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13 février 2009 5 13 /02 /février /2009 16:06

Une patiente d’une petite quarantaine d’années est venue me voir un jour pour un suivi spécialisé, adressée par son nouveau médecin généraliste. Elle prenait un antidépresseur, inhibiteur de recapture de la sérotonine (ISRS), depuis sept ans, sans discontinuer, et son nouveau médecin voulait l’avis d’un psychiatre. A la suite d’un deuil elle avait traversé une période difficile : elle avait été triste, avec même des crises de larmes. Et puis, elle était un peu timide, pas trop sûre d’elle, parfois un peu « nerveuse ». A preuve de la gravité de sa maladie mentale, elle était mariée, avec deux enfants, et un parcours professionnel évolutif et jugé plutôt satisfaisant, malgré quelques crispations avec une collègue de bureau. Plus inquiétant, il lui arrivait quelquefois d’être en conflit avec ses parents.

Son précédent médecin lui avait prescrit et renouvelé l’antidépresseur au fil des années, parce que elle « manquait de sérotonine dans le cerveau », ce qui expliquait son malaise initial. Fort logiquement, le médicament lui faisait fabriquer la sérotonine qui manquait, et puis voilà, elle était guérie à la fois de sa dépression, de son anxiété généralisée et de sa phobie sociale. En même temps, ça la protégeait du risque de faire des attaques de panique. Du coup, alors que tout allait bien dans sa vie depuis plusieurs années, elle était plutôt réticente devant ma proposition d’arrêter ce traitement. C'était quand même un médecin qui lui avait dit tout ça. Qu’allait devenir son cerveau sans sérotonine ?

Après de longues discussions, elle a consenti à faire un essai de sevrage, lentement et prudemment, dans le cadre d’un suivi régulier, avec ma promesse de le lui represcrire si besoin. Elle s’est trouvée confrontée à des émotions un peu plus intenses, parfois un peu « aiguës », ce qui a motivé un engagement un peu plus dynamique dans nos entretiens, un intérêt pour la compréhension de ses propres moyens de réaction, et la prise de conscience de la nécessité de les développer. Le matelas de protection fourni par les ISRS lui a sans doute permis, durant un temps, de faire l’expérience d’une vie un peu plus abritée des émotions pénibles. Mais de là à justifier sept ans de traitement…

Après le sevrage qui n’a pas posé de problème particulier, nous nous sommes revus de loin en loin pour s’assurer que tout allait bien. Quelques mois après avoir interrompu le suivi, elle a su revenir avec une demande d’aide ponctuelle face à un souci personnel, sans que rien ne rende utile une éventuelle reprise de traitement médicamenteux.

Ah j’ai oublié de vous parler de son ancien médecin : elle avait dû en changer parce qu'il était mort.
Il s’était suicidé.
Le marketing médico-scientifique ne protège décidément pas de tout…

 

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Published by Bertrand Gilot - dans La psychiatrie pour les nuls
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commentaires

Léonie 12/04/2009 11:38

Dans les pays en voie de développement où il n'y a pas forcément de psys et de médicaments, comment font les gens en cas de deuil?. Je pense que dans leur culture il y a une place pour le deuil, alors que dans nos pays industrialisés on remplacé cela par les médicaments.

Bertrand Gilot 12/04/2009 12:19


Pas toujours fort heureusement ! Et le deuil est un processus lent, intérieur, complexe, les médicaments n'agissent qu'à la surface des émotions. Mais l'équation larmes => prescription
d'antidépresseurs a été trop bien enseignée à la fac, puis trop souvent répétée par les visiteurs médicaux... Les médecins sont parfois coupables de ne pas supporter, tout simplement, de voir leur
interlocuteur exprimer sa tristesse...


JBDLS 15/02/2009 09:34

Hei,
Je découvre, belle écriture, de l'humour et des sujets qui m'interressent...Sur je reviendrai ! bises

petit généraliste 14/02/2009 23:57

où alors il savait que la dépression est une maladie mortelle...la preuve!
dure! dure! la projection!

Bertrand Gilot 15/02/2009 08:41


en tous cas ses certitudes sur la question ne l'ont pas beaucoup protégé... triste fin.