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11 février 2009 3 11 /02 /février /2009 16:27


La consigne était pourtant claire ! Je vous ai demandé en titre de cet article, de NE PAS former dans votre esprit une représentation d’éléphant jaune ! Vous êtes tombé dans le panneau… Mais ne regrettez pas votre manque de contrôle : tout le monde est accessible à la suggestion, dans certaines conditions. Les gens qui s’occupent de marketing le savent très bien, les gourous de secte et certains hommes politiques aussi. Les médecins et les pharmaciens le savaient également, mais ils l’ont oublié en perdant l’ancien équilibre entre humanité et technologie. Et lorsqu’on cite la méthode Coué, c’est pour s’en moquer, ignorant tout de ce pharmacien qui le premier a remarqué, il y a cent cinquante ans, que l’efficacité des médicaments dépend largement de la manière dont on les présente au malade. Il avait bien compris que l’on n’obtient rien d’autre qu’une farouche résistance dès que l’on s’aventure dans un rapport de force entre deux volontés, ou si l’on tente de se persuader soi-même de manière directe et volontaire. Il avait bien noté que notre volonté, elle qui se sent si puissante, est facilement contournée en utilisant la suggestion. La suggestion est une sorte de passe-partout qui ouvre les esprits, qu’elle soit volontaire ou non de la part de l’orateur, et consentie ou non par l’auditeur (à moins qu’il ne s’en protège délibérément). Cela vaut d’ailleurs aussi bien face à autrui que face à soi-même, et c'est aussi efficace en négatif qu'en positif. Que sont devenus les enfants à qui l'on a martelé qu'ils n'arriveraient jamais à rien ? L’auto-suggestion, la fameuse technique développée par  Emile Coué consiste à s’auto-adresser des messages contenant exclusivement des évocations positives (« je suis en bonne santé » plutôt que « je ne suis pas malade ») en les décrochant de toute intentionnalité. Il s’agit de se laisser imbiber  par un message, surtout pas de faire un effort volontaire pour l’intégrer… subtile nuance. Les mécanismes sont les mêmes lorsqu’il s’agit d’hypnose, l’induction préalable d’un état de relaxation permettant d’accéder à une suggestion plus efficace qu’à l’état de veille, mais dans ce cas c'est avec le plein accord du sujet.

La suggestion, c’est donc l’empreinte que laisse un message non pas dans la conscience de l’interlocuteur, mais, si l’on ose dire, juste derrière sa conscience, à l’orée de ce que S. Freud a nommé « l’inconscient ». Tout se passe comme si l’inconscient percevait le sens des mots pour eux-mêmes (le signifiant), isolément de leur contexte : chaque mot perçu (lu, entendu…) appelle une représentation mentale de manière involontaire chez le receveur, involontaire et presque inconsciente. Ces représentations sont différentes pour chacun de nous. Le mot « confiture » pourtant assez peu chargé en émotions, activera chez nombre d’entre vous le visage d’une grand-mère, le soleil d’un dimanche à la campagne passé à ramasser des abricots, chez d’autres des souvenirs doux de petits-déjeuners en famille, et chez d’autres encore la frustration d’un luxe inabordable. Certains thèmes sont bien entendu universels, touchant à la mort, la souffrance, la sexualité, les peurs et les besoins fondamentaux de l’être humain. Evoquer guerre, cimetière, sang, viol ou famine ne déclenchera pas les mêmes réactions souterraines chez l’auditeur, que si l’on parle de cocotiers, de pop-corn, ou de nuit de noce. Fait important, un message incohérent, ou incongru, s’imprimera plus facilement qu’un message fade ou qu’un message répondant à une attente implicite. Si en réponse à votre salut matinal, votre voisin répond à la place des considérations météorologiques d’usage « il fait froid, c’est à cause des Russes», votre mémoire conservera longuement ce message imprévisible et dont le sens n’apparaît pas clairement, alors qu’habituellement vous oubliez avoir salué votre voisin dans les minutes qui suivent. Qui plus est, ce type de message étrange ou inattendu tend à paralyser la réflexion. Et l’esprit critique avec. Ceux que leur profession ou leur place familiale amènent à communiquer régulièrement avec des personnes souffrant de schizophrénie le savent bien… les psychiatres par exemple, qui vous diront toute l’énergie qu’il faut dépenser pour rester concentré face au discours fou et déstructuré d’un malade, pour ne pas se laisser, justement, déstructurer soi-même durant le temps de l’entretien.

