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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 11:09
Que les fans de Mickael Jackson ne m'en veuillent pas, j'étais presque en vacances et mon inspiration aussi lorsque leur idole s'est éteinte, et il manquera donc mon billet pour accompagner leur deuil. Deuil que je partage aussi un petit peu puisque j'ai quand même dansé sur Thriller dans mes première "boums" (tiens ça existe encore ça ?) et que la cassette (une casssette, mais si rappelez-vous) des meilleurs tubes de ma pré-adolescence lui faisait une large place.

Par contre, la lecture du Monde du 3 septembre donne quelques infos intéressantes sur son "médecin personnel" le désormais célèbre Conrad Murray. Il faudra un jour que le Conseil Mondial de l'Ordre des Médecins (organisme encore à créer, avis aux médecins potentophiles de tout poil...) se penche sérieusement sur la notion de "médecin personnel" à laquelle j'ai un peu de mal à adhérer. Car un médecin, à la différence d'une brosse à dents, ça se prête, c'est ouvert au public, ça joue un rôle vis à vis de la collectivité, et puis la compétence c'est quand même au contact d'une masse de problèmes variés qu'on peut l'entretenir...

Alors un médecin privé, c'est bien difficile à se représenter... Remarquez ça va avec la logique de l'époque, tout ce qui était très largement collectif il y a encore vingt ans devient privé, personnel, incessible, inaliénable. Ce ne sont plus seulement des privilégiés marginaux mais toute une partie de la classe moyenne qui désormais possède SA piscine (minuscule et dangereuse pour les enfants, mais bon), SON cinéma perso (ah tiens le CNP Odéon a fermé... heureusement il reste les blockbusters en DVD), et on ricane sur les Suisses qui ont dans les immeubles l'obligation de partager (aïe !) un lave-linge commun. Avec les courses sur Internet et le libre choix de l'école des enfants, la mixité sociale fond comme la banquise du Pôle Nord. Enfin bref, la star avait son médecin perso rien qu'à soi.

La première raison pour laquelle j'aurais bien voulu le rôle, c'est quand même le pognon, parce que le Dr Murray était - toujours selon Le Monde - rémunéré 150 000 Dollars par mois pour ses services, ce qui même si l'Euro est fort en ce moment, laisse de quoi se payer plein de trucs vachement importants (des piscines, des home cinema...). Mais surtout, je suis à peu près certain que j'aurais fait mieux que lui. Si. Car j'ai sursauté en lisant l'affreux déroulement des prescriptions du jour fatal au chanteur : il s'est vu administrer pour son insomnie des benzodiazépines , et parmi les plus sédatives de cette catégories, à (au moins) cinq reprises en six heures, per os et en perfusion. Déjà, beau score, cela aurait mis en danger de mort même un toxicomane averti. Mais le plus rigolo est d'avoir tenté, l'administration de Propofol (Diprivan®), ce médicament utilisé couramment comme anesthésique. Au demeurant c'est un bon produit, dont la tolérance est excellente. Mais c'est un bon produit anesthésique... Je ne sais pas trop ce qu'a voulu faire le collègue (quelque chose me dit qu'on va bientôt lui poser la question droit dans les yeux et une main sur la Bible...), mais administrer un anesthésique à la volée, dans une chambre d'hôtel, sans autre personnel médical à ses côtés ni matériel de réanimation (réanimation non pas au sens de "il se passe un truc grave" mais "prévention des complications liées à l'utilisation d'un médicament ultra-sédatif"), c'était quand même très, très rock and roll au point que, on m'aurait demandé mon avis, je lui aurais dit de pas le faire. On note au passage qu'en plein Los Angeles, il a fallu 53 minutes à l'ambulance pour arriver...

