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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 00:39


Les médias ont voluptueusement relayé la sortie du « Livre Noir des hôpitaux » (cherchez les auteurs vous-mêmes si ça vous chante) très (trop ?) opportunément paru en pleine discussion parlementaire de la très contestée loi « HSPT ».

Les extraits diffusés révèlent à une France décidément terrorisée que les « bavures » commises par des « médecins mercenaires » font mourir « entre 12 et 24000 personnes par an », avec force exemples choquants, ma bonne dame, ‘vous rendez compte, ils lui ont recousu l’intestin avec le vagin, et l’hémiplégique ils lui bousillé le côté qui bougeait encore… (Salauds de médecins !). En oubliant juste de dire qu'à ce jeu la maladie continue de scorer plus fort que les toubibs, c’est sur un ton comminatoire que sont dénoncés haineusement les soignants incompétents ou alcooliques, les gestionnaires malhonnêtes, et le coût excessif – forcément excessif - du système. On martèle qu’il y a « trop » d’hôpitaux, et que partout ailleurs dans le monde civilisé on trouve génial de faire 100 km pour accoucher ou pour voir un cardiologue (Salauds de Français !). Et que les ARH « n’ont pas toujours pu résister aux pressions locales » : dommage, c’était justement leur raison d’être. Bref, vous l'avez compris, noir c’est noir.

Bien visé, les gars… bon, enfin il faut dire qu’elle ne roulait déjà plus très vite, l’ambulance…

Tant qu’ils y étaient par contre, ils auraient pu flinguer aussi les processus d’accréditation et certification, dont le coût et l’utilité restent des mystères : depuis que ces machins-là ont posé leur soucoupes volantes dans la cour d’honneur de l’hôpital, combien de salariés non soignants, d’ordinateurs, de réunions, de déplacements, de formations a-t-on financé ? Combien de services déconnant à pleins tuyaux avec du matériel vétuste et du personnel lessivé ont-ils été fermés ou restructurés intelligemment ? Pas beaucoup… Et encore moins en CHU, sans même parler de l’AP-HP… De combien ont diminué les dossiers égarés, les infections nosocomiales, les examens en double, les appels téléphoniques dans le vide, les délais d’attente ? De pas beaucoup…
Quitte à dire que l’hôpital coûte trop cher, ils auraient pu rappeler que la santé, c’est une dépense en face de laquelle l’Etat (en principe l’Assurance Maladie, mais en fait les deux) met une ligne budgétaire. Donc ? Donc si j’arrive avec 60 € dans un magasin où les prix débutent à 100 €, je pourrai toujours hurler que c’est trop cher… Ils auraient pu poser cette autre question benête : ajouter des étages supplémentaires au mille-feuille administratif déjà en place fera-t-il faire des économies ?

Quant aux médecins déglingués, et ben ouais, ça existe. J’en ai vu durant mes études dont le comportement, dans tout autre secteur de la société, aurait conduit directement en prison ou au chômage (paranoïaque agressif, caractériel violent, harceleur sadique, morphinomane…). Mais quand on est le seul chirurgien cardiaque d’une région de 2 millions d’habitants, personne ne moufte quand on est frappadingue, c’est la différence avec les pilotes d’Air France, les conducteurs de TGV, et même les patrons d’entreprises dont la toute-puissance est in fine pondérée par un conseil d’administration. Car, contrairement à la totalité des autres métiers impliquant la sécurité d’autrui (y compris aides-soignant(e)s et infirmier(e)s), la profession de médecin n’est soumise à aucun contrôle de non-toxicité psychologique, ni au début ni à la fin des études, et encore moins après. Ceci dit, si l’on prenait cette précaution, on écarterait les plus visiblement malades (sauf, par tradition, ceux qui ont un oncle doyen de la fac, préfet, etc…), mais je ne vois pas trop ce qui empêcherait au bout de vingt ans de carrière de retrouver les mêmes taux de pathologies psychiatriques, de névroses ou d’addictions que dans la population générale. C’est ballot, mais c’est juste comme tout le monde.

