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10 septembre 2009 4 10 /09 /septembre /2009 10:01


L'interview de la sociologue Danièle Linhart dans Le Monde daté du 9/09/2009 appelle une réflexion sur les méthodes de management encore largement employées actuellement en entreprise mais aussi, qu'on ne se méprennent pas, et avec la même violence, dans la fonction publique. Je parle de violence d'emblée, car comment qualifier autrement cette volonté délibérée et organisée de "créer de l'instabilité permanente" ou, comme le décrit cette chercheuse, "en comptant sur le narcissime des salariés" pour accomplir une tâche qu'on ne leur donne volontairement pas les moyens d'accomplir.

Le narcissisme que l'on peut plus ou moins traduire par amour de soi, c'est l'indispensable libido (énergie amoureuse, affectueuse) orientée vers soi-même, c'est une force vitale sans laquelle notre carcasse peinerait à accomplir la moindre action. On vit parce qu'on s'aime, on agit parce qu'on s'aime, ainsi on communique et se lie aux autres, ainsi on se distrait, on explore... et on travaillle. Les candidats au suicide rescapés mettent presque toujours en avant le désamour d'eux-mêmes, l'arrêt du moteur intérieur qui comme la pompe cardiaque dans le corps maintient la vie, la tension vers un avenir possible. Hors ses excès - on aura l'occasion d'en causer ici - le narcissisme est donc une force universelle. En témoigne au passage l'état de stress post-traumatique (ou ESTP ou PTSD), qui contrairement à ce qui a longtemps été proclamé peut affecter tout un chacun, et non pas une vague sous-classe de gens "fragiles" : les militaires le savent bien, quand près de 100 % des soldats qui ont participé à l'enfouissement de charniers au Rwanda ont souffert d'état de stress post-traumatiques (confrontation à la réalité de la mort, attaque du narcissisme par remise en cause de la certitude inconsciente de notre immortalité, cf. les écrits de François Lebigot, Claude Barrois...). Attaquer précisément ce point de l'individu, par l'humiliation, la dévalorisation, la mise en échec sans échappatoire possible, la régression de carrière injustifiée, etc, est une faute criminelle. Bien sûr tout salarié maltraité ne se suicide pas (heureusement...). Mais qui peut affirmer avoir la force de résister à l'infini face une collectivité organisée avec comme but précis de vous foutre soit dehors, soit à plat? Facile sans doute de rebondir, se libérer, se convaincre qu'on a seul raison face à un chef et des collègues au regard condescendant, et aller voir ailleurs si on y est. Moins facile peut-être, si l'on a en même temps à faire face à un enfant malade, un divorce sur le feu, un parent Alzheimer, ou simplement quand on a 56 ans et trente ans dans "la boîte" et une expertise dans un domaine et un seul... Le cas de cette brillante sous-directrice du machin-chose dans un groupe prestigieux du CAC40, venue récemment consulter avec déjà un genou à terre, a fini de me convaincre que non, il n'y a pas que de braves techniciens quinquagénaires (lire dans l'imaginaire parisiano-classe-moyenno-bien pensant : "analphabète aux mains calleuses") qui soient exposés à ce risque-là.

Pour revenir au management proprement dit, les militaires savent bien également que confier des moyens insuffisants pour une mission donnée fait augmenter considérablement le "stress opérationnel" et qu'en temps de guerre ou d'urgence, cela conduit à des catastrophes, des décisions absurdes ou dangereuses, un sentiment de culpabilité face à l'échec prévisible puis accompli, et que cela dévaste des régiments entiers. Il n'est que de prendre au hasard n'importe quel récit sur les combats de 1914-1918 pour se persuader des effets  mortels de cette logique prise comme règle extensive de commandement (voir à ce sujet l'édifiant "Le gâchis des généraux", de Pierre Miquel).

Le plus intéressant - et inquiétant, aussi - reste de voir comment des directeurs de toutes envergures, des cadres supérieurs, moyens et inférieurs, des grands et petits contremaîtres, ces êtres humains avec un nom, un prénom, une identité, une culture, une citoyenneté, peuvent continuer à transmettre jour après jour un venin aussi toxique à leurs semblables, et rentrer chez eux le soir avec le sentiment replet du travail bien fait, et des ordres bien exécutés. Ca me rappelle quelque chose, mais quoi déjà... ?

Bertrand Gilot 

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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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commentaires

leonie 17/09/2009 20:00

Vague de suicides à France Télécom, y tout de même une raison, on ne peut pas dire que tous ces employés n'avaient que des soucis familiaux?

Bertrand Gilot 23/09/2009 16:57


Et bien... on conteste la pensée officielle Leonie ? votre adresse IP sera transmise aux services compétents .

Pour rappel, un important personnage de l'Etat à déclaré : "Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais
parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. "

BG


leonie 10/09/2009 20:32

Bien vu ce sujet sur le management actuel dans les entreprises et même dans les administrations. Ce que vous décrivez est exactement cela. Effectivement on créé une concurrence entre les agents, on fait des promesses de promotion à ceux ou celles qui accepterons n’importe quel travail supplémentaire bien que surchargés de travail et finiront par craquer par le poids des charges trop importantes, (quelqu’un s’est suicide chez nous et a laissé une lettre expliquant cela et son geste de désespoir). On a créé il y a quelques années « les procédures » avec des nouveaux métiers qui vont avec : « les auditeurs », choisis non pas par leur compétences (plus que moyennes d’ailleurs) mais par leur aptitude à fliquer et dénoncer ceux ou celles n’appliquent pas ces procédures, surtout quand on sait qu’une partie d’entre elles est d’une totale inutilité, et est juste là pour tester l’aptitude à obéir aux ordres.
Dans son livre, « C’est pour ton bien » Alice MILLER explique bien le pourquoi de ce dernier paragraphe :
« Le plus intéressant - et inquiétant, aussi - reste de voir comment des directeurs de toutes envergures, des cadres supérieurs, moyens et inférieurs, des grands et petits contremaîtres, ces êtres humains avec un nom, un prénom, une identité, une culture, une citoyenneté, peuvent continuer à transmettre jour après jour un venin aussi toxique à leurs semblables, et rentrer chez eux le soir avec le sentiment replet du travail bien fait, et des ordres bien exécutés. Ca me rappelle quelque chose, mais quoi déjà... ? »
Déjà conditionnés pour la plupart depuis l’enfance par une éducation rigide « la pédagogie noire » comme elle l’appelle, fait que la sélection devient évidente pour une hiérarchie. Aptes à exécuter n’importe quel ordre sans sourciller, pas d’esprit critique, peur de désobéir, d’être réprimandé etc... Au boulot ce problème existe et bizarrement il est apparu suite au changement de management. Divisions pour mieux régner, stages qui sont de véritables lavages de cerveaux, reprogrammant des individus qui étaient déjà prêts pour cela depuis longtemps et ne le savent même pas eux même. Les réfractaires, impuissants, sont mis au placard pour ne pas réveiller les endormis.
Moi aussi ça me rappelle quelque chose,…. mais quelque chose de monstrueux. La bête n’est pas morte, qu’on se le dise, c’est un éternel recommencement.

Bertrand Gilot 10/09/2009 21:14


pas mieux...