vexé se draper dans une posture offusquée. Le patient doit alors être mis au rebut pour défaut de référencement. L'amour fou voué par notre rationalisme aux catégories soigneusement étiquetées dans une vitrine poussiéreuse ne saurait tolérer pareil affront. Le patient n'a plus qu'à aller se faire voir chez les Internistes, ces derniers chevaliers de la clinique juste et du savoir extensif, capables de déloger le Mal aux tréfonds des patients menteurs, simulateurs, parlant mal français, ou pire encore, porteurs d'une maladie rare.

 

Mais par chance le progrès est arrivé, et aujourd'hui dans la plupart des spécialités la chasse au tableau clinique, si laborieusement apprise, n'a généralement plus grand sens. La plainte est rapidement circonscrite, le patient disposé dans des machines qui font des photos de l'intérieur de son corps, on envoie des morceaux ou des liquides à lui dans des laboratoires, et l'étiquette portant la dénomination - et le prix à payer – peut enfin lui être apposée. Seules persistent encore quelques contrées mal explorées, quelques forêts impénétrables, où survivent les derniers tableaux cliniques, libres, sauvages, ornés de tous leurs attributs... la psychiatrie fait partie de ces domaines encore préservés, malgré la prospection intensive de l'industrie pharmaceutique et les visites de quelques chercheurs passionnés d'exotisme. Je ne manquerai pas d'en donner l'illustration prochainement.

 

 

 

Bertrand GILOT

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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commentaires

Psychosomatix 05/06/2011 19:35



Et tu m'entendras, je te survivrai, quelque part en toi... ;)



Bertrand Gilot 05/06/2011 22:16



Raaah ben c'est malin j'en ai pour la semaine...



Léonie 29/05/2011 13:11



Pour que la médecine progresse, elle doit aller au delà du rationnel, parce que l'irrationnel n'est juste que du rationnel non élucidé scientifiquement.


Je vous met un lien sur un article que j'ai lu récemment et que j'ai trouvé intéressant parce qu'il sort des sentiers battus.


 


http--www.stanislavgrof.com-pdf-Stan_Grof_Interview_INREES.pdf



Bertrand Gilot 05/06/2011 22:15



Merci beaucoup Léonie pour cet article, je ne connaissais pas du tout cet auteur. Les passerelles qu'il tend entre la science moderne occidentale et les diverses traditions spirituelles sont
intéressantes. Je n'ai malheureusement pas eu le temps d'approfondir, tout cela est captivant, même s'il faut toujours rester prudent face aux théories qui expliquent "un peu tout un peu trop
bien". N'hésitez pas à m'en dire un peu plus, éventuellement en MP.


 


 


BG