Et comment s’assurer des compétences à long terme et sur tout le territoire ? Je doute que l’on puisse contrôler leur niveau et leur permanence sans se heurter à des icebergs insolubles : celui qui a de mauvais chiffres de complications post-opératoires est-il mauvais (ou devenu mauvais), ou bien opère-t-il des cas plus difficiles ? Faut-il le virer ou lui donner plus de moyens ? Si on le sanctionne, va-t-il devenir meilleur ? Dans une région enclavée, un spécialiste « médiocre » mais présent vaut-il moins qu’un spécialiste « parfait » mais lointain et inaccessible ? Qui évaluera l’universitaire ultra-pointu dans un domaine qui compte dix chercheurs (ses concurrents) en France ? Et moi, psychiatre de ville, qui dira si je fais bien travail ? Un dogmatique qui défend des théories auxquelles je n’adhère pas, un corrompu des labos, un qui ne connaît du métier que les workshops des congrès et les couloirs du ministère ? Bien sûr évaluer ce serait mieux… en théorie, mais dans la vraie vie, comment on fait pour contrôler tout ça sans faire plus de mal que de bien ?

Allez, tant qu'à balancer, je vous le confirme aussi : il y en a qui sont négligents, ou maladroits. Qui signent une ordonnance sans vérifier les contre-indications. Qui prennent une décision idiote, ou contraire aux savoirs en vigueur. Cela m’est arrivé, je le sais, et sans doute c’est arrivé d’autres fois où je ne m’en suis pas rendu compte. C’était des lendemains de garde après 30 heures de travail d’affilée au milieu d’une semaine de douze jours, mais pas seulement… D’autres opèrent sans regarder le malade ni sa radio, qui vont mettre en œuvre une technique parfaite, mais au mauvais moment. Des infirmières qui se trompent de bocal. Ou de comprimé, ou de destinataire. Cela aussi ça m’est arrivé (décidément…), lorsque je remplaçais comme infirmier de nuit dans un hôpital rural, durant mes études. Sans conséquence grave, par chance, et j'ai retenu la leçon. Heureusement c’était en 1993, il n’y avait que les bandits qui allaient en garde à vue en ce temps-là (rappelez-vous…). Gardons une pensée pour les aides-soignantes qui donnent à boire à celui qui devait rester à jeun, les kinés qui font marcher des qui-doivent-rester-allongés, les laborantines qui échappent les tubes de prélèvement et les brancardiers qui fument dans l’ascenseur…

Et pourtant, le système s’obstine à fonctionner tout de même. Généralement, on opère le bon côté, et on met le bon produit dans la perfusion, et généralement le directeur de l’hosto ne se barre pas avec la caisse. Malgré une dégradation incroyable des moyens et de l’organisation. Malgré des problèmes structurels gravissimes qu’aucun politique ni aucun gestionnaire ne cherche vraiment à régler, et qui abîment les gens qui y travaillent. Parce que l’immense majorité des soignants sont impliqués voire dévoués, consciencieux, attentifs, bienveillants, professionnels, et que globalement, ce qui se passe se passe mieux qu’il y a quarante, vingt, ou dix ans, lorsque nombre de malades n’avaient même pas à se poser la question d’une possible erreur médicale pour crever faute de soins techniquement envisageables. Parce que l'erreur, la fausse note, le gouffre, on en sait le prix vertigineux et que l'on fait tout notre possible, tout le temps, pour la tenir à distance, l'intimider, la décourager de nous atteindre.

Je finirai d’extraire la balle de ce soi-disant scoop, et ce qu’il charrie d’insulte nauséabonde et démoralisante pour le monde soignant, en lançant ce pari : tant que les soins médicaux seront dispensés par des êtres humains, on continuera de déplorer des problèmes consternants, des accidents bêtes (en est-il d’intelligents ?), des fautes aussi évitables qu’irréparables, et d'y croiser quelques détraqués indéboulonnables et une poignée de malfrats. Faut-il essayer de faire mieux ? Oui, toujours, éviter l’évitable, être cohérents, vigilants, organisés, et progresser. Est-ce nouveau, était-ce le projecteur le plus urgent à braquer sur l’hôpital, les snipers d’opérette qui ont écrit ce livre participent-il à une évolution positive ? Je vous laisse répondre par vous-mêmes. L’épidémie hystérique de Livres Noirs bilieux et vengeurs qui se déploie sur nos têtes m’inquiète, ça me rappelle malgré moi la nuit de l’obscurantisme, le Code Noir, les Chemises Noires, tous ces trucs... La dénonciation incantatoire porte aux certitudes, à l’émotion et au lynchage, là où justement on a grand besoin de doute, de réflexion pondérée et de propositions constructives.