Surtout qu'à la base, revenons aux fondamentaux, l'indication de prescrire (TOUJOURS se demander "pourquoi je fais ce que je suis en train de faire") était... une insomnie, et que le propofol a été admninistré à... 10 h 40 du matin, après une nuit sans sommeil. Combien de fois me suis-je engueulé avec des infirmières de nuit qui m'appelaient - me réveillaient - pendant mon bref sommeil des nuits de garde parce qu'un patient "ne dormait pas"... Après s'être assuré que le patient n'avait AUCUN autre problème que l'insomnie, cela finissait toujours par le même dialogue : "Et vous ça vous arrive de mal dormir parfois ? - bah oui. des fois. Et vous appelez le SAMU ? - heu... ben non." Voilà comment à fétichiser un symptôme on finit par terrasser la maladie à coup de bulldozer, et le malade aussi, mais avec la fierté de le voir mourir guéri. Exit ici l'autre principe fondamental "primum non nocere" (avant tout, ne pas nuire) hérité d'Hippocrate et que l'on tend si souvent à oublier dans nos contrées hypermédicalisées. Le docteur Murray est présenté comme cardiologue (j'avais lu généraliste sur une autre source, mais admettons). Il a fait strictement n'importe quoi en jonglant avec des médicaments qui ne sont pas de son champ de compétence, en essayant de traiter un problème qui dépassait très largement ce qu'il savait reconnaître et traiter. Cela aurait pu être ridicule et même rigolo, ça a fini par un drame, médiatisé uniquement parce qu'il s'agissait d'une célébrité.

En l'occurence un rapide recoupement d'information permet de supposer assez  fortement que Mickael Jackson ait pu souffrir d'un sévère Etat de Stress Post-Traumatique consécutif à des violences subies dans l'enfance, puis surtout à l'incendie de sa chevelure qui a failli le tuer lors du tournage d'une publicité au début des années 80. Cet événement a été le point de départ de son acharnement obsédant pour son apparence physique (jusqu'à la destruction par une chirurgie inadaptée), de cauchemars récurrents, de diverses addictions médicamenteuses, de douleurs physiques permanentes aussi. Je n'ai rien lu concernant une éventuelle prise en charge psychologique - cela aurait-il changé le cours des choses ?



EPILOGUE

Régulièrement je découvre les bricolages naïfs insensés de certains confrères avec les médicaments psychotropes. Rarement une star de la chanson en meurt, mais ça fait des dégâts quand même. On a beaucoup fustigé les patients et leur propension à trop demander de médicaments, on évoque trop peu - et on n'étudie pas vraiment - la manière dont nombre de médecins, généralistes ou spécialistes médecins ou chirurgiens, se croient compétents pour diagnostiquer et traiter n'importe quelle souffrance psychique qu'on leur présente. Ainsi la perte d'emploi un peu angoissante du petit neveu se traduira par "un petit Lexo", la rupture amoureuse autant le cancer seront transformés en chouettes souvenirs par "du Deroxat®, ça vous fera du bien". Jusqu'à quand ? En visant quel symptôme ? Avec quelle alternative ensuite ? En prenant garde à quelles contre-indications ?  En surveillant quels effets-secondaires ? En ciblant quel rapport bénéfice / risque ?

- Allô le psy ???
- je peux pas vous répondre on m'attend pour opérer une appendicite, après je dois prescrire une chimio et ensuite j'ai mes patients suivis pour arythmie cardiaque...

Décidément, un médecin personnel c'est comme une piscine privée ou un home cinéma : ça sera toujours trop étriqué, pas assez surveillé, la bande son ne fait pas illusion bien longtemps et l'image reste, in fine, un peu palote...

BG

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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commentaires

Jipé 11/09/2009 15:44

Ca serait pas arrivé si ça avait été moi son médecin personnel!
Du propofol j'en administre à la louche tout les jours et pour beaucoup moins cher.
C'est pas juste!
:-D ;-)

Bertrand Gilot 11/09/2009 19:19


Bah ? y a pas des stars insomniaques dans votre région ?


leonie 10/09/2009 19:57

J’ai lu cet été un livre de B Cyrulnik sur le concept de résilience, l’aptitude à surmonter les épreuves douloureuses de la vie, notamment chez les enfants maltraités qui s’en sortent plus tard à l’âge adulte par une réussite sociale.
M. Jackson qui a eu une enfance malheureuse a pris sa revanche en devenant une star planétaire, mais le processus de résilience ne semble pas avoir eu lieu entièrement sur lui puisqu’il a sombré quand même dans l’autodestruction. Est-ce le fait que devenu quelqu’un de très important, il esttombé dans un autre abîme ? Ou alors le concept à une faille?
Quand à Conrad Muray, je le vois comme un requin qui a fleuré une bonne prise, qui commençait à lui poser problème malgré les bénéfices qu’il en tirait. De là à dire qu’il l’a achevé, il n’y a qu’un pas, peut pas volontairement mais inconsciemment. Peut être ?

