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23 septembre 2009 3 23 /09 /septembre /2009 16:37

 

Cela faisait si longtemps que nous ne nous étions plus revus. Combien d’années, déjà ? La dernière fois, je m’en rappelle bien, je travaillais encore à l’hôpital, c’était pendant ces interminables années de « post-internat ». Ces années où sous le titre ronflant de «Chef de Clinique – Assistant », on sert à un peu tout (prendre la garde de Noël quand les médecins titulaires sont en RTT) et un peu à rien (ne pas voir son nom cité en bas des travaux que l’on a rédigé). Ces années où l’on s'épuise à croire, encore un tout petit peu, que la loyauté et l’application seront naturellement reconnues et pourquoi pas, récompensées - avant d'accepter le constat que les chaussons devant la cheminée restent désespérément vides.

Bref depuis cette époque où j’attendais la dernière couche de vernis avant d’être recraché par la Machine à Fabriquer des Docteurs (avec un sourire figé un peu comme les petits bonshommes qui peuplent les terrains de baby-foot) je ne l’avais pas recontactée. Je n’attendais plus rien d’elle je crois. Ses petits cadeaux me semblaient désormais moches, lointains, inutiles, j’en avais même jeté certains. Elle ne m’appelait plus non plus, mais elle continuait mécaniquement à m’envoyer des invitations de temps en temps, auxquelles je ne répondais pas. Cela me touchait bien un peu, mais je sentais qu’elle le faisait sans vraiment penser à moi, et je savais qu’elle ne remarquerait pas mon absence.

Et puis, je m’en rends compte aujourd’hui, j’ai fini par oublier jusqu’à son existence. Insensiblement, après avoir partagé tant d’intimité, tant de complicité, tant de moments forts, grisants tout au long de mon début de carrière, sa place dans ma vie s’était refermée, rebouchée, il n’en restait qu’une pâle cicatrice. Comment et par quoi l’avais-je remplacée, c’est difficile à dire. Sans doute par une réorientation de ma pratique professionnelle où j’évitais de la rencontrer directement : j’utilisais bien sûr certains de ses services, mais sans passion, froidement, avec des attentes précises et des exigences rationnelles. J’explorais d’autres façons de faire, je me rendais compte qu’au fond je n’avais pas autant besoin d’elle qu’elle n’avait pu me le faire croire. Et aussi, pour me distraire quand la tentation de la rejoindre pointait à nouveau, je lisais quelquefois la revue Prescrire.


Alors quand elle m’a téléphoné l’autre jour pour me proposer un rendez-vous, mon sang n’a fait qu’un tour. Après une courte et vaine hésitation, j’ai dit oui, bien sûr j’ai été faible, j’ai dit oui, je voulais savoir, je me le cachais mais j’en rêvais, il fallait qu’on se revoie un jour, bien sûr, Oscar Wilde ne disait-il pas que l’on peut résister à tout, sauf à la tentation ?


Et ce matin, elle est venue. Comme avant. Elle n’a pas changé. Elle, l’Industrie Pharmaceutique, a pris cette fois comme pseudopode pour entrer en contact avec moi, le visage anodin d’une dame polie et consciencieuse. Une dame qui en bonne visiteuse médicale a attendu – bien malgré moi, je le précise – vingt minutes dans la salle d’attente avec un sourire figé, un peu comme les dames qui posent pour les publicités pour des bas de contention. Elle m’a tendu une poignée de mains ferme et rassurante avant d’entrer dans mon bureau traînant derrière elle une lourde valise à roulettes remplie de trucs inutiles, comme une collégienne avec son Tann’s® sur le dos.

Après un échange de banalités cordiales, la dame a sorti de sa remorque les paperasses multicolores nécessaires à l'accomplissement du rituel, avec le mystère d'un pope s'affairant derrière l'iconostase. Son regard s’est voilé pendant qu’elle lançait dans son cerveau le logiciel qu’on lui a installé lors du dernier séminaire de formation, trois jours sans sortir dans un hôtel à 4 km de chez elle, entre deux séances de team building où elle avait dû lancer en rougissant de la mousse au chocolat sur son directeur régional. Brutalement, j’ai alors perdu le fugace sentiment de contact humain qui m’avait traversé en la saluant : « si vous voulez opter pour le prélèvement automatique, tapez dièse ; si vous voulez recevoir les offres de nos partenaires, tapez étoile… ».

Le choc a été terrible. Car çàa n’a pas manqué : elle s’est mise à me raconter, sur le même ton que si elle avait lu un prompteur qu’une nouvelle étude parfaitement indépendante ...gnagnagna avait prouvé ...blablabla que son antidépresseur qu’elle vend ...patipatapati était le meilleur de l’Univers Connu et Inconnu et qu’on s’en doutait bien, hein n’est-ce pas docteur, mais que là ça y est cette fois, c’est sûr et vrai de vrai, et c'est le sien qu'est le mieux.

Silence.

Vertige.

Malaise.

Mal de tête (à peine, mais quand même).