Je vous laisse, je pars écrire le livre noir des pizzerias pour dénoncer les cuisiniers qui se mettent les doigts dans le nez. Et puis le livre noir des notaires, qui piquent dans les comptes des petites vieilles et qui bidouillent sur les mètres carrés. Et puis aussi le livre noir de la RATP pour alerter sur les chauffeurs qui envoient des SMS au volant ! Et le livre noir des secrétaires qui commandent à la Redoute sur leurs heures de travail ! Et quand j’aurai fini, j’en ferai un aussi sur les boulangers qui mettent trop d’eau dans le pain !!!

A moins, à moins… que je ne vous fabrique un "Livre noir des livres noirs" ?

On verra.

Allez, et soyez prudents, ce n’est jamais bien bon, lorsqu’on tire sur les ambulances…


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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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commentaires

MIAOU 30/04/2009 11:18

...le livre noir du notariat je m'en charge!!!!

Bertrand Gilot 30/04/2009 12:38


pourquoi pas...


Lila 15/04/2009 14:41

Superbe billet. Merci.
Léonie : j'ai l'impression que c'est de cette maniére que la médecine égyptienne s'est cassé la figure .. on appliquait les preceptes écrits dans les livres de médecine .
Si un médecin suivait les " recettes " et perdait son patient, ce n'était pas grave, car il avait suivi les preceptes ,
s'il innovait et sauvait son patient , pas de probléme ( mais on n'en tirait pas non plus de conclusion ).
S'il innovait et perdait son patient , on sacrifiait le médecin. Cela découragea pour le moins l'innovation, la reflexion..
A babylone, on coupait la main des médecins qui innovaient , je crois..

Continuons à "procéduriser" ..

Bertrand Gilot 15/04/2009 18:31


On n'en est pas encore là, ou plutôt ce n'est pas nécessaire : on les laisse se décourager, à savoir partir en retraite le plus tôt possible, travailler moins, changer de mode d'exercice (quand la
spécialité le permet) voire - ce qui était impensable il y a vingt ans - changer de métier. Ce beau résultat n'est certes pas seulement le fruit de l'évaluation-accréditation, mais il est clair
qu'elle y participe gaiement.
Sinon quitte à revenir à l'Orient ancien, je me demande si Avicenne aurait passé l'accréditation...


XD 13/04/2009 21:38

"les patrons d’entreprises dont la toute-puissance est in fine pondérée par un conseil d’administration. "

et le conseil d'administration il est composé de qui, hein, de qui ?
Ben de chefs d'entreprise ... soumis au contrôle de conseil d'administration eux mêmes composés de chefs d'entreprise...etc...

Bertrand Gilot 13/04/2009 22:20


Oui c'est vrai... au moins pour ceux du CAC40, pour les autres je sais pas. J'ai été un peu court là-dessus, j'avais pensé ajouter qu'ils sont - en principe - comptables de leurs résultats, et
parfois ça va très vite, ce qui élimine (darwiniennement) un certain nombre de barjots qui seraient tout à fait tolérés comme médecins...


Léonie 13/04/2009 16:20

Reçu 5/5. Toutes les professions pourraient avoir leur petit livre noir. Seulement on est dans une politique de réformes et tous les moyens sont bons pour les faire accepter au plus grand nombre. "Le processus d'accréditation et de certification"? Envahisseur venu d'ailleurs sans un David Vincent pour avertir la population pour qu'on le reconnaisse (un défaut : petit doigt levé en l'air). Sans rire, une vraie daube ce truc. Vouloir transformer le travail des gens de terrain par des procédures pensées et crées par des gens qui ne connaissent rien du terrain (n'y sont jamais allés, l'on oublié si ont pratiqué ou étaient trops nuls pour rester sur le terrain). Le mot d'ordre est : procédures, rentabilité, cases à cocher, audits, certification, notation et si recalé, punition et comme à l'école, doit faire mieux la prochaine fois et rebelotte, contrôle rapproché. Et le vrai boulot dans tout ça, il est où? . Ce qui en résultera c'est, la peur de faire mal au risque pénaliser tout le groupe. Se réfugier derrière une procédure alors qu'elle est inadaptée au cas, ne plus avoir d'esprit d'initiative, entrer en compétition, ne plus être évalué sur ses capacités de travail, mais sur les capacités d'appliquer les procédures etc...Bref un cadeau empoisonné.