Bertrand Gilot 10/09/2009 21:12


C'est un peu la question que je me posais aussi... il avait l'air moyennement net au départ, puis l'air franchement débordé. Quant à MJ, difficile à dire mais il
semble que l'accident de tournage ait eu un impact fort alors qu'il était déjà starisé... être une star ça gonfle la bulle narcissique probablement mais ça ne donne pas forcément une protection
très construite...


DocteurT 10/09/2009 17:59

C'est tellement vrai, tous ces médecins qui se mêlent de domaines dont ils ne sont pas spécialistes exclusifs. Surtout les généralistes, les pauvres, spécialistes de rien.
Heureusement, ce n'est pas demain qu'on verra un psychiatre exprimer son avis sur des drogues dont il ne connait pas grand chose. Le propofol par exemple.
Allez, je vous chambre juste un peu ;-)
Mais vous êtes bien dans l'air du temps
signé : un généraliste un peu las de la condescendance de votre blog (sympathique par ailleurs), et qui va se prendre un peu de paroxétine, juste comme ça, passquec'estbonpourmonmoral

Bertrand Gilot 10/09/2009 21:10



Condescendance ? bof. M'avez-vous lu vraiment ? Si nous avions le plaisir de travailler ensemble vous changeriez sans doute d'avis. Condescendance je ne crois pas,
et puis la défiance spé/généraliste m'a toujours paru totalement surréaliste. M'enfin si ça vous arrange...

Concernant la prescription de psychotropes je détaille ce point dans mon livre : je maintiens que nombre de médecins prescrivent les psychotropes n'importe comment, à tort et à travers : trop,
trop longtemps, à n'importe qui, sans savoir quoi en attendre. Et ça coûte cher, et ça rend les patients dépendants, et ça fait chuter les vieux et accidenter les jeunes. Et ça induit chez tous
des rapports complètement dingues aux médicaments (rejet contre la sale drogue-qui-les-abrutit ou bien attachement passionné à LEUR produit-qui-les-a-sauvés...). Quand je dis nombre de médecins
j'inclus quelques psy-chimiatres aux oeillères bien collées, les cancéro qui prescrivent des ISRS contre les larmes (des kleenex et une oreille attentive suffiraient, souvent...), les dermato qui
filent des benzo à tout leur entourage, et certains généralistes qui trouvent rigolo de filer des neuroleptiques-retard à d'antiques insuffisantes rénales de 85 ans (si, je l'ai vu, ça...) et des
ISRS (décidément...) à tout chômeur inquiet et à toute jeune fille qui vient de faire larguer (vu aussi : les ATD prescrits par SOS médecins le samedi à 19 h... ). La jeune fille on la retrouvera
aux Urgences le dimanche matin faisant la queue pour son "avis psy" une fois cuvé la boîte qui fût vite avalée (140 000 TS par an en France dont l'immense majorités d'iMV avec des psychotropes).
Autre chiffre : la prévalence instantanée de la dépression serait de 3 à 5 %. Le taux de prise d'antidépresseurs en France (mesure : une prise dans l'année au moins) est de près de 10 %. Plus
rigolo, 20 % des gens qui en prennent ne présentent aucun trouble psychique et 30 % un trouble qui n'est pas une indication d'ATD ! En tout 50 % des gens sous ATD n'en ont nul besoin. Quant aux
vrais dépressifs, ils sont massivement ignorés et continuent à se suicider gaillardement, bien qu'un proportion importante (30 ou 50 %, je ne sais plus) aient vu un médecin dans les jours
précédant leur geste.
J'en conclus qu'il y a un sérieux décalage entre la compétence ressentie (auto-évaluée !)  et la compétence réelle des prescripteurs en matière de psychotropes, et que des pratiques
dangereuses persistent en la matière. Les psychotropes, c'est cool, tout le monde croit savoir. Je ne crois pas qu'il y ait de tels dérapages avec les anti-arythmiques ni les hypoglycémiants par
exemple... pas plus qu'avec la chirurgie (à part peut-être la chirurgie esthétique ?). Alors que des chirurgiens qui prescrivent (mal) des antidépresseurs, j'en connais...

BG

PS : pour avoir participé / assisté à un nombre de séances d'ECT qui vous étonnerait (et même publié sur le sujet) et discuté autant de fois avec les anesthésistes de nos protocoles respectifs,
je m'autorise effectivement à parler ne serait-ce qu'un tout petit peu du Propofol...