Mon regard s’est troublé, ma tête s’est mise à tourner, des souvenirs me sont revenus, massivement, agressivement, comme autant de bouchons de champagne gratuit qui m’auraient bombardé subitement. Je réalisai le gouffre. Le précipice. Le canyon qui nous sépare aujourd’hui, qui s’est creusé entre nous durant ces années d’absence. La peau qui a écaillé le vernis de joueur de baby-foot - chez moi, pas chez elle. Et pourtant c’était du light, je vous jure. Pour une reprise, ils m’ont envoyé une gentille, elle était pas habillée comme une hôtesse du Salon de l’Auto, elle n’a pas essayé de m’offrir un pot à crayons en carton avec un calendrier qui clignote imprimé dessus, elle ne m’a pas glissé une invitation à un symposium bidon animé par un professeur corrompu dans un château à la con, et, comble du luxe, elle ne m’a même pas saoûlé avec des explications neurobiologiques dont elle ne maîtrise pas le quart de la moitié des notions. Je n’ai même pas eu à subir l’épreuve du « visuel », vous savez ces affreux tableaux pondus par le service marketing comparant une courbe verte virilement ascendante montrant son produit et une courbe rouge qui vasouille illustrant le médicament concurrent honni (la publicité est une science exacte, certes, mais elle a aussi ses limites…). Je n’ai plus écouté un seul mot de ce qu’elle me racontait : c’était impossible, le désir était absent, la panne était maintenant trop apparente, et je ne sais pas trop bien simuler, alors j’ai eu soudain une grande, une immense envie que très très vite, on ne soit plus là, ensemble, face à face, cela souillait mon souvenir et mon présent aussi, il fallait que ça s'arrête, vite.


Elle a dû le sentir, la dame, parce qu’elle a fait rudement court, en tous cas à comparer des longues séances de suçage de cervelle auxquelles j’avais dû assister autrefois à l’hôpital, en échange de quelques viennoiseries trop grasses, d’un pin’s et d’un petit lot de post-its sous l’œil distrait d’un chef de service resté bloqué assis en mode « veille », les menottes budgétaires aux poignets. J’ai pourtant été poli, moi aussi, neutre, impassible, compatissant même. Elle a dû le sentir, et elle a fait court, et elle est repartie à Laboland, avec le même regard que fait mon banquier quand il me propose des « nouveaux produits qui pourraient m’intéresser » alors que je le vois pour lui demander tout autre chose, et il sait qu’il doit me le dire, et il sait que ça ne sert à rien, et que son action n’influera en rien sur ma décision, mais qu’il y est obligé, et je le regarde avec compassion parce que je sais qu’il sait que je sais qu’il est obligé et que toute cette mascarade ne sert pas à grand’ chose au fond et que je sais qu’il était mieux, il y a un mois de ça, en tongs et en short sur une plage quelconque mais loin d’ici. Et la dame du labo de ce matin elle aussi, elle a lu dans mes yeux que je sais qu’elle sait que son passage ne modifiera pas mes prescriptions, et que son article scientifique « totalement indépendant » je n’y accorde qu’un crédit fort limité et qu'il sera à la corbeille avant ce soir, et qu’elle sait aussi que je sais que ma compassion envers elle l’agace mais que j’y peux rien, c’est dans ma nature.



Allez, au fond, sans doute c’est mieux qu’on ne se revoie pas.



BG

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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commentaires

MANDELKORN 19/11/2010 15:21



J'ai écris un livre "ESSAIS". Je me présente Marcel MANDELKORN, 58 ans.


Les troubles de la personnalité en eux-mêmes motivent en effet rarement des demandes de soins spécifiques et ils sont plutôt appréhendés et saisis par le clinicien à
travers leurs complications. Celles-ci vont à leur tour se retrouver codées dans l'axe , qu'il s'agisse de troubles de l'humeur, de troubles du comportement, de troubles addictifs ou de
tentatives de suicide.


 


Il me semble que l'on trouve donc là un premier élément de réponse à la question posée, qui est aussi celle de l'utilité du regard diagnostique : oui, la recherche
et le dépistage d'un trouble de la personnalité doivent faire partie de l'évaluation psychiatrique en urgence et en liaison, car on sait qu'une personnalité pathologique peut être à l'origine de
troubles et de désordres, plus ou moins spécifiques, comme des troubles addictifs ou des troubles dépressifs ou un risque suicidaire, vis à vis desquels des stratégies thérapeutiques plus ou
moins spécifiques peuvent être mises en place



Bertrand Gilot 20/11/2010 19:28


Votre propos est intéressant mais permettez, je ne vois pas le rapport avec la visite médicale abordée dans ce texte ? cordialement


bycapucine 02/04/2010 21:12



excellente description


désopilante et pleine de tension


finalement, psy et littéraire, semblent être deux mots qui s'assortissent.


je m'abonne à votre publication, votre ton me plait


bien sincérement


votre nouvelle lectrice



Bertrand Gilot 03/04/2010 10:55



merci ! vous êtes la bienvenue, j'ai trop peu de temps pour y écrire en ce début de printemps mais ça reviendra vite !


 


BG



Laure 01/10/2009 13:56


C'est qu'il écrit bien en plus d'être malin...


leonie 25/09/2009 20:27


Cool, la nouvelle présentation !!!

« Ces années où l’on s'épuise à croire, encore un tout petit peu, que la loyauté et l’application seront naturellement reconnues et pourquoi pas, récompensées - avant d'accepter le constat que les
chaussons devant la cheminée restent désespérément vides ».
C’est tellement bien dit !!!
Malgré l’acceptation, la digestion reste quand même difficile.
C'est marrant,quand je lis ce post, cela me rappelle mon médecin traitant il y a plus de 30 ans quand il recevait un "dame". Il la faisait poireauter jusqu'à la fin de ses consultations et
l'éconduisait rapidement ensuite, il ne supportait pas qu'on l'achète. Je ne comprends pas comment ensuite autant de médecins se sont laisser acheter ainsi.