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11 avril 2009 6 11 /04 /avril /2009 16:18


Zéro : tout tend vers ça en ce moment, même le Coca-Cola, et même les cours de la Bourse. La tolérance doit désormais être nulle nous assure-t-on régulièrement, sans que le but n’en soit d’ailleurs bien précisé : s’agit-il de nous amener vers plus de sérénité, de bonheur, de responsabilité, ou d’harmonie universelle, on ne sait pas trop, mais la voie est en tous cas tracée avec une fermeté martiale. Il faut impérativement rester dans la norme, rouler accrédité à 89 km/h devant le radar automatique, ne plus fumer, ne plus boire d’alcool, ne presque plus faire l’amour, ne plus dire de gros mots, ne plus garer son scooter sur le trottoir ni bricoler sa 2042 au fond du garage du cousin fiscaliste, consommer ce qu’on nous vend, se conformer à ce qu’on nous demande et croire à ce qu’on nous promet. Voir l’affaire dite « de Tarnac », où (indépendamment du fond de l’histoire) le simple fait de ne pas avoir de téléphone portable a été considéré comme un indice de culpabilité par les policiers ! Vanter une technique de jardinage qui ne rapporte rien à une multinationale vous conduit au tribunal (cf. le purin d’ortie). Mettre sur sa moto des clignotants non homologués, aussi. Porter un sweat à capuche sur une peau foncée reste toléré, mais c’est en contrepartie du tutoiement par les forces de l’ordre. Heureusement, doubler son parachute doré, ce n’est pas toléré non plus, et là on risque gros : un coup de fil du Chef, voire un article dans le journal, ça fout la trouille non ?
Bref on oublie les marges, les arrangements, les compromis, la souplesse, la zone de flou et de bilinguisme à la frontière, on vire la compassion, on exclut, on sectionne, on bannit. Adieu tolérance, anomalie, impureté… oups ! Mais comment parler de tout cela sans exhumer un vocabulaire aussi chargé ? On coupe tout ce qui dépasse, résurgence troublante d’un fantasme castrateur de libertés qui fleure mauvais les années soixante, quand barbouzes désoeuvrés et hippies narquois jouaient à cache-cache dans une société bien pensante et conformiste. Tiens, où sont-ils passés ceux-là ? C’est maintenant qu’on aurait besoin d’eux, les hippies, mais hélas ils ont changé leur Combi Volkswagen pour un X-5 et se sont pour la plupart adossés opportunément à leur génération cambrioleuse des baby-boomers, vous savez celle qui, légitimée par la chicorée et le rutabaga puis confite dans le sucre et le pétrole des Trente Glorieuses distribue aujourd’hui les leçons de morale aux jeunes chômeurs diplômés, priés d’attendre d’avoir 70 ans pour hériter et se lancer dans la vie...

Parce qu’il faut bien comprendre que maintenant, le risque aussi, c’est fini ! Fini les chutes dans les escaliers anti-feu anti-glisse anti-essoufflement, fini les méchants voyous (qui refusent de remercier la République de les avoir enfermés dans des ghettos de pauvres aux barrières aussi invisibles qu’infranchissables), fini le cancer qui tue, fini la sauce qui tâche, fini le chirurgien qui a un coup de fatigue, adieu les courbatures après le footing, le risque, c’est nul ! le risque c’est zéro ! finissons-en avec tout ça une bonne fois. Dans ce beau monde tout neuf - et tout clinquant - on se sent ENFIN protégés des pieds à la tête, guidés, sermonnés, encadrés, et tout ce qui s’agite, couine, vibre, déconne, bref s’éloigne du flot certifié des Bonnes Choses, sera rapidement rappelé à l’Ordre. Sans doute l’histoire deviendra-t-elle un petit peu plus terne quand on aura inventé le miroir-à-se-regarder-dedans et que la foule prendra lentement conscience que les gens parfaits qui ne passent jamais aucune ligne jaune et ne font jamais prendre de risques aux autres, ne sont finalement, pas si nombreux que ça…

En attendant, mon brave Bernardo ? ben c’est pas vraiment le moment d’attraper une maladie mentale, parce que les psychiatres, ils ne sauront jamais tracer la limite entre un risque faible et un risque nul. Et que par les temps qui courent cette faiblesse ne leur sera pas pardonnée. Même s’il s’en trouvera toujours quelques uns pour applaudir la fin des tolérances.

Allez, même les plus frileux d’entre vous le savent bien, la vie sans risque ça n’a jamais existé, et ça n’existera jamais : parce que le risque, comme la mort, comme l’échec parfois, sont l’essence même de la vie, du mouvement, de la lumière. Les choses sont d’ailleurs ainsi faites que celui qui reste sans bouger dans son lit mourra d’une phlébite, alors à choisir… Quant à la tolérance aux autres – qui n'a jamais été contradictoire avec une répression intelligente, soit dit en passant – elle demeure une compensation durable à nos propres imperfections, et un fluidifiant nécessaire à toute vie en société, évitant les surchauffes et les frictions dont le danger, est, lui, bien avéré.

« Z »
D’un « Z » qui veut dire Zéro.




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Published by Bertrand Gilot - dans Société
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commentaires

Léonie 11/04/2009 21:28

J'aime me plonger dans tout ce qui est fiction (films, livres etc..) et je constate que la réalité dépasse bien souvent la fiction pour certains sujets.

Bertrand Gilot 11/04/2009 21:59


Tout à fait... La vie est une sucession de choses totalement improbables, or les fictions - comme tout produit d'un raisonnement - sont construites sur des choses "plausibles" donc...