Revenons à la suggestion. Vous lisez dans le journal le titre : « l’alimentation des éléphants est constituée de feuilles d’arbres». Votre inconscient va appeler les représentations « alimentation », « éléphants » et « feuilles d’arbres », éventuellement connectées à des images visuelles, des souvenirs, des émotions. Cependant si vous n’êtes ni gardien de zoo ni botaniste, et si vous n’avez pas grandi dans un pays où des éléphants se promènent dans la rue, cela restera une évocation neutre – et cohérente - que vous aurez tôt fait d’oublier : elle ne laissera pas de trace. Si au contraire vous lisez : « la fragmentation des éléphants s’accompagne de paquebots volants », l’incongruité de la phrase va instantanément déclencher une recherche effrénée de sens qui va déstabiliser votre vigilance. Car notre cerveau humain est une machine à trouver du sens, c’est un besoin impératif, un fonctionnement qui ne s’arrête jamais – comme un fox-terrier il ne lâche jamais sa proie. Cette quête de sens avide et permanente nous fait honneur et explique une bonne part du succès de l’homme sur cette planète, mais elle nous fragilise aussi : un peu comme une fausse alerte ralentira le travail des pompiers, face à l’incohérence nous sommes exposés au déclenchement d’un état d’hypervigilance ciblée (et vaine), et nous perdons notre sens critique dans la tentative (vaine également) de construction de représentations mentales cohérentes... Inconsciemment, si l’on n’est pas averti de ce mécanisme, notre attention se focalise à l’excès sur l’incongruité, laissant la porte ouverte, nous y venons, à toutes les suggestions. Il y a de fortes chances que vous vous souveniez toute la journée de cette phrase sur les paquebots volants, et peut-être même demain, alors que vous avez déjà oublié de quoi parlait mon exemple précédent. Mais si, celui sur les feuilles d’arbre !

Une fois cela acquis, imaginons que vous soyez président d’un supermarché, directeur d’une secte ou gourou d’une république. Vous décidez de faire accepter à vos auditeurs un message inacceptable, autrement dit, de les manipuler : acheter un produit qui ne sert à rien, donner tous leurs biens à une cause mystique bizarre, ou accepter sans broncher des lois totalement injustes, comment vous y prendrez-vous ? Si vous avez suivi mon bref résumé sur la suggestion cela ne sera pas très compliqué… à moins que votre public n’ait lu cet article ! Prenez comme ingrédients des stimulants émotionnels forts, piochés dans les inépuisables réserves que sont la peur (de l’étranger, de manquer, de mourir…), le besoin (de confort, de sexe, de biens matériels, d’amour…), l’envie de s’améliorer (en performance, en profondeur d’âme, en valeur morale…). Ajoutez une pincée, à peine, d’incohérence et d’incongruité, dans la formulation d’un slogan, dans le rythme des phrases et dans l’enchaînement des idées, n’hésitez pas à saupoudrer de petites discordances entre les mots et l’attitude physique (gestuelle, mimique : tenir un discours ferme avec un sourire câlin, ou l’inverse…), secouez bien et servez à grandes louches répétées, puis passez vite à un autre sujet. C’est prêt, votre produit sera vendu le prix que vous voulez, et cela vous laisse un peu de temps pour aller dans l’arrière-boutique trafiquer la comptabilité.

Allez, je vous laisse, je dois amener mon éléphant jaune chez le vétérinaire. Une dernière chose : mon propos n’est pas de dire que la vie, la vraie, c’est de positiver le pouvoir d’achat, parce que si l’on fiche votre ADN pour vous surveiller c’est justement parce que la France est le pays des droits de l’homme. Et surtout, n’allez pas lire le verbatim des discours des hommes politiques pour si peu…


 
(image reproduite avec la courtoisie de JPViallard site jpvkinder )



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Published by Bertrand Gilot - dans Actualité
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commentaires

Léonie 12/04/2009 16:39

la viande chez le boucher, les fruits et légumes sur le marché : OK c'est ce que je fais, mais pour une grande partie dont je ne donnerais pas les détails on est bien obligé de faire avec le supermarché d'autant plus que le baril de lessive ou le paquet de riz par exemple est bien plus onéreux dans une superette (j'en ai une à 2 pas de chez moi, utilisée pour les oublis).

Léonie 12/04/2009 11:58

Pour éviter de se faire manipuler, on pourrait cultiver et travailler sa paranoïa sans tomber dans l'obsession. Juste une idée (en France pas de pétrole). Cela dit pour vendre, ils ont bigrement rusés côté marketing dans les super marchés et même en le sachant, on se faire avoir quand même.

Bertrand Gilot 12/04/2009 12:28


Quel besoin d'aller au supermarché ? Pourquoi pas regarder la télévision tant que vous y êtes !

 Le marketing on sait où il se trouve, c'est un dragon prisonnier de son donjon, il suffit de ne pas aller le chercher : on n'est obligé de rien, profitons-en. D'ailleurs je vois l'heure qui
passe : il faut que j'aille au marché acheter des légumes, et chez mon boucher (ils sont nuls en marketing mais qu'est-ce qu'on mange